La décroissance soutenable  

par Olivier Brière et Jean Pierre Houde

Depuis le début de la révolution industrielle, le concept le plus galvaudé de l’économie est sans aucun doute celui de la croissance économique. L’augmentation des produits intérieurs et nationaux bruts (PIB le PNB) est perçue comme un préalable à toute démarche économique. Elle est garante du bon fonctionnement de la société et du bien-être de ses citoyens. D’ailleurs, la population est prête à accepter n’importe quelle mesure sociale afin d’améliorer ces indices. Grâce à eux, nous en sommes même venuEs à confondre le niveau de vie et le bonheur de vivre. À court terme cependant, cette course à la production et la consommation infinies est vouée à l’échec. Comment pourrait-il y avoir croissance infinie sur une planète non-infinie ?

La mesure du déficit énergétique
Face à ce constat, les écologistes ont voulu mesurer les effets de l’activité humaine. Parmi ces instruments de mesure éco-énergétique, l’empreinte écologique estime la superficie de la Terre nécessaire pour subvenir à nos besoins. Elle met en perspective le déficit entre l’utilisation des ressources planétaires et la capacité de la Terre à les combler et démontre aussi l’iniquité de la distribution de ces ressources.

En prenant en compte les besoins de matériaux et d’énergie, ceux nécessaires pour absorber déchets et rejets de la production et de la consommation et en y ajoutant l’impact de l’habitat et des infrastructures nécessaires, les chercheurs travaillant pour le World Wildlife Fund (WWF) ont calculé que l’espace bioproductif par tête de l’humanité était de 1,8 hectares. Un citoyen des États-Unis consomme en moyenne 9,6 hectares, un Canadien 7,2, un Européen moyen 4,5.

On est donc très loin de l’égalité planétaire et plus encore d’un mode de civilisation durable qui nécessiterait de se limiter à 1,4 hectares, en admettant que la population actuelle reste stable. (1)

Ainsi, selon ces calculs, si toute l’humanité consommait comme nous, il nous faudrait plusieurs planètes comme la Terre. À l’échelle locale, l’empreinte éco-systémique, c’est-à-dire l’empreinte que nous laissons sur notre environnement immédiat, est tout aussi importante. Cet état des choses s’observe non seulement au niveau des ressources que nous prenons, mais aussi dans l’impact que nos façons de construire et d’habiter le territoire ont sur les éléments, sur les plantes et sur les animaux indigènes.

Au-delà des conséquences dramatiques sur les cycles de la nature, l’impérialisme économique a détruit ou érodé grièvement la plupart des traditions culturelles millénaires.

Nous pouvons constater en temps réel ce que nous faisons subir aux peuples asservis dans le tiers monde par la simple observation des espèces qui vivent près de nous.

L’instrument de la croissance économique
Il a été clairement établi que les méthodes de culture et d’élevage modernes ne peuvent persister qu’en présence de pétrole et d’énergie fossile. Les expériences menées au Land Institute par des scientifiques, dont Wes Jackson (2), démontrent bien la non viabilité à court terme de l’agriculture industrielle et conséquemment de toute l’industrie moderne. Selon eux, les énergies renouvelables ont un rapport d’efficacité au mieux de 10 pour 1, alors qu’elles pourraient atteindre jusqu’à 100 pour 1 avec les énergies fossiles.

Nous sous-estimons généralement notre dépendance envers l’exploitation immodérée du pétrole. Tout déplacement, toute transformation, tout produit dérivé des transformations pétrochimiques (engrais de synthèse, plastiques, polymères, essences) sera à substituer ou à abandonner. Tous s’entendent pour dire que l’ère du pétrole tire à sa fin avec les ressources pétrolifères qui s’amenuisent. Nous pouvons alors prédire une baisse d’efficacité de 90% dans les secteurs industriels. Pour ceux qui connaissent les maigres marges de manoeuvre des industries entre le profit et les pertes, il est clair qu’aucune ne survivra dans son mode d’organisation actuel. Le défi devient alors colossal pour remédier à cette pénurie.

La dégradation de notre environnement, héritage de l’ère industrielle, rendra encore plus compliqué un retour vers une consommation responsable des ressources. Tout n’est pas perdu, mais nous devrons payer nos dettes contractées sur le dos de mère Nature. Il n’est plus possible non plus de se fermer les yeux et de laisser ces décisions à nos enfants et nos petits-enfants.

Vers la décroissance (soutenable)
La décroissance est un concept élaboré par un économiste renommé, Nicholas Georgescu-Roegen, à partir des années 70. En fondant ce qu’il appela la bio-économie, il exposait la décroissance comme le seul moyen pour l’occident de rétablir l’équilibre entre la vision économiste et la réalité géophysiologique.

“Georgescu-Roegen a été le premier à présenter la décroissance comme une conséquence inévitable des limites imposées par les lois de la nature. Sa critique démontre d’une part qu’il n’est pas possible de faire abstraction des ressources naturelles (en les remplaçant par du capital produit par l’homme), d’autre part que le progrès technologique, considéré dans son ensemble, ne comporte pas une réduction de l’impact sur les écosystèmes, mais bien au contraire, une augmentation de la consommation absolue des ressources. Les lois de la thermodynamique et en particulier la loi de l’entropie nous enseignent que la décroissance de la production est inévitable en termes physiques.” (3)

Ainsi, selon Georgescu-Roegen, la fuite dans le progrès technologique n’est pas souhaitable ni possible indéfiniment dans la mesure où elle s’effectue à l’aide d’un capital énergétique. Mathématiquement, ce déficit énergétique, couplé à l’entropie, la tendance qu’a l’énergie à se dissiper, ne permettrait pas à l’Homme de poursuivre ses activités actuelles sans une décroissance de sa consommation absolue d’énergie.

