Qu’ensemble, les choses sont possibles…

par Marc-Antoine Vermette

Je crois qu’ensemble, les choses sont possibles. Qu’elles le sont dès aujourd’hui, même en ville, en synergie avec les autres initiatives, avec le monde qui nous entoure. Réunis, nous avons présentement toute l’énergie humaine, le savoir, les idées, les outils, les matériaux et l’ESPACE nécessaires à cette éclosion… dans la mesure où nous osons nous ouvrir à l’autre, à l’inconnu, à la différence; dans la mesure où nous apprendrons individuellement et collectivement à nous faire confiance. Utopique direz-vous? Pourtant, plusieurs sont déjà en train de transformer cette vision en réalité, tranquillement, chacun à sa manière.

Ce sont en partie ces réflexions qui menèrent à la création, en septembre dernier, du Festival perpétuel de réanimation d’espaces résidentiels, un réseau de logements à Montréal qui décident occasionnellement d’ouvrir leurs portes à toute personne intéressée (selon leur capacité), afin de partager gratuitement un éventail d’activités déterminées par chacun. Atelier de fabrication d’objets, espace d’expression ou de création artistique, groupe de partage, d’apprentissage et de réflexion, salle d’exercice, groupe d’achat, cuisine collective: ce ne sont que quelques formes que peuvent adopter les cellules diversifiées du réseau. Huit mois se sont écoulés depuis, le réseau se compose déjà de 26 espaces inscrits, le projet reçoit une visibilité médiatique fort positive et le bouche-à-oreille semble répandre l’enthousiasme de manière contagieuse.

De l’espace à portée de la main pour agir
En ville, l’enjeu de l’espace ralentit souvent bien des élans d’action. Frais de location, rareté des espaces disponibles, législations contraignantes de la sphère publique sont autant d’aspects qui rendent difficile une décentralisation réelle de l’action et maintiennent plusieurs rêves en veille, pour des durées indéterminées. Nous payons pourtant tous déjà assez grassement pour des espaces résidentiels que le conditionnement populaire nous pousse toutefois à surprotéger comme s’il s’agissait des derniers remparts de “paix” dans “un monde saturé de stress”. Avez-vous déjà imaginé ce qui se produirait si des centaines, voire des milliers d’espaces résidentiels, ouvraient gratuitement leurs portes à leur communauté, ne serait-ce que chacun une journée par année?

Le Festival Perpétuel tient à respecter la notion de vie privée, le rythme et la réalité quotidienne de chacun. Il ne propose de renverser ni le système monétaire, ni le travail (bien qu’il devienne possible d’économiser et ainsi de moins travailler), ni l’État. Il relance simplement une idée vieille comme le monde qui consiste à expérimenter dans nos temps libres (les statistiques des audiences télévisées semblent démontrer que le temps libre existe encore bel et bien), gratuitement, la création et l’interaction dans des contextes ludiques de non-performance et d’ouverture.

Participation et réciprocité
Ouvrir son espace dans le cadre du Festival Perpétuel, c’est entre autres se pencher sur ce qui nous passionne, sur nos rêves, besoins et désirs et s’entourer pour avoir plus de chance de les réaliser. C’est se faire plaisir, tout en ouvrant des possibles à d’autres. C’est, dans l’idéal, se donner de l’énergie, même lorsque nous pensions ne plus en avoir pour ouvrir sa porte. Les notions de participation et de réciprocité y sont centrales et c’est en ce sens que la gratuité ne revêt pas la même signification que dans une optique de transfert à sens unique de bien ou de service. Des activités à caractère performatif ou didactique peuvent toutefois être proposées si l’hôte se sent à l’aise avec ces formes.

Diversité et dialogue
Qui dit partir de soi, dit individualité, diversité, complexité. Ce sont sur ces hypothèses, que la Nature elle-même par analogie semble illustrer de manière grandiose, que le Festival Perpétuel se fonde. Question de circonscrire l’expérience dans un cadre quelconque, la gratuité, la légalité, l’aspect résidentiel et non-promotionnel des activités furent retenus pour l’instant comme critères de participation. Ces derniers constituent davantage une piste d’exploration qu’un jugement de valeur posé sur les actions et initiatives qui ne s’y souscrivent pas. À l’intérieur de ces paramètres, pratiquement toute proposition est valable sans avoir à se justifier et sur une population de plus de deux millions d’habitants, nous pouvons facilement espérer que n’importe quelle idée est susceptible d’intéresser au moins une dizaine de personnes. Une dizaine de personnes, c’est souvent ce qui fait la différence entre une idée qui reste dans la tête de son créateur et une idée qui devient peu à peu réalité…

Au-delà d’un répertoire listant les divers possibles d’une diversité humaine, le Festival Perpétuel dans son ensemble se veut également un processus de dialogue où la simple expérience partagée d’ouvrir physiquement sa porte à l’inconnu devient un prétexte de rencontre et d’échange entre des individus aux préoccupations apparemment différentes, voire opposées. Notre nature humaine étant peut-être devenue trop acquise pour en faire le liant d’un groupe d’appartenance plus vaste, ce geste symbolique et inhabituel dans un environnement urbain crée un espace où les appartenances diverses se retrouvent et explorent ensemble un terrain déstabilisant de par ses nouvelles dynamiques, mais combien fertile.

