Chronique des métiers d’antan: Le Colon

par Frère Ours

« Dans l’bon vieux temps ça s’passait d’même. Ça s’passait d’même dans l’bon vieux temps… »

Bien qu’être colon ne constitue pas un métier en soi, j’ai pensé rendre hommage à ces pionniers de jadis qui ont su, à la sueur de leur front, braver le dur climat québécois, afin de s’établir sur la terre et fonder les premières communautés. Aujourd’hui la réalité n’est plus tout à fait la même. Tout est plus facile. La technologie rend le travail moins ardu et le monde rapetisse à vue d’œil, apportant à proximité de chez nous les gens et le matériel.

Il faut s’entendre sur le fait que les colons ont toujours existé depuis que l’homme et la femme sont descendus de l’arbre et ont troqué leur fourrure de chimpanzé pour celles de mammouth. Mon exposé va donc se limiter au Québec. N’oublions pas cependant que les premières nations ont colonisé ce continent bien avant la découverte frauduleuse de l’Amérique!

Il était une fois…
L’Europe, à feu et à sang, après maintes guerres stupides menées par ces riches dirigeants despotiques (tiens, il y a des choses qui ne changent pas!), sort du Moyen Âge et des grandes épidémies. Les grandes nations (France, Angleterre, Italie et Portugal) dispersent leurs flottes de « cons qui s’adorent » afin de trouver d’autres terres à piller et saccager. La redécouverte de l’Amérique ouvre de nouvelles portes pour mégalomanes en puissance. Ces rois et seigneurs ont, cependant, besoin de messieurs et de mesdames Tout-le-monde pour mener à bien leurs jeux de « conquête du globe ». La colonisation du Nouveau Monde commence.

Christobald Colombus débarque en 1534, mais nous attendrons 70 ans plus tard, soit 1604, pour voir l’établissement des premiers colons en Amérique. Les Français s’installent dans la Baie de Fundy, sur une petite île nommée Sainte-Croix dans la région maritime qui est aujourd’hui le Nouveau-Brunswick. Les Anglais, eux, s’installent en Virginie, qui devient le berceau des 13 colonies à l’origine des États-Unis. Champlain fonde un peu plus tard, en 1608, la première ville d’Amérique du Nord, la belle ville de Québec. Et, en 1610, les Anglais débarquent à Terre-Neuve, devenant ainsi les premiers Newfies!

Ce n’est qu’en 1617 que la première femme colonne arrive en Amérique. Ce fut Marie Rollet, l’épouse d’un des colons les plus célèbres, Louis Hébert. Apothicaire royal à la cour de Catherine de Médicis et originaire de Dieppe, celui-ci s’embarqua avec sa femme et ses enfant, le 11 mars 1617, pour un long voyage de 3 mois vers la colonie. Il devint le premier colon agriculteur à vivre de ce qu’il cultivait. On le surnommait l’Abraham de la colonie. Ses talents de guérisseur et de cultivateur furent très utiles à la survie des premiers Canayens.

En 1627, Québec compte 80 personnes, dont 5 femmes. En Virginie, les Anglais sont déjà 2 000. Quinze ans plus tard, en 1642, on fonde la ville d’Hochelaga, qui deviendra Montréal. Il y a alors en Nouvelle-France 300 colons. En 1663, on dirait que le roi de France se réveille: il comprend (un peu tard) que le Canada n’est pas seulement une source de matières premières et trouve qu’il n’y a pas assez de population dans le Nouveau Monde. Celle-ci est d’environ 2 500 têtes, contre 80 000 en Nouvelle-Angleterre! Louis XIV décide d’y envoyer « ses filles », les Filles du Roi, pour augmenter le nombre de colons.

Les colons se faisaient enrôler directement d’Europe. Leur contrat était généralement de 3 ans et leur assurait une terre en Nouvelle-France et une rente annuelle de 70 livres. Fonctionnant sensiblement sous le système féodal, les terres étaient allouées en seigneuries. Ces lopins de terre mesuraient 1 lieu par 3 lieux (1 lieu = 5 km), divisés en longs lots face au fleuve. Division que l’on peut encore voir à vol d’oiseau. Le froid, les Anglais et les Amérindiens, qui n’étaient pas trop contents de se faire voler leurs terres, leurs gibier et de se faire traiter de sauvages, constituaient 3 facteurs qui rendaient la vie dure aux pauvres colons.

L’erreur du roi de n’avoir pas apprécié à sa juste valeur sa colonie d’Amérique lui coûta la Nouvelle-France. En 1763, la victoire des Britanniques aux plaines d’Abraham, mit fin à toutes les activités de colonisation française. Les colons canayens-français sont alors environs 5 000. Le passage du pouvoir aux Anglais permit l’arrivée de colons britanniques sans pour autant nuire au développement de la société canayenne-française (enfin, presque pas!). Drôle de revirement: les colons américains se révoltent contre la Couronne britannique et prennent les armes. Ce désir d’indépendance américaine chassa les loyalistes (Anglais toujours fidèles à leur mère patrie) de la Nouvelle-Angleterre. Ils fuiront vers Québec et la Nouvelle-Écosse, pour laisser les États-Unis d’Amérique voir le jour.

