Liste d’envoi électronique complément de la communication

par Prudence-Elise Breton

On ne le répétera jamais assez; nous sommes à l’ère où nous disposons d’une quantité inégalée de moyens de communication sans pour autant savoir communiquer. En tant que société, nous avons mis la charrue devant les bœufs; nous avons beaucoup de moyens pourtant sans grands résultats. « Rien de neuf sous le soleil, pas nécessaire d’être un grand sociologue pour en venir à cette conclusion » me direz-vous! C’est vrai; maintenant, que diriez-vous de faire le test? En d’autres mots, que diriez-vous d’utiliser les outils informatiques dans une petite communauté qui d’emblée s’efforce d’améliorer la communication interpersonnelle et la prise de décision véritablement démocratique? Voyons voir.

Je suis étudiante à la maîtrise et je me suis rendue de août à octobre dernier à Ecovillage at Ithaca (Ithaca, New York, Etats-Unis) pour y effectuer ma collecte de données. Mon séjour d’un mois et demi dans cet écovillage de 160 habitants m’a permis de découvrir divers aspects de cette communauté. Parmi tant d’autres découvertes, leur système de listes d’envoi électronique en est une qui m’a agréablement surprise.

Description de la scène
L’histoire d’Ecovillage at Ithaca a commencé en 1991 lorsque le premier groupe de gens intéressés s’est formé et que l’organisme fut incorporé en tant qu’organisme à but non-lucratif (EVI Inc). Aujourd’hui, Ecovillage at Ithaca est constitué de 2 cohabitats comptant chacun 15 duplex (30 unités chacun) et d’un centre communautaire lesquels comprennent divers équipements collectifs tels qu’une cuisine, buanderie, salle de jeu, etc. Le premier cohabitat, appelé FRoG (First Resident Group) a accueilli ses premiers habitants en novembre 1996 avec la fin de la construction des habitations. Le deuxième cohabitat a été construit en deux phases le tout se terminant en 2003 pour les maisons et en 2006 pour le centre communautaire. Un projet est actuellement en cours pour la mise sur pied d’un troisième cohabitat, TREE (Third Resident Entity). Les deux cohabitats en place s’unissent ensemble afin de former Ecovillage at Ithaca ayant pour mission d’expérimenter et de faire la démonstration qu’un mode de vie plus écologique et plus solidaire est possible. Toutes les décisions se prennent par consensus allant du design du terrain jusqu’aux règlements d’utilisation de la buanderie. Chacun des cohabitats gère ses affaires internes par une rencontre de prise de décision bimensuelle. Ensuite, une fois par mois, une rencontre se tient pour prendre les décisions concernant l’ensemble de l’écovillage. Sous la couverture formelle des réunions et des techniques de prises de décisions par consensus, les relations humaines demeurent toutefois ce qu’elles sont et il arrive évidemment que des conflits surgissent. Les habitants se sont donc dotés de quelques ressources afin de faire face à de telles situations. Des groupes de résolutions de conflits et de communication non-violente sur une base volontaire sont à la disposition des habitants et quelques uns ont été formés comme médiateurs spéciaux. Certaines personnes à EVI vous diraient qu’il reste encore d’énormes efforts à faire de ce côté. Quoi qu’il en soit, force est d’admettre que bon nombre d’habitants de cet écovillage sont à tout le moins initiés à une forme de communication plus empathique et ouverte. Cette attention particulière affecte conséquemment l’atmosphère général d’EVI qui se démarque du tout un chacun qu’on retrouve trop souvent dans notre société individualiste.

L’équipe des craques d’informatique
L’écovillage mène à bien ses diverses activités en divisant les tâches parmi les membres sous forme d’équipes de travail; ex : l’équipe des repas communautaires, l’équipe de l’entretien technique… Parmi celles-ci, l’équipe des craques d’informatique (computer geek team) s’affaire à mettre en place et entretenir le site WEB, l’intranet et les six différentes listes d’envoi qu’utilisent les habitants.

Chaque liste d’envoi possède sa propre utilisation particulière et vise une liste d’utilisateurs donnés. Comme le graphique 1 le démontre, les listes se déploient de la plus générale à la plus spécifique. L’abonnement à l’une des listes les plus spécifiques (au centre du graphique) engendre automatiquement l’abonnement aux autres listes plus générales. La plus large liste se nomme annonce-village et s’adresse à tous les habitants ainsi qu’à toutes autres personnes intéressées à connaître ce qui se passe à EVI. Cette liste est donc utilisée comme un babillard pour annoncer un événement se déroulant à l’écovillage ou à l’extérieur, pour annoncer une offre de service, un objet à vendre, etc. La deuxième liste, village-plus s’adresse aux mêmes utilisateurs mais est réservée aux discussions et aux échanges d’information à caractère politique, militant ou partisan. La troisième liste, village-association, s’adresse exclusivement aux habitants de EVI et est utilisée pour discuter des sujets ou échanger de l’information touchant les habitants des deux cohabitats ainsi que des membres de TREE. Les trois dernières listes situées au centre du graphique 1 couvrent l’information et discussions utiles seulement aux membres de FRoG, SoNG et TREE respectivement. Par exemple, il est inutile pour les membres de FRoG de savoir que la laveuse défectueuse de la buanderie de SoNG est maintenant réparée. Le recours à plusieurs listes distinctes préserve la confidentialité des habitants et permet également à chaque utilisateur de s’abonner ou de se désabonner à une liste selon ses besoins.

