L’Utopie marche loin

par Toubab Atongou (Celan Lavalé)

Sauver la planète ne sera pas la question de ce texte:  la planète fera très bien pour elle-même, avant, pendant et après son pire microbe:  l’humanité.  Ce qu’il y a à sauver, ce n’est pas non plus l’être humain, qui, même après le plus catastrophique des cataclysmes imaginés par le plus exalté des prophètes de malheur, continuera à vivoter, revenu à sa condition la plus primaire, la préhistoire d’une autre histoire dont nous, – toi, moi, aujourd’hui, et plus tard, eux, – ne serons plus que l’artéfact d’une incompréhensible imbécilité.

Le regard de Kurt flotte:  une planète parfaite pour notre vie…  Faudrait pas gâcher notre chance…  Ce qui est en question n’est donc pas de sauver notre existence et celle de la planète, mais notre qualité de vie.

Pour ça, j’ai pas envie de parler de la planète-béton, ni de la planète des Arkonen, ni des Chinois qui délaissent leur vélo pour s’acheter une voiture.  Pas envie des Marocains qui défrichent un pays défriché.  Pas envie des réacteurs atomiques vétustes de l’industrie russe.  Pas envie des bateaux-pétroliers vétustes qui parcourent les eaux du monde.  Pas envie des pavages à-plat ventristes des Politiciens.  J’ai envie que ce texte soit:  espoir.

Des solutions, il en faut sur le continent délaissé.  L’Afrique semble cependant la terre du possible.  Parce qu’il n’y a rien!  Tout est à faire.  Peut-être que la planète va en arriver à un point sur-développement tel qu’il faudra inverser les données:  ce sont les pays moins développés qui deviendront les plus prometteurs…

Un des seuls pays africains épargné par les guerres civiles et autres stupidités auto-destructrices.  Le Sénégal est un de ces pays d’espoir.  Slogans et poésies tatoués sur les murs du pays, les graffitis veulent parler utopie.  L’indépendance a été faite par Léopold Sédar Senghor, un poète, à une époque où nous aussi, au Québec, nous savions cet essor souverain devenir la poétique de l’avenir, avant leur nom futur du déclin de l’empire américain, ces morts debout.  Faudrait peut-être que les Québécois viennent plus souvent visiter l’Afrique, pour retrouver l’envie de vivre.

Kurt McCormack, un écologiste américain, lui, est venu y faire vivre son utopie.  Mais l’utopie d’hier est devenue le réel d’aujoud’hui.  Et c’est à Joual-Fadiouth, sur la côte, qu’il a mis sur pied son projet.  Son nom sénégalais est Dialgui Ndiaye:  l’homme de travail.

Il s’agissait de proposer à chaque famille deux poubelles.  L’une pour la cochonnerie plastique et compagnie, l’autre pour les déchets organiques:  restes de table, épluchures, papier, feuilles d’arbre, etc.  Chaque matin une charrette passe pour collecter la poubelle de déchets organiques, 70% des déchets domestiques ici.  Celle-ci porte son chargement à un poste situé près de la rivière, en milieu fermé pour que l’eau sur-vitaminée du compost ne rejoigne pas la rivière.  L’emplacement stratégique, « interceptant » les femmes là où elles avaient l’habitude de venir déverser leur eaux grises de vaisselles, lessives, etc, non seulement préserve la rivière de cette pollution mais est utilisée pour le compost.  En Afrique, il fait si chaud que c’est une difficulté que de garder la température des tas à 60°C, que la transformation intérieure fait vibrer d’amour chaleureux.  Au-delà de quoi, à 70°C les bonnes bactéries de transformation du compost commencent à mourir.  Pendant qu’on monte le tas, à chaque strate du tas, on ajoute de cette eau grise du puits à côté; pas seulement à la fin, car l’eau ne rejoindrait pas le fond du tas.  Avis aux bricoleurs maison!

Un universitaire venu étudier le projet s’est vraiment enthousiasmé pour cette partie du projet.  En effet, puisqu’il faut de l’eau à déverser sur les tas de compost, l’eau grise:  miam, miam.  Le solage de béton qui garde le tout en milieu fermé est en pente et l’eau grise déversée, une fois recueillie au bout, c’est attesté:  est purifiée.  Le tout, sans forte odeur.

