Chronique littéraire: Le troupeau aveugle

par Philippe Laramée

“En ce début du XXI siècle, la Méditerranée est une mer morte. Certains jours à New-York, il pleut de l’acide. Les microbes résistent aux antibiotiques, et l’eau du robinet n’est potable qu’un jour sur deux.”

Voici le portrait troublant et inquiétant d’un futur apocalyptique éventuel. Dans ce roman de John Brunner, peu de place est laissée à une vision optimiste du futur. Regard réaliste, voire pessimiste, d’un univers voué à la catastrophe.

Dans cet univers, le soleil brille rarement. “Pas d’étoile. Apparemment, on ne les avait pas vues cet été.” Il n’est plus possible de sortir dans la rue sans son masque, sous peine de se retrouver avec la gorge irritée et saisi de toussotements. Prenant maintenant place aux côtés des machines distributrices, le distributeur d’oxygène fait de plus en plus de consommateurs. Avoir un enfant qui ne fait seulement que de l’asthme est le rêve de toute famille dans ce monde malade.

“Même à cette distance de la côte, l’air de la nuit était chargé d’une odeur pestilentielle. La mer se soulevait lourdement et sans bruit, les vagues sans crête venaient avorter sous la couche de résidus huileux qui entourait la coque et qui était aussi imperméable qu’une feuille de plastique. Il y avait là des détergents, des eaux d’égout, des produits chimiques industriels et les fibres de cellulose microscopique provenant des journaux et du papier hygiénique. On ne voyait aucun poisson venir briser la surface. Il n’y avait pas de poisson.”

Ou encore:

“L’eau ressemblait d’avantage à du mazout. Elle était noirâtre et remuait à peine sous l’action du vent. En bordure du sable il y avait une ligne de démarcation sommaire constituée de déchets, surtout en plastique. De grands panneaux proclamaient: “Baignade dangereuse sur cette plage.”

L’invasion des récoltes par un insecte nommé le Jigras, en plus d’une épidémie d’entérite (une forme aiguë de turista) généralisée à toute l’Amérique du Nord, ramène l’humanité sur le bord de la guerre civile.

Le tiers de la population active est malade et les récoltes sont détruites par ce nouvel insecte récemment introduit par un pays soit-disant ennemi. Les services publics tels la collecte des ordures sont paralysés à cause d’un manque d’effectifs. Les rues des grandes villes sont impraticables, ensevelies sous des tonnes d’ordures ménagères. Sans parler de la pénurie d’eau potable provoquée par les soixante (60) millions de malades qui flushent leur toilette à raison de plusieurs fois par heure.

Incendie de rivière, linge étendu sur une corde qui se salit automa-tiquement, folie collective, épidémie, maladie chronique, invasion d’insectes… Chaque paragraphe contient en lui-même le germe d’une malédiction, qui s’abat inlassablement sur les personnages. Page après page, Brunner nous met en garde contre les catastrophes écologiques (maintenant d’actualité) qui menaçaient la civilisation occidentale de son époque. De par son côté ironique, il semble nous dire qu’il n’y a plus d’espoir. Son roman nous ouvre tout de même les yeux sur l’étendue des dommages portés à notre environnement.

Il faut lire ce livre avec une teinte d’humour et ne pas le prendre trop au sérieux. Je l’entends ricaner des subtilités de son humour noir. L’on ne doit commencer ce livre qu’après s’être assuré que notre moral est à son plus fort. Car une fois la lecture entamée, tous les maux de notre société semblent amplifiés.

Pourquoi alors lire un tel livre ? J’imagine que certains écologistes sont masochistes…

« Regarde, chéri ! s’exclama Jeannie. “Un oiseau!”
Mais il ne fut pas assez rapide. »

A propos Philippe Laramée

Éditeur de Aube

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