Borealis, un modèle viable pour les villes futures

par Julie Martineau

“Le monde est maintenant trop dangereux pour quoi que ce soit de moins que l’Utopie.”

Buckminster Fuller

Certains ont la chance de participer à la construction d’un écovillage, d’un écohameau ou d’un autre type d’habitation communautaire, mais il demeure que les humains continueront à habiter en majorité dans des grands centres urbains. Bien sûr, il y a l’importance de développer les villes existantes pour les naturaliser, les revitaliser et les rendre durables, mais l’humanité a aussi besoin d’un modèle de ville en harmonie avec la Nature, modèle qui n’existe pas encore à ce jour et qui peut prendre forme avec le projet Borealis. D’une façon ou d’une autre, un modèle écologique pour les grandes villes est souhaitable, avec cette dimension éducative et expérimentale qui fait la qualité de la proposition de Franklin Thomas.

Franklin Thomas est un pionnier en environnement au Canada. Il habite depuis 30 ans à Edmonton après avoir passé quelque temps à Montréal. Inventeur, il a notamment mis au point une technique d’agriculture hydroponique qui offre des résultats extraordinaires; un collecteur solaire pour les hivers canadiens; un modèle de dôme habitable (Universal Dome) et le projet d’un centre de recherche sur l’énergie solaire, parmi d’autres réalisations qui s’enchaînent sur une carte de route des plus impressionnante. Sa plus grande conception: un modèle de ville 100% écologique et 0% pollution. Tous des projets qui n’ont toujours pas pu être commercialisés ou réalisés, faute de budget.

Un urbanisme de l’âge solaire
Le modèle de Universal City, avec sa structure spiralée alternant développement urbain et forêt boréale, est un programme éducationnel créé en 1972 dans le cadre du World Urban Concept à l’Université McGill auquel prenaient part Franklin Thomas et Buckminster Fuller (connu surtout pour ses dômes géodésiques, dont le pavillon des États-Unis à l’Expo 67, aujourd’hui la Biosphère). En fait, Universal City est la phase finale d’un déploiement progressif qui débute avec le village Borealis.

Le lieu choisi pour réaliser le projet Borealis est la région de Grande Prairie en Alberta, au cœur de la forêt dense boréale. Tout commence, à la Phase I de III, par un noyau qui formera le centre du village Borealis, le MUE (Module Urbain Expérimental). À la Phase II, les développements de ce premier village suivront un plan radial, une forme qui reste théorique et qui pourra être modifiée selon les idées, les besoins et les exigences du territoire. Conçu par une équipe de planificateurs urbains-environnementaux, ce plan suggère que le diamètre du village peut atteindre un maximum de 2 kilomètres. À la Phase III, le village Borealis est complété et Universal City commence à prendre forme.

Le Module Urbain Expérimental pourra contenir jusqu’à 5000 personnes sur 40 acres et sera construit presque entièrement de matériaux recyclés. Il abritera principalement le centre de recherche en environnement de la future Université Borealis. Des jardins intérieurs et extérieurs seront aménagés. Un réseau de couloirs piétons sera bâti, dont certains recouverts et suspendus. Leur climat sera contrôlé à longueur d’année, comme dans tous les espaces de circulation publics intérieurs. Le village sera entièrement fondé sur le maintien des fonctions vitales.

Le concept initial propose des modules d’habitation préfabriqués en majeure partie de plastique recyclé et de béton-mousse. Pour ce qui est de l’architecture des “cluster communities” (groupes de communautés), elles s’inspirent des conceptions de Moshe Safdie, l’architecte d’Habitat 67. Cependant, toutes les constructions du projet peuvent être personnalisées et adaptées aux dernières avancées en matière de construction verte. La construction pourra débuter avec une série de maisons solaires individuelles et d’autres structures appartenant aux fondateurs. Les unités d’habitation feront face au sud pour collecter l’énergie solaire passive, alors que l’enveloppe externe modulaire de Borealis collectera l’énergie solaire. Toute la ville sera autosuffisante sur le plan énergétique.

Universal City est un exercice éducationnel des possibilités de conception et de principes viables de planification urbaine durable. La ville est composée d’une association de multiples groupes de communautés durables comme Borealis. Le plan de la ville complète comprendra des sortes de bras qui seront séparés l’un de l’autre par des zones de forêt et compteront chacun une population de 10 000 à 250 000 personnes. L’idéal sera de pouvoir déployer la ville dans sa forme planifiée sur une terre de 25 kilomètres carrés telle que peut en offrir l’ouest canadien avec ses vastes étendues.

La technologie au service de la Nature et des humains
Lorsque la technologie reprend son rôle approprié qui est de se subordonner aux besoins et buts humains, ses bénéfices peuvent se répandre largement. De cette manière, la technologie est utilisée pour faciliter les interactions humaines, non pour les remplacer. Elle est utilisée pour créer une ville orientée écologiquement, non une qui soit destructrice de l’environnement. Utilisée pour servir, elle peut libérer l’humain et lui permettre d’accomplir une plus grande réalisation de lui-même que jamais auparavant.

Lorsque la population atteint les 100 000 habitants et plus, quelques installations hydroélectriques écologiques seront développées, mais puisque la vie à Borealis suivra des normes supérieures, elle requerra beaucoup moins d’énergie par personne.