Réinventer la forme
La nature, le mobilier, les dimensions et les habitants de l’espace résidentiel nous amènent à réinventer la formule de nos activités en remontant aux racines de nos intentions. Il devient ainsi possible de délaisser un cadre que le conditionnement populaire exige pour rendre une expérience “valable”, afin d’en créer un nouveau, simple, abordable, personnel, original et humain. C’est ce décor kaléidoscopique et chaleureux qui fascine à la fois de par son caractère “underground” rappelant les salons d’avant-garde d’autrefois, mais aussi paradoxalement de par son aspect traditionnel évoquant la maison familiale, le village.

Spontanéité et confiance
La participation au Festival Perpétuel est volontaire et ses cellules décentralisées. Une cohésion est pour le moment assurée par une vitrine Web et des réunions informelles où échangent entre eux/elles les divers participant(e)s. L’idée de base du projet tend toutefois vers des dynamiques de plus en plus spontanées et incorporées de manière tangible au tissu urbain. L’idée d’une signalisation aux fenêtres rappelant le réseau Parents-Secours et la circulation de l’information sur support papier dans chaque espace du réseau, sont parmi les approches susceptibles de favoriser la création de ponts entre chaque espace du réseau et son environnement immédiat.

Ces dynamiques spontanées frôlant les visions utopiques seraient difficilement envisageables sans miser sur le développement d’un climat de confiance significatif. C’est entre autres à travers la rencontre, d’humain à humain, dans des espaces physiques, que cette confiance se construira peu à peu et tissera les multiples carrefours du réseau. Ainsi, chaque nouvel espace reçoit la visite d’un participant ayant déjà proposé une activité dans le cadre du projet et un autre (ou le même) lors de sa première animation ouverte à la communauté. En tout temps, le Festival Perpétuel favorise la mise en place de conditions réalistes favorables à l’entente, plutôt que d’alimenter la méfiance.

Autocoordination et autonomie
Les modalités décrites ci-dessus laissent transparaître l’amorce de la concrétisation d’un autre aspect fondamental du projet, son éventuelle autocoordination. Même si, question de démarrer, le Festival Perpétuel a reçu au mois de mars dernier de l’organisme Engrenage Noir une aide financière d’un an pour le développement du projet, ce dernier prévoit cependant à moyen terme pouvoir voler de ses propres ailes, sans salarié, ni financement extérieur, ni cotisation de ses participants. Cette décentralisation de la coordination deviendra possible via le développement d’outils communicationnels plus interactifs et la mise sur pied de “formations” permettant de rendre accessibles à chacun les fonctions décrites plus haut, fonctions qui tendent d’ailleurs beaucoup plus vers le loisir et la rencontre que vers la “gestion”.

L’Organe de coordination, quant à lui, est cette entité flexible et informelle ouverte à toute personne ayant proposé une activité dans le cadre du projet. Il réfléchit et détermine par consensus les grandes lignes éthiques et stratégiques qui guideront le développement du projet dans son ensemble. Ces rencontres rassemblent pour l’instant 6-7 personnes et le lieu est amené à changer de fois en fois.

Par où commencer?

– D’abord penser à un rêve, une passion, un besoin qui vous tient à coeur… Mettre de côté sa “faisabilité”.

– Notez que si vous ne vous sentez pas prêt à ouvrir votre espace ou que ce dernier ne vous paraît pas adéquat pour votre idée, le Laboratoire est un vaste lieu qui vous laisse gratuitement carte blanche pour vos expérimentations. Une occasion dans certains cas de démystifier le fait d’ouvrir un espace résidentiel à sa communauté.

– Contacter le Festival Perpétuel par courriel ou téléphone et prendre un rendez-vous pour recevoir la visite dans votre espace d’un participant du réseau avec qui vous pourrez discuter de manière conviviale de votre projet, des étapes et conditions nécessaires à sa réalisation.

– Une demande d’informations vous sera par la suite envoyée par courriel, afin de pouvoir créer votre page personnalisée sur le site Web du projet. Notez que tous les espaces fonctionnent par préavis téléphonique et qu’en huit mois d’existence, aucun espace n’a reçu de visite importune.

– Et voilà ! Un champ entier de possibles vient de naître. Pour certains, ce sera la rencontre de gens partageant des visions et intérêts semblables; pour d’autres, ce sera le développement d’une confiance suffisante pour se lancer à plus grande échelle, lucrativement ou non. Pour certains, ce sera un terrain où leurs certitudes et leurs acquis seront mis à l’épreuve, où l’apprentissage suit le cours de la vie; pour d’autres, ce sera la libération de faire naître de soi une création sans avoir à la justifier ou la protéger des critiques. Pour plusieurs enfin, ce sera cette folle impression de participer à quelque chose d’omniprésent qui respecte la diversité tout en attendrissant les frontières.

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