L’arboriculture: La foresterie urbaine

par Bob Eichenberger

En 1998, Montréal et les environs ont connu un grand coup de verglas. La glace a fait tomber des lignes électriques et des branches d’arbres sur des fils électriques. C’était la crise. Mais Montréal, c’était bien loin et ce n’était pas mon problème. L’argent rarissime qui faisait de moi une étoile de la simplicité volontaire me préoccupait un peu plus. Puis, la nouvelle qu’on engageait tout ce qui pouvait grimper aux arbres à 15 $ de l’heure, toutes dépenses payées, m’amena dans la grande ville, un endroit que j’évite normalement n’y étant pas très adapté.

J’ai commencé en arboriculture à l’âge de seize ans, à Montréal et dans les environs. Ce n’était pas très connu dans ce temps-là. C’était un travail d’acrobate. Mes mentors, ceux qui m’ont initié ― Ernest Grimard, Jacques Meloche, Onil Chartier, Joe McCart ―, étaient devenus des légendes dans le domaine. De nos jours, le travail se fait surtout avec des camions à nacelle, mais on peut encore pratiquer ce « sport » avec un équipement pas trop coûteux, semblable à de l’équipement d’escalade. C’est un travail qui me dépanne assez souvent, encore aujourd’hui.

Au printemps suivant le verglas, j’ai travaillé dans plusieurs secteurs de Montréal. Je crois que notre appréciation des arbres peut être conditionnée selon notre culture ethnique et populaire.

Pour commencer, je tiens à féliciter les anglophones pour leur amour des arbres. On comprend pourquoi le style « jardin anglais » en architecture paysagère intègre toujours des arbres et un look naturel. Quand je taillais ou réparais les dommages du verglas sur un arbre situé chez des anglophones, je me faisais toujours demander de ne pas trop en enlever « … parce que cet arbre, on l’aime bien ».

Les Italiens aiment le soleil. Souvent, on me disait d’en enlever plus et on était déçu à mon départ. Ce n’est pas un peuple qui aimerait vivre à l’ombre, dans un sous-bois.

Les Québécois sont particulièrement intéressants dans ce sens que l’appréciation des arbres varie souvent selon l’âge. Dans la trentaine et moins, on m’engueulait comme suit: « Vas-tu les laisser tranquilles ces pauvres arbres-là!? Tu ne trouves pas qu’ils ont assez souffert comme c’est là!? Je vais te dénoncer à Greenpeace, j’vais appeler J.E. » Bien que j’aimerais qu’on comprenne que je prolongeais la vie de l’arbre en réparant ses blessures et en l’équilibrant, j’étais content d’observer ce tournant positif de notre culture.

Pour les quarante ans et plus, hélas, c’était le contraire : « Coupe ça d’à terre, ces maudits arbres-là! C’t’à cause d’eux autres qu’on a manqué d’électricité! » D’autres me disaient qu’ils n’aimaient pas les arbres parce qu’ils faisaient des feuilles. « Bien sûr», je leur disais, « c’est des arbres! Qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent? Du poil? Des plumes? »

Une dame, comme tant d’autres de son âge, avait demandé à mon partenaire au sol si on pouvait abattre l’arbre devant sa demeure. Elle avait même offert de nous payer. Mon refus était toujours aussi sec que catégorique, même si ça provoquait de la frustration. Je déteste autant la corruption que j’aime les arbres.

J’étais loin de me douter que cette petite dame deviendrait, cinq ans plus tard, ma belle-mère, la mère de ma toute belle que j’ai rencontrée ici, en Gaspésie. Lors de mes visites en ville, je ne manque jamais d’admirer à voix haute son bel arbre ainsi que mon travail. Et elle me traite encore de « maudit baveux » tout en essayant de dissimuler son petit sourire en coin.

Sa peur, comme pour bien des gens, c’est que les racines des grands arbres défoncent le salage de sa maison. Je ne nie pas la possibilité d’un comportement exceptionnel, mais durant toutes mes années de travail en construction, je n’ai jamais été témoin d’un tel cas. J’ai déjà vu des racines s’introduire dans une fissure, mais le problème est qu’il y a une fissure et non qu’il y a des racines. Avec ou sans racines, pour réparer une fissure dans un salage, il faut creuser jusqu’à la base (le footing), bien nettoyer la fissure ainsi que la surface adjacente et sceller le tout avec un enduit étanche.

J’aimerais voir grandir l’appréciation des bienfaits des arbres en ville dans la conscience populaire. Le rôle des arbres dans la purification de l’air commence à être assez connu. La respiration et la filtration des gaz et de l’oxygène sont bien publicisées. La transformation des gaz à effet de serre en bois et en feuilles par les arbres deviendra un facteur vital dans l’enjeu pour rééquilibrer les climats de notre planète. On commence aussi à découvrir que les racines de plusieurs arbres, associées à leurs champignons, peuvent réduire des polluants nocifs à de simples éléments inoffensifs.

Il y a d’autres bienfaits moins connus. Pour commencer, juste à cause de leur forme, les arbres sont de vrais filtres à poussière. Pensez à toutes ces tonnes de poussière qui colle aux branches et aux feuilles plutôt que s’introduire dans vos poumons. À chaque pluie, cette poussière se retrouve à terre et l’arbre recommence. Les arbres nous aident aussi à réduire notre consommation d’énergie. Des ensembles combinant conifères et feuillus ralentissent le vent et réduisent le facteur éolien de refroidissement en hiver. Les feuillus laissent entrer le soleil dans nos fenêtres en hiver et nous procurent de l’ombrage en été. De cette façon, ils réduisent aussi nos coûts de climatisation durant les canicules.

