Brève introduction à l’anarchie verte

par Celan Lavalé

Problématique
Puisque ni activiste ni coalition ne peuvent par la parole seule retarder le subtil cataclysme, n’attendez nul autre que vous-même pour passer à l’action.

La vue des rangées de voitures stationnées brime votre sens esthétique de la ville belle? Vous exécrez le bruit des voitures qui passent sous votre fenêtre? La pollution saveur gaz carbonique vous tue? Elle tue, mais lentement et avec moult guerre en gorge entre temps. Bref, vous êtes un visionnaire, une idéaliste. Le boycott consciencieux d’une ou l’autre des méchantes pétrolières ne sera pas suffisant. Non pas que nous allons exploser, nous allons seulement perdre jusqu’au souvenir de la Qualité de Vie, qu’à une époque il fut certainement possible de respirer un buisson de lilas à une centaine de mètres de là. Et que notre Qualité de Vie actuelle n’est pas un acquis. “Le monde n’est pas un don de nos ancêtres, c’est un prêt de nos enfants” – anonyme unanime.

Change le monde, toi, tout seul, ton geste: enfourche ton vélo. Car qui peut prétendre à la Foi Verte qui promène son rafiot à gazoline par les rues de la ville? Et que cela ne soit pas par dépit, pauvreté, en attendant d’avoir l’argent pour s’acheter une pollueuse à quatre roues. C’est un choix. A lifestyle you know, yeah…

Ce ne sera pas facile, ce virage des habitudes. Cela nécessite un bon grand sac, avec dedans de nouvelles valeurs et des t-shirts propres de rechange, etc. Faut vouloir, des fois… La ristourne? Avoir un mode de vie sain qui vous distingue de l’obèse majorité réactionnaire, santé, plaisir du chemin le nez dans l’air, découvrir que la vie n’est pas un corridor entre un point A vers un point B, que la vie est partout autour. Arrêtez de tournoyer comme des pitons pour du stationnement, laissez votre compagnon biroue sur le premier poteau en face de la porte et sautez dessus comme un Jolly Jumper fidèle pour repartir. Pas de stress.

Les jours de pluie? La société de transport en commun. Eh oui. Rien de terrible, juste une autre expérience qui rendra les retrouvailles avec la bicyclette plus radieuses. Et la jolie jupe le vendredi soir? Pensez aux bidous épargnés en ne possédant pas de voiture: payez-vous le taxi et saoulez-vous! La liberté du voyage? Souvenez-vous que le covoiturage, c’est pratique, voire gratuit (www.carpool-canada.com). Qu’il existe une association qui prête n’importe quand des voitures (www.communauto.com) et que le prix de l’abonnement est dérisoire. Un nouvel acquis à mettre dans votre grand sac avec des bretelles confortables: le partage communautaire.

Chacun son petit monde… La vie dans un pare-brise… Comme une télévision, devenue une prothèse pour ceux qui ne sont même plus capables de parcourir le monde, voir du monde. Pantins maladifs dépossédés bourrés de pilules. Soyez en forme pour être libre. Le jour où votre nouveau mode de vie vous aura enfin libéré de votre ancienne aliénation motorisée, vous ne voudrez plus vous en séparer et – avec un peu d’organisation – vous vous obstinerez à vélo la majorité des jours d’hiver, et vous réussirez: par orgueil. Vous regarderez les autres avec pitié et deviendrez un convaincu prosélyte, comme ce texte.

Vers un nouvel ordre
Adjuvant à votre nouvelle foi: de nombreuses compagnies voient l’avantage d’avoir des employés en santé, oxygénés par une balade en vélo le matin pour se rendre au travail, des employés qui ne rongent pas le volant matin et soir dans des bouchons de circulation. Congestion automobile: concept inexistant ou très drôle pour un cycliste. En plus de mettre des douches à disposition de leurs employés, certaines tours à bureaux vont même jusqu’à offrir un libre-service de vélos, de sorte qu’ils puissent sortir dîner ou faire leur menu magasinage sur destrier. Gratuitement. Saluons gentiment ces établissements, pour cette initiative, comme l’Université McGill, Gaz Métropolitain, Groupe CGI, Oxford Québec et quelques bureaux gouvernementaux.

À part ces mesures exceptionnelles, pas de cadeau. Les demandes de Vélo Québec auprès de la Ville de Montréal pour enrichir le réseau des voies cyclables sont restées lettre morte depuis quinze ans (www.velo.qc.ca). Dans la banlieue proche, les moignons de pistes sont prétexte à faire visiter en zig-zag les nouveaux quartiers champignons de maisons toutes pareilles et ne mènent nulle part. Trop souvent, en fait, les pistes cyclables ne sont pas conçues pour les vélos, mais pour les autos; en somme, pour débarrasser la rue des vélos. Non: ce n’est pas parce qu’on trace une ligne jaune sur un trottoir que ça devient une piste cyclable. C’est un trottoir. Et est-ce toujours la rue qui doit avoir priorité sur la voie cyclable? Pourquoi pas le contraire? Comme en Suisse ou en Hollande. Attention: traverse de vélos. Stop.

En attendant un nouveau monde où la proportion de la rue accordée aux motorisés et celle accordée aux vélos sera inversée, en attendant le jour où seuls les autobus, cubes transporteurs et taxis pourront circuler lentement dans des passages qui ressembleront tous à la rue Duluth, la plèbe vélocipède du dimanche est confinée à des macaronis cyclables, alternant de charmantes sections avec d’autres où le chemin de l’enfer est mal pavé.

Reste l’avant-garde, des fous comme les courriers à vélo qui ne se gênent pas et prennent possession de la rue. Ils réquisitionnent une voie au besoin. Ils ne se laissent pas accoter sur le bord des rangées de voitures stationnées car ils savent qu’une portière pourrait s’ouvrir. Ils se donnent des droits: ils sont porteurs d’un nouvel ordre après tout. Ils payent de leur peau ce nouvel ordre, aussi. Des héros de la route, qui portent les messages même l’hiver à -20°C dans la neige et pour des pinottes. Des délinquants peu recommandables, peut-être, mais ils sont l’anarchie, la fonction chaos à l’intérieur d’un système bien organisé… mais pas organisé pour les humains: pour les machines. Apprenez à comprendre ce système, soyez-y à l’aise comme cycliste parmi les monstres de métal et glissez aquanautes dans le système. La place ne se demande pas, elle se prend. On dirait presque un fight club non?…

Quand les intrépides de la roue libre auront instauré une Montréal verte, toute la ville à échelle humaine, le nouvel ordre sera, et les compagnies pétrolières qui décident de la vie et de la guerre ne subventionneront plus la déchéance de notre civilisation.

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