Récit de voyage fabuleux…

par Isabelle Girouard

Leur bateau à quai est devenu roulotte en or
Ils ont laissé aller, lentement, le long voyage

 

C’est dans les ruines et le sable de San Pedro, petite communauté dissimulée au bord de la méditéranée espagnole, que l’histoire débute. Il nous a d’abord fallu trouver la route qui y menait; peu de gens étaient au courant de l’existence de cet endroit. Nous sommes arrivées à la tombée de la nuit, épuisées par la longue marche à travers la montagne. Et puis au lever du soleil, il y avait cet heureux saltimbanque, perché sur un mur de pierre, que je n’ai plus quitté pour les trois saisons à venir, trois étés éternels. Il allait me conduire à travers terre et mer, dans un monde réconcilié entre enfance et sagesse.

Bel oiseau, tu voleras si haut que la terre des hommes ne te paraîtra plus jamais la même

Avec mon nouvel ami, je suis montée vers le nord, jusqu’aux Pyrénées françaises, jusqu’à La Goutte d’Eau, ancienne gare de train habitée par des gens qui souvent ne font que passer. J’y ai fait la connaissance de grands géants un peu fous provenant des quatre coins de la Terre, avec des trous dans les poches. Tout de suite, je les ai aimés pour toujours. Rassemblés autour d’une carte, ils parlaient d’un rêve fabuleux : tracer ensemble un chemin vers l’est, pays du soleil levant. Le lendemain, ils ont décidé de rafistoler de vieux vélos; nous allions rouler sur la Terre! Il fallait voir ce chantier de construction, il fallait voir prendre forme ces engins de paix qui allaient nous mener jusqu’au bout du monde!

Puis, au printemps, nous étions vingt et nous sommes partis pour de vrai, un matin frissonnant. Une joyeuse caravane musicale s’en est ainsi allée de villages en villages, de frontière en frontière. Nous avons senti la route passer lentement sous nos pieds, chaque jour nous étions un peu plus loin. Au bout d’un moment, j’ai arrêté de compter les kilomètres, pour mieux voir défiler les visages devant moi. La nuit, nous dormions sous de vieux platanes, paisibles et heureux. En chemin, on s’est inventé des milliers d’aventures, on s’est aimés un peu plus, et on est devenus plus nombreux aussi. On s’est reconnus à travers les gens, souvent sans dire un mot parce qu’on ne parlait pas la même langue, mais avec ce cœur sur la main, et cet air sur le bord des lèvres qui venait apaiser nos joues. On n’avait qu’un vieux chapeau pour manger, mais avec des tours de magie qui ont décroché la lune… Bien sûr, ce n’était pas toujours beau, il y eut des misères, des peurs et des désolations, mais je savais déjà qu’elle était comme ça, la vie.

Puis un matin, je me suis réveillée et j’ai décidé qu’il était temps de rentrer. Mais je n’oublierai jamais. Et je sais que c’est possible, malgré la guerre, le racisme, la pauvreté, le mensonge, je sais que c’est possible de parcourir la Terre, notre Terre. J’y crois pour toujours, à cette générosité de la vie, à cette liberté, au voyage dépassant toutes les frontières humaines et mentales.

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