Si ce n’était de la peur maniaque de l’Occident pour son propre caca, on pourrait purifier nos eaux usées à travers le compost.  Kurt me montre le tas organique:  les bactéries là-dedans mangent tout, un germe de choléra serait collecté et déversé par la charrette que le processus le digérerait.  Voilà déjà une conclusion à recueillir dans notre revers de veston.

Ce qui m’intéresse:  quels peuvent être les problèmes d’importation de cette idée dans nos pays?  Kurt dit:  le dédain des citoyens pour les petites mouches que ça pourrait générer sur leur balcon, et le prix de la main -d’oeuvre pour assurer tout le processus.

Car ici la main -d’oeuvre est bon marché et se paye chaque trois ou quatre mois.  Il y a trois tas de compost « en roulement » pour ce projet pilote qui s’occupe de deux quartiers parmi les vingt-sept de Joual-Fadiouth.  Et un de ces tas est prêt chaque deux, trois ou quatre mois, donnant environ cent-cinquante sacs vendus à 1000 Francs CFA (deux dollars).  Les agriculteurs auxquels on a donné à l’essai des sacs ont répondu au sondage en faveur du compost, comme étant mieux que les engrais chimiques.  Mieux.  Une autre conclusion à conserver.  Clin d’oeil à Monsanto corporation, filiales et autres gredins.

Kurt mesure thermomètre, calculatrice, ruban, constate les évolutions, températures, superficies, il est l’homme efficace; capable de convaincre les pouvoirs locaux de l’évidence.  Dictionnaires à l’appui, il a tenu à me présenter le mot « compelling »:  obliger (d’agréer) – (…  par la force des arguments.)  Exemple:  Now he wants to compel the mayor and batteries company to take back the used batteries.

J’aime l’art de vivre de ce quinquagénaire, ses exercices au couchant sur une plage solitaire, et surtout son idéalisme pragmatique.  Il reproche aux environnementalistes la surcharge de conscience qu’ils réclament du tout un chacun citoyen.  Chacun fait sa vie avec ses propres préoccupations.  Même les plus nobles causes, nous ne pouvons les embrasser chacune.  Il faut juste assez de conscience to compel the people to the green politics, juste ça.  Ce qu’il faut, c’est changer les habitudes.  C’est pavlovien, notre défi d’avenir.

Si on fait bien les choses, la nature peut très bien se purifier de notre contemporain.  Sinon…  bah…  Elle se débarrassera de nous et de nos déchets ensemble.

Certes, s’asseyant comme Job sur son tas de compost, même avec un homme pragmatique on n’évite pas l’inévitable déploration de tout ce qu’on fait à cette planète, pourtant tellement parfaite à la vie.  Et Dialgui Ndiaye travaille pour son utopie.

Kurt McCormack a fini son travail ici, après deux ans, laissant le soin à la municipalité d’étendre le projet- pilote à toute la ville.  Bien contente, la municipalité.  L’Afrique, après à peine quelques décennies de consommation de produits industrialisés est déjà un dépotoir à ciel ouvert.  Le projet permet d’inculquer la propreté dans la ville et de transformer les déchets en argent, le moteur de toute utopie.  Avec rien, sachant utiliser les ressources locales…  Exemple:  la charrette pour la collecte, plutôt que le gros camion de vidange à l’occidentale, le moulin à arachides pour séparer le gros compost du compost fin à jardinage, plutôt que toutes autres patentes occidentales.  Histoire que tout ceci ne finisse pas en dumping de technologies occidentales ruinant le projet dès que celles-ci brisent.  Fi aux mauvaises langues!  Ils disent que le projet va s’écrouler dès le départ de Kurt.  Marco Polo, les trois-mâts, les marchands sur leur chameaux, la route de la soie, artistes, bohémiens, marchands, pélerins; les intelligences et les expériences voyagent sans frontières.

Car sauver l’Afrique n’était pas la question de ce texte.  Les civilisations suivent leur cours, certaines plus excitées, d’autres plus lentes, chacune adaptée à son climat.  Depuis le découpage arbitraire de l’Afrique par les puissances coloniales à la fin du XIXe siècle jusqu’au dumping actuel sous le masque de la générosité, – l’Afrique fera très bien elle-même.

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