Le TRP (Transport Rapide Personnalisé), petites voitures de monorail pour une à 6 personnes et le MAGLEV (lévitation magnétique), type de TRP silencieux, avec des besoins de maintenance minimes, sont les deux systèmes qui formeront l’essentiel des transports en commun de Borealis. Ceux-ci existent déjà et sont mis à l’essai dans certaines villes.

Les technologies urbaines de Borealis circulent à travers les artères d’un système de recyclage total, une machine fermée dans laquelle toutes les eaux usées, gaz, déchets, produits chimiques et sous-produits matériaux restent toujours enfermés dans le système et réutilisés de façon continuelle.

La ville développée selon une écologie urbaine ne forcera pas la biodiversité naturelle au-delà de sa capacité d’absorber de nouveaux développements. La ligne de partage des eaux ne deviendra pas polluée, l’air demeurera pur. Tout restera dans un système de recyclage total. Un développement urbain- industriel fondé sur l’énergie totalement verte et un système de recyclage total vont mener à une ère de grande abondance matérielle – beaucoup plus grande que ce qui pourra se réaliser avec nos économies non renouvelables basées sur le pétrole.

Toutes ces technologies sont déjà existantes, partiellement développées par le programme spatial de la NASA. Avec le village Borealis et Universal City, elles seront pour la première fois rassemblées sur un même site.

Pour une écologie humaine
Construire une nouvelle ville de l’avenir n’est pas qu’une histoire de briques et de mortier. C’est la mise en place d’un mode de vie, d’une autre manière de vivre la communauté. Borealis et Universal City ont pour principal objectif la véritable liberté pour TOUS. Le modèle d’urbanisme et de communauté offert par le projet Borealis suppose l’éducation dans toutes les sphères de la vie urbaine: il s’agit d’une expérimentation vivante et habitable.

Lorsque la population d’une communauté dépasse 300 habitants, elle devient un hameau, et le processus démocratique doit être implanté. C’est pourquoi les 300 premiers habitants – les fondateurs – seront très importants. Les fondateurs devront apporter beaucoup à l’ADN du noyau de communauté à l’origine du village Borealis, à la Phase I du projet. Ils pourront rédiger sa constitution et ses règlements à partir d’un vote, dans un système de démocratie communautaire représentative viable. L’éducation sera la clé de cette cité du futur et sa fondation en sera une de pure démocratie (initiatives référendaires illimitées).

L’espace urbain de Borealis et d’Universal City est un environnement silencieux et paisible, surtout grâce à l’absence d’automobiles. Les espaces publics extérieurs et intérieurs seront nombreux et favoriseront les rassemblements. L’entreprise libre, l’entrepreneurship et l’innovation seront encouragés.

Nos villes actuelles comprennent normalement trois principaux groupes institutionnels économiques: le gouvernement, l’industrie et l’éducation (universités). Dans Borealis, ce sera un communion des trois sous un seul toit: l’éducation. C’est parce que nous, en tant qu’humains, avons beaucoup à apprendre sur la façon de vivre ensemble en harmonie les uns avec les autres aussi bien qu’avec la Nature. L’éducation se prolongera donc pour inclure la production industrielle et le gouvernement. Les résidents devront soumettre une demande et passer des tests pour être admis à l’Université Borealis.

Le Module Urbain Expérimental servira de terrain d’essai à la fois pour les technologies environnementales et pour les systèmes économique, social et éducationnel. Les résultats des recherches effectuées à Borealis contribueront à alimenter le modèle urbain et seront offerts à la communauté internationale.

De l’utopie à la réalité
Le message que Franklin Thomas transmettait il y a 30 ans avec le projet Borealis est plus que jamais valable aujourd’hui: “Le plus grand défi de l’espèce humaine est de développer des villes du futur avancées sur le plan technologique, zéro pollution, basées sur un système de recyclage total et fonctionnant totalement à l’énergie solaire. Il s’agit de la destinée inévitable de la science de l’homme urbain (urbanisme écologique). Les nations qui mettent en application cette stratégie en premier seront en tête de piste de l’avenir sur le plan économique.”

Si l’importance, voire la nécessité d’un tel modèle, est incontestable, l’empêchement majeur est bien entendu de nature financière. Comment faire pour réaliser un projet d’une telle envergure? C’est rien de moins que créer une ville à partir de rien!

Il faudra procéder par étapes. Une première étape est de faire connaître l’existence de ce projet. Il y a l’idée de produire un documentaire portant sur l’habitat et l’urbanisme écologiques. Ensuite, aidée du film, la fondation de Franklin Thomas (PERF) organisera une campagne d’envoi de lettres s’adressant à des personnes et entreprises bien nanties et conscientisées à la cause environnementale. Les adhésions à PERF permettront aussi de financer la Phase I du développement, tout en créant un réseau d’amis de Borealis et de futurs résidents de cette cité expérimentale. Pour débuter, il faudra compter beaucoup sur le travail des bénévoles. Éventuellement, en mettant l’accent sur les intérêts touristiques, Universal City ira chercher un soutien financier aux niveaux national et provinciaux.

L’humanité a les connaissances et la technologie pour réaliser une ville entièrement écologique qui saura nourrir par son modèle les développements urbains de toute la planète. Il s’agit de passer à l’action. Le projet Borealis ne peut pas, bien sûr, stopper à lui seul le réchauffement et la dégradation planétaires, mais il représente un espoir sans commune mesure pour la biosphère et ses habitants.

Les commentaires sont clos.