D’autres nationalités viendront grandir la population canayenne. La guerre de sécession et l’esclavage entraînèrent le passage en douce de réfugiés noirs, entre autres avec le chemin de fer clandestin. Une famine terrible s’abattit sur l’Irlande en 1846, forçant plusieurs Irlandais à émigrer au Canada. Le climat politique et social du Québec d’aujourd’hui commence à se dessiner en français and in English, laissant les pionniers défricher le pays pour nourrir les enfants d’un nouveau rêve.

Le livre du colon!
J’espère que ce petit résumé d’histoire vous à plus. Pour la suite, je vais vous parler d’informations qui sont tirées, pour la plupart, d’un petit livre ancien et très rigolo d’une centaine de pages, Le livre du colon (ou « comment s’installer sur une terre pour presque rien »). Édité pour la première fois en 1902 et pour la dernière fois en 1979, dans la collection Connaissance des pays québécois/patrimoine, ce livre fut sûrement une aide précieuse pour des milliers de colons désireux de travailler la terre. Cette perle rare renferme des conseils sur une foule de sujets, de la façon d’acheter une vache aux remèdes de grand-mère. Si on tient compte des adaptations évidentes dues au passage du temps, il demeure une ressource intéressante pour ceux et celles qui veulent vivre de la terre.

Le choix d’un lot
Avant de s’établir, il est important de trouver une bonne terre. Il est préférable de trouver un endroit près d’un bon chemin et d’une source d’eau potable. Pour cultiver à grande échelle (céréales, foins pour animaux, etc.). Pour savoir si la terre est bonne pour la culture, un excellent truc est montré. On fait un trou dans la terre et puis on remblayait celui-ci avec la terre ôtée. Si le trou déborde d’un excédent de terre, la terre est excellente. Si le trou se remplit au bord, la terre est moyenne. Et si le trou ne se remplit pas complètement, la terre est pauvre. Il faut également s’assurer qu’il n’y a pas trop de marécages, ou encore trop de gros rochers. Il est important de bien connaître le terrain sur lequel on veut s’établir. Il serait recommandé de le visiter au printemps pour en connaître le drainage, les endroits où l’eau s’accumule.

Quand vous avez trouvé la terre de votre choix, il faut la défricher. Couper toutes les mauvaises herbes et les brûler. Les arbres que vous couperez et débiterez vous serviront, conservez-les précieusement. Prévoyez déjà le bois pour des piquets de clôture (cèdre), du bois de construction (épinette, pin, sapin) et votre bois de chauffage (bouleau, merisier, érable), que vous recouvrirez et entreposerez sur des traverses, pour bien aérer et empêcher qu’il ne pourrisse. Si le sol est acide, généralement s’il s’agit d’une terre jamais cultivée ou d’une forêt de conifères, on saupoudre de la cendre ou de la chaux qui annulent l’acidité.

Semez à tout vent
Que désirez-vous semer? Le choix de vos cultures est important selon vos besoins. Le seigle, par exemple, appauvrit le sol d’année en année. L’orge, quant à lui, convient à tous les climats et nourrit les animaux, il serait même plus rafraîchissant pour les chevaux, mais redoute l’humidité prolongée. L’avoine, céréale par excellence pour les animaux, augmente la production laitière et fait pondre plus d’œufs aux poules. Il y en aurait encore beaucoup à apprendre, mais pour la première année, il est cependant fortement suggéré de cultiver le plus possible de légumes. Cela rend la terre plus meuble et nourrira un peu mieux votre famille. On dit qu’un quart d’arpent de légumes serait plus lucratif qu’un arpent d’avoine.

Bêtes pas bêtes!
Le choix des animaux est aussi important que celui de vos cultures. Ce n’est pas toutes les bêtes qui conviennent à tous les types de terres et ce n’est pas tout le monde qui veut des animaux de ferme. Par exemple, je ne vous recommanderai pas des moutons sur un lot gorgé de chardons! Mais les moutons sont des bêtes remarquables, ils mangent plus de 500 espèces d’herbes, alors que les chevaux et les vaches n’en consomment que quelques-unes. De plus, les moutons procurent de la laine! Une bonne brebis donnerait 8 livres de laine annuellement. On recommande de donner du sel aux moutons pour une laine plus longue et soyeuse. Le sel est bon pour tous les animaux!

Dans une agriculture écologique et locale, le retour aux animaux de trait pour nous aider avec les lourds travaux de la terre, devrait être envisagé. À moins d’avoir un tracteur au biodiésel, le cheval nous vient rapidement à l’idée. En plus de pouvoir nous transporter agréablement, les chevaux sont d’excellents travailleurs et fournissent du bon fumier. Les bœufs sont cependant plus économiques, ils sont plus persévérants et moins agressifs. Ils mangent des herbages qui ne conviennent pas au cheval. Nourris avec du foin sec, un peu de grains, quelques légumes-racines (betteraves, navets, patates, etc.), ils travailleront comme des bœufs!