Un facteur facilitateur
Ayant sur les lieux 160 habitants (environ 100 adultes) dont le train-train quotidien s’enchevêtre, il y a des dizaines de petites questions, commentaires ou réquisitions qui surgissent chaque jour. Difficile de faire le porte à porte pour emprunter un chaudron… un peu long de téléphoner à tout le cohabitat pour informer qu’une anonyme personne a oublié ses clefs dans la salle à manger communautaire… difficile de spontanément faire savoir sa gratitude à tout le monde à la fois pour une fête organisée la veille, etc. Voilà autant d’occasions d’utiliser une liste d’envoi électronique. Les avantages des listes d’envoi sont nombreux et elles contribuent certainement aux aspects sociaux et écologiques d’un ecovillage :

  1. Recrutement. Par exemple, puisque la liste village-annonce est également ouverte aux personnes à l’extérieur de l’écovillage, elle est présentement utilisée pour recruter des membres pour le projet du troisième cohabitat, TREE.

  2. Entre-aide. Il s’agit d’un outil parfait pour trouver bénévoles et participants pour une corvée ou un événement spécial.

  3. Économie interne. Les listes d’envoi représentent la version contemporaine du troc. L’échange de biens et services y est monnaie courante! De plus, les adolescents et même les adultes y annoncent leurs services (massage, gardiennage, désherbage…).

  4. Éducation mutuelle : Nouvelle technologie de panneaux solaires, les pour et les contre du bio-diesel, un atelier sur la permaculture en forêt sont quelques exemples des nombreux sujets qui intéressent les écovillageois et qui peuvent être facilement partagés.

  5. Réduction à la source: Pourquoi acheter quand on peut emprunter? Pourquoi jeter quand on peut donner? Facile d’y parvenir par l’envoi d’un seul courriel.

  6. Sauvons des arbres : Pourquoi imprimer une affiche quand on peut envoyer un courriel à tous?

Mode d’emploi

  1. Choisir la bonne liste. S’agit-il d’un fait, d’une annonce? Choisir la liste village-annonce. S’agit-il de propagande ou d’une opinion? Choisir la liste village-plus. Il s’agit d’une simple marque de respect pour ceux qui ont sciemment choisi de se désabonner d’une liste et pas de l’autre.

  2. Choisir un titre clair. Le titre doit permettre aux gens de distinguer rapidement les messages courriel qui sont d’intérêt ou non pour eux sans avoir à lire le message.

  3. Aller droit au but. Il est important de garder en tête que, dépendamment du nombre de listes auquel un habitant est abonné, il est possible de recevoir jusqu’à 30 courriels par jour. À EVI, on utilise souvent l’objet du message en guise de courriel en y ajoutant ‘(eom)’ à la fin pour ‘end of message’. Par exemple : «  cherche une occasion de covoiturage pour l’université vers 14h (eom) ». Bien souvent, une heure ou même quelques minutes plus tard un autre message apparaît : « Occasion de covoiturage trouvée, merci Mario! (eom)

  4. Utiliser la communication non-violente. Un message agressant sous l’impulsion du moment peut chambouler toute la communauté.

  5. Éduquer les nouveaux arrivants. Il faut s’assurer qu’ils comprendront les codes et abréviations, qu’ils utiliseront la liste appropriée pour un message donné. De plus, les personnes âgées ou les personnes provenant d’une autre culture ne sont peut-être pas habituées à ce mode de communication et auront besoin de support pour commencer.

En définitive, les listes d’envoi sont un outil informel de communication qu’il importe de considérer. Il s’agit d’un contenant idéal pour de l’information factuelle ou quelques débats d’idées qui ensuite nourrissent les visées écologiques et éducatives d’un écovillage comme EVI. Une communication fluide contribue à maintenir le tissu communautaire et les listes d’envoi sont un outil qui peut certainement y contribuer s’il est utilisé selon le mode d’emploi. Toutefois, la communication en personne qui contient d’emblée le non-verbal (gestes, sourires, postures, expressions faciales) est irremplaçable et se révèle être le mode de contact humain le plus sophistiqué qui soit.

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