Mais comment faire comprendre à une personne qui a toujours consommé surabondamment de changer ce qu’elle considère comme normal? Si vous étiez en route vers Ottawa et que vous preniez malencontreusement un train vers New York, il ne suffirait pas de ralentir ou d’arrêter le train, il faudrait en descendre et changer de destination. Le même constat se pose aujourd’hui. Nous confondons collectivement les besoins individuels et l’individualisme.

En compartimentant chacun des besoins de la personne, en les moussant de superflu, nous nous sommes isolés dans un univers d’avoirs plutôt qu’un univers fraternel d’êtres. Alors comment pouvons-nous changer de cap?

Le premier incitatif pour réduire sa consommation est une augmentation de la qualité des relations humaines. Aujourd’hui, l’exclusion et la division sont synonymes de frustration et amènent la violence.

Le riche clôture les ressources et se les accapare: il divise pour régner. Si, au lieu de consommer pour compenser les manques affectifs que provoque ce système, nous établissions un modèle de solidarité et de partage, alors tout serait plus facile à faire accepter.

Ce modèle s’effectuera d’abord par la remise en fonction d’outils locaux de gestion des ressources. L’éloignement entre le peuple et leurs « représentants » dans les prises de décision à caractère social a été un facteur important de déresponsabilisation politique. La ré-appropriation du territoire pour une gestion locale devrait redonner à la population le goût du bien commun à développer collectivement. Les mouvements paysans à travers le monde, comme l’Union paysanne au Québec, en font d’ailleurs la promotion.

Dans le même sens, le modèle d’avenir sera viable en éliminant les intermédiaires. De global, le modèle mondialiste import-export se transformera en stratégie locale d’échange de personne à personne. À tous les niveaux, la survie passe par une prise en charge individuelle et par l’organisation de petits groupes pour mettre en commun les éléments nécessaires à la vie en tenant compte de l’efficacité énergétique maximale des stratégies de survie.

À ce niveau, une connaissance accrue des tenants et aboutissants de nos habitudes alimentaires démontre la nécessité de réduire la consommation de viande pour en venir à une alimentation plus végétarienne.

Une connaissance minimale de l’écologie nous enseigne qu’à chacun des chaînons de la chaîne alimentaire, une fraction de l’énergie totale consommée par la « proie » se transmet au « prédateur ». Il faut 5 kilos de céréales pour faire un seul kilo de viande bovine et plus du tiers de la production céréalière mondiale sert à nourrir du bétail. Les coûts énergétiques reliés au transport et à la transformation de la nourriture destinée à l’alimentation animale font encore augmenter cette somme d’énergie. Si toutes les céréales produites dans le monde servaient à l’alimentation humaine, nous pourrions nourrir le double de la population mondiale actuelle (4). Individuellement et collectivement, donc, les actions sont à prendre!

Le moment de l’action
Une phase de transition vers ces modèles plus soutenables doit être mise en branle dès maintenant et certains précurseurs tentent déjà de faire avancer les choses. Il n’est pas question d’un retour en arrière selon le même modèle qui existait dans le Québec rural du 19e siècle, bien que plusieurs éléments de cette époque sont valables. Les connaissances que nous avons aujourd’hui peuvent nous permettre de vivre d’une façon plus efficace dans le contexte plus contraignant que sera l’abandon des énergies fossiles. Encore faut-il pouvoir appliquer nos connaissances modernes avec des sources d’énergie qui seront, avec l’abandon du pétrole, plus restrictives. Voilà où réside le défi qui nous attend. Pensons à nos enfants et aux enfants de ceux-ci!

Ceux qui n’ont pas conscience de cette réalité en viendront peut-être à se la représenter lorsque des modèles fonctionnels seront en place. Il faudrait ainsi dans un premier temps créer des zones écologiques dédiées à un modèle soutenable où l’accent serait mis sur des modèles coopératifs, comme le seraient les écohameaux et les écovillages. Le temps est à la mise en commun des actions allant en ce sens.

 

En guise de complément…

Institut d’études économiques et sociales pour la décroissance soutenable: www.decroissance.org

Réseau Québécois pour la Simplicité Volontaire (RQSV) www.simplicitevolontaire.org

Union paysanne: www.unionpaysanne.com

 

Notes:

(1) Serge Latouche in « À bas le développement durable! Vive la décroissance conviviale! »,

www.decroissance.org

(2) Wes Jackson est président du Land Institute au Kansas. Il a laissé une chaire en enseignement pour fonder The Land Institute en 1976. Il est auteur de plusieurs livres, dont Man and the Environment, New Roots for Agriculture, Meeting the Expectations of the Land, Altars of Unhewn Stone, et Becoming Native to This Place.

(3) Mauro Bonaïuti in « À la conquête des biens relationnels » www.decroissance.org

(4) John Robbins cité dans « L’envers de l’assiette » de Laure Waridel, Éditions Écosociété, page 116.

 

 

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