Les arbres réduisent l’éclat et les rayonnements nuisibles par l’absorption et le reflet de certaines fréquences lumineuses par les feuilles, mais ils réduisent aussi le bruit. Des urbanistes informés et avertis planifieront des rangées et groupes d’arbres comme écrans visuels et sonores pour protéger les quartiers résidentiels des secteurs industriels et commerciaux.

Les arbres en ville peuvent causer des problèmes quand ils sont mal choisis pour l’espace qu’ils auront à occuper. Quand on plante un arbre, il faut le visualiser à sa maturité. Quelle hauteur sera atteinte par cette espèce? Quel est son port naturel? Le professeur Guy Langlais, dans son petit livre sur la taille des arbres ornementaux, classe les espèces en cinq catégories de vigueur de croissance allant de faible pour les noyers et bouleaux à extra forte pour les peupliers et les saules.

Généralement, il est préférable de choisir des arbres solides à croissance très lente comme des chênes (vigueur faible), que des espèces pionnières comme les peupliers qui deviennent rapidement aussi gigantesques que fragiles et dangereux dans les conditions de climat chaud de Montréal. J’ai trop souvent eu à abattre des peupliers décrépits près des conducteurs électriques au péril de ma vie. Ayez de la patience. Pensez à long terme. Ça vous demandera moins d’entretien et les générations qui suivront vous remercieront. Les arbres de longue durée sont souvent bien plus beaux de toute façon.

Considérons aussi que le comportement de croissance d’un arbre en ville sera différent. En forêt, les arbres en compétition pour la lumière font des longs fûts avec des branches au sommet. C’est la lumière qui conditionne et entretient l’arbre. En ville, l’arbre produira bien plus de branches à tous les niveaux. L’entretien doit être fait par des humains, idéalement avec une formation en arboriculture.

Un bon arboriculteur pourra prévenir des défauts de structure comme des fourches, des étranglements, des branches avec des angles fragiles et autres problèmes potentiels par des tailles de formation et d’entretien. Il (ou elle) pourra aussi ajouter des dizaines d’années à la vie d’un arbre en corrigeant des défauts comme des fentes, des caries ou des blessures. Certains entrepreneurs en arboriculture font même des analyses de sol et/ou de feuilles, des fertilisations et des interventions pour soigner les arbres et les protéger des maladies et insectes qui les affectent.

J’ai vu bien des horreurs, des pauvres arbres torturés par des opportunistes qui s’improvisent arboriculteurs du jour au lendemain. Des branches mal sélectionnées, coupées ou élaguées peuvent être des portes d’entrée pour les maladies et insectes. Une taille incompatible avec le port naturel de l’arbre peut le condamner à mort dans les quelques années qui suivront. Il faut agir avec précaution en partant d’une bonne connaissance de base en botanique et en prodiguant des soins particuliers à l’espèce et la variété de l’arbre traité.

Le danger est un autre facteur à considérer. On doit bien connaître la biomécanique, la capacité des structures des arbres à supporter nos poids, les résistances des écorces et la flexibilité des branches pour éviter les accidents aux arbres et aux travailleurs. En ville, les arbres sont souvent situés près du réseau électrique qu’il faut aussi connaître, car même une phase de 12 000 volts peut nous cuire comme un steak à la moindre erreur, même avec de l’équipement isolé. Aussi, il ne faut pas oublier qu’on travaille au-dessus de surfaces fréquentées pas des piétons ou des automobilistes et qu’une branche échappée par accident peut entraîner des conséquences tragiques. On doit alors bien connaître nos jeux de câbles et autres techniques d’élagage en hauteur. Le partenaire au sol est aussi très important.

Il y a eu des jours et des contrats où le niveau de difficulté et de peur était assez élevé, mais cela reste un travail passionnant. Ça me permettait de passer mes journées dans les feuilles et la verdure malgré des séjours en ville, même si j’étais noir de poussière à la fin de la journée. J’espère que l’amour et l’importance qu’on donnera aux arbres en feront un domaine plein de potentiel d’emploi intéressant dans un futur proche.

Pour terminer, j’aimerais attirer votre attention sur l’importance des arbres pour notre santé mentale. Il y a des pages de listes d’études sur les sites internet que je vous donne plus bas qui confirment que les arbres, dans un environnement urbain, réduisent le stress, la dépression, la violence et le crime. Leur action promeut le rétablissement de la santé mentale, la concentration, le positivisme, l’efficacité, l’espoir, la communication et l’esprit de communauté. Ces résultats se répètent et sont confirmés par des études des universités de Washington, de l’Illinois, de Géorgie et de tant d’autres. Toutefois, je suis sûr que vous le saviez déjà tous, par vos intuitions et vos liens émotifs avec les arbres.

Alors, sur ce je vous laisse avec les paroles d’un grand amoureux des arbres, le Frère Marie-Victorin, auteur de la bible des botanistes québécois intitulée « La Flore laurentienne ».

« L’arbre peut, sans rompre son auguste silence, nous apprendre à nous tenir droit, à chercher les hauteurs, à raciner profondément, à purifier le monde, à offrir généreusement à tous l’ombre et l’abri. »

Pour en savoir plus, je vous recommande chaudement

« La Taille des Arbres Ornementaux » par Guy Langlais (Éd. Broquet)

www.treelink.org

www.treesaregood.com

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