Si vous n’êtes pas trop végétariens ou végétaliens, on dit que la vache laitière est le trésor du colon. Je préfère personnellement les jerseys, qui donnent un peu moins de lait mais plus de crème onctueuse. Et elles ont de si jolis yeux! Les vaches vous procureront du lait, du beurre, du fromage, de la viande et du cuir.

Voici quelques détails intéressants sur les poules. Une poule normale peut vivre une dizaine d’années et peut donner environ 600 œufs dans sa vie. De 6 à 20 œufs la première année, 100 à 120 la deuxième, 120 à 130 la troisième, 100 à 115 la quatrième et 60 à 80 la cinquième, etc.

Sur les poules, les cochons et tout le tralala, je ne vous ne vous en dirai pas plus long. Vous ferez vos devoirs, pour une autosuffisance naturelle, qui diminue notre emprunte écologique! En plus d’enrichir la terre et vous-même, les animaux domestiques diminuent vos besoins et réduisent les transports de marchandises, ce qui économise le pétrole.

Les petits ruisseaux
Les ruisseaux deviennent rivières et puis grands océans. Les ruisseaux du colon sont les petits à-côtés qui peuvent nous faire économiser et même nous faire gagner de l’argent. Comme le dit drôlement le Livre du colon: « trente sous par-ci, trente sous par là, ça finit par faire des piasses! » En plus de l’agriculture et des animaux, il y a une foule de ressources à notre portée dans la nature, si on est moindrement vaillant.

Le premier ruisseau mentionné, si on a des érables à sucre, est le sirop d’érable. Un érable moyen donne 1 gallon (environ 4 litres) de sève par jour, et ça prend 22 gallons de sève pour 1 gallon de sirop d’érable. Faire du sirop pour notre consommation personnelle est une belle aventure, et si des surplus nous permettent d’en vendre ou d’échanger, c’est un noble négoce. Le sucre d’érable, dernier stade de transformation de la sève, est une médecine de loin préférable au poison de sucre blanc raffiné du système.

La cueillette de certaine plantes médicinales peut rapporter de petits surplus. La racine de savoyane, commune dans les bois frais et sablonneux, est encore achetée par certains pharmaciens. La gomme de sapin est également utilisée dans de nombreux remèdes et peut se vendre facilement. On peut cueillir plusieurs plantes comestibles et nombreux champignons succulents que les restaurants de haute gastronomie achèteront au prix fort.

Pour les breuvages, il est possible de s’autosuffire très facilement avec la nature. Les thés sauvages, le café d’orge, les vins de colon (merisier rouge, pissenlit, vinaigrier) et la bière de colon (épinette, racinette), sont meilleurs pour la santé et peuvent aussi être une bonne monnaie d’échange.

La chasse et la pêche, pour les non-végétariens(ennes), sont une alternative excellente à la viande aux hormones et aux insecticides que nous servent les supermarchés (tout comme les animaux d’élevage). De plus, à petite échelle, vous pourriez revendre un peu de viande sauvage à vos famille et amis(es), qui se régaleront de vos prises.

Finalement, il y a l’artisanat que vous et les membres de votre famille pourront joyeusement confectionner durant les longues soirées d’hiver. Les petits objets de bois, la vannerie (fabrication de paniers), le cuir… tous ça et bien plus encore pour que vous meniez une vie d’abondance et de santé.

Les trucs de grand-père
Le livre du colon nous livre également une ribambelle de petits trucs écologiques et pratiques pour la vie de tous les jours. Je serai tenté de tous vous les partager, mais mes mots son comptés! Je vous en glisse un aperçu et vous rappelle que si le sujet vous intéresse, je vous conseille de vous procurer ce livre dans une bibliothèque près de chez vous.

Le savon de patates:
Frottez le linge avec des patates cuites dans l’eau. Bon pour la toile, le coton, la laine et la soie

Pour les mouches:
Alternative au ruban gommé commercial. Tartinez de mélasse une petite planchette de bois et entreposez dans un endroit sécuritaire.

Pour les moustiques:
S’enduire de graisse quelconque. Les Amérindiens utilisent la graisse d’ours.

Gens du pays, c’est votre tour de vous laisser parler d’amour…

L’amour de la terre, de la forêt et de la liberté, l’amour de nos enfants et de nous-mêmes. Voilà les raisons pour lesquelles je poursuis ma vision de vivre en écovillage et de coloniser un petit coin de pays. Une alimentation saine dans un environnement naturel, entouré d’une grande famille! Nous avons du pain sur la planche, car cette aventure n’est pas de tout repos, cependant le réconfort et la satisfaction qu’elle apportera vaut tout l’or du monde. À vos fourches, colons!

Référence:

Le livre du colon, comment s’installer sur une terre pour presque rien. Dans la collection Connaissance des pays québécois/patrimoine, 1972

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