La frénésie indigeste

par Philippe Laramée

J’étais loin de me douter dans quoi j’allais m’embarquer lorsque je reçus le courriel d’un de mes amis m’invitant à une vente de produits d’une maison d’édition importante. À chaque année, cette entreprise organise une vente spéciale pour liquider ses surplus d’inventaire. Les livres mis en vente se vendent généralement en librairie un montant disproportionné comparé à cette vente ou tous les livres étaient à prix très, très modiques.

Je trouvais le concept assez intéressant et je répondis par l’affirmative à son invitation.Ayant déménagé dernièrement, j’ai encore tout frais le souvenir des trente boîtes de livres (que je ne relierai sans doute jamais) que j’ai dû déménager avec moi. Je savais donc que ma présence en ces lieux serait beaucoup plus pour passer un peu de temps avec mon ami que pour magasiner pour des livres, activité que je ne pratique plus depuis plusieurs années.

Arrivé sur les lieux, nous trouvons environ 400 personnes qui attendent aux portes d’un ancien magasin à rayons. Lorsque les portes se sont ouvertes, on pouvait ressentir la tension du moment. Les personnes possédant les numéros les plus bas avaient bien sûr priorité de regard sur l’étendu des livres sous le regard jaloux des 400 personnes qui attendaient aux aguets que leur nombre soit enfin nommé.

Une fois le décompte des numéros à mi-chemin, l’on vit des gens commencer à courir en tout sens, d’autres se précipiter de table en table. L’ancien magasin à rayons bourdonnait de consommateurs, que dis-je, de surconsommateurs, en effervescence. J’étais en plein coeur du phénomène de la consommation impulsive et inconsciente. Un des aspects que je trouvais réellement pathétique, c’était de voir tous ces gens se ruer comme si leur vie en dépendait.

C’était une peur aveugle et irraisonnée qui semblait resurgir d’un inconscient collectif datant du rationnement de la deuxième guerre mondiale. On voyait des gens tituber sous une pile de gros volumes da

ns les bras, zigzagant entre les paniers. Ayant fait un rapide tour des tables, survolant du regard les titres où des montagnes d’Encyclopédie du bricolage cotoyaient des centaines de livres de recettes, en passant par les trucs de la cuisine sur le Bar-B-Cue, les livres de pseudo-médecine, sans parler d’un livre sur les médicaments, un autre sur le bridge…

Je regardais le troupeau de prédateurs se précipiter vers les tables tels des charognards se disputant des morceaux de chair. La frénésie atteignit son apogée lorsqu’une masse critique se retrouva coincée dans un cul-de-sac de livres, de barrouettes et de paniers d’épicerie.

L’émotion était palpable dans les yeux des gens et j’avais le sourire aux lèvres tellement cette expérience était vivante (d’un point de vue anthropologique !) Malgré le fait que j’étais coincé dans ce troupeau à essayer de me faufiler sans succès, je savourais chacun des instants de ce moment d’expérience privilégiée.

Après avoir fait un premier tri de nos achats, ma copine et moi ayant éliminé plus du trois quart des livres inutiles, l’atmosphère était moins dense et plus propice à la réflexion sur la nécessité réelle de posséder tel ou tel livre.

Notre deuxième tournée de prédation survolant subjectivement (cette fois) cette masse de savoir se fit en prenant en considération la possibilité de se servir de cette opportunité pour faire nos cadeaux de Noël.

Un livre sur la randonnée pour cousin Untel, un livre sur l’astronomie pour cousin Machin… alors que nous étions en ligne pour payer nos futures acquisitions, on a réévalué une dernière fois l’action que nous étions en train de poser et la question suivante est alors apparue dans toute sa clarté et sa simplicité: mes cousins en ont-ils vraiment besoin ?

La réponse fut simple et efficace: non ! S’ils veulent lire des livres, la bibliothèque est une solution beaucoup plus logique que le concept de posséder un livre, qu’il soit de référence ou non.

Je crois que le cadeau qui serait beaucoup plus apprécié, serait que je passe du temps avec eux pour que mon essence et mon expérience leur soit favorable dans leur évolution. Je crois que c’est ça après tout, un vrai présent. Un souvenir heureux imprégnant pour longtemps sa trace indélébile ! C’est à cet instant que tout devint clair pour moi et que je décidai de ne plus faire de cadeaux (en informant mon entourage de procéder de même à mon intention).

Quand je suis sorti de ce tumulte, j’ai entrevu jusqu’où la surconsommation mène; ça m’a fait réfléchir. Surtout en ce temps des fêtes ! Peut-être devrions-nous profiter des occasions qui nous sont données d’éviter le dépotoir aux livres et autres objets abondamment offert aux consommateurs potentiels…

A propos Philippe Laramée

Éditeur de Aube

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