Chronique des métiers d’antan: Le Feu, le fer, le forgeron

par Frère Ours

Depuis déjà plus de 10 000 ans les humains(nes) se servent du feu et de la chaleur pour étudier, consumer, et transformer la matière; le bois, la pierre, les métaux, afin d’améliorer, consciemment ou inconsciemment, la qualité de vie de leur communauté. Souvent en lien direct avec la famille, qui est le noyau de la société. Même qu’aujourd’hui, nous classifions souvent les grandes époques de l’histoire, par leur niveau de technologie en rapport avec la matière exploitée par ces êtres curieux et innovateurs. D’abord l’Âge de pierre, la préhistoire. L’humanité naissante lutte constamment pour sa survie, dans un environnement hostile, où sa fragilité est mise à l’épreuve. Heureusement, le feu la réchauffe, la réunit et lui permet d’évoluer vers une existence meilleure. Suit l’Âge du cuivre, du bronze, etc…

Maintenant, nous pouvons dire que nous sommes à l’Âge du pétrole. À travers les plastiques, les polymères, le styrofoam et les autres produits synthétiques dans lesquels nous pataugeons quotidiennement, il peut être aisé d’oublier l’importance des métaux, et leur contribution à la formation de notre société. Je vais tenter de vous relater brièvement l’histoire de la métallurgie à travers les âges, et surtout vous entretenir d’un des métiers d’art qui changea la face du monde, et qui s’est illustré grandement dans la société québécoise, pour devenir une des figures les plus traditionnelles et folkloriques de cette grande nation canadienne-française. Je veux parler, bien sûr, du forgeron. Alors, oubliez vos montres, vos horloges et vos cadrans, et suivez-moi dans un intrépide voyage dans le temps.

L’Âge du cuivre
Ce n’est que5000 ans avant J-C, que l’humanité sut vraiment transformer le métal, en l’occurrence le cuivre, qu’on pouvait retrouver à l’état pur dans la nature. C’est dans la vallée de Mésopotamie, au Proche-Orient (Irak, Iran, Syrie, etc…), qu’on trouva les premières traces d’objets de métal façonnés par l’homme. Je ne saurais dire les dates exactes, mais certaines légendes amérindiennes de l’Ouest du Canada, décrivent leur découverte du cuivre, qui fut utilisé par ces sociétés, il y a de cela très longtemps. Une femme venue de la mer aurait enseigné aux natifs de la côte, comment trouver et utiliser ce métal brillant. Vers 4000 ans avant J-C, on réussit à extraire le métal du minerai en fusion, permettant la réalisation d’objets plus complexes et élaborés. Ici commence l’épopée du forgeron.

Les Égyptiens devinrent rapidement les maîtres incontestés du cuivre. Ce qui permit l’expansion considérable de ce grand empire de l’antiquité. Des hiéroglyphes ont même été trouvés, décrivant en détails les techniques de forge du cuivre égyptien. Ça vaut sûrement le coup d’œil.
L’Âge du bronze
3000 ans avant J-C, le bronze apparaît dans la civilisation. Un métal plus dur et qui permet plus d’usages. Obtenu anciennement avec du cuivre et de l’arsenic, puis plus tard en fusionnant ensemble du cuivre et de l’étain. Le bronze avait la particularité, en plus de sa dureté supérieure, de pouvoir être retravaillé après avoir été tordu, plié ou déformé. Cette grande malléabilité fit du bronze un métal plus versatile.

Vers 2500 ans avant J-C, nous voyons l’apparition des premiers forgerons d’Europe. Ils forgeaient et coulaient le cuivre. Ils étaient d’excellents céramistes(potiers) et forgerons. Il est d’ailleurs important de mentionner que l’argile a beaucoup apporté à l’art de la forge primitive, permettant au forgeron de mieux contenir et contrôler les métaux portés à fusion.

Vers 1400 avant J-C, naît le peuple des tumulus (qui enterraient leurs morts sous des tas de pierres et de terre), les premiers peuples celtes. Ils deviendront de brillants spécialistes de l’Âge du bronze guerrière avec leurs pointes de flèches et de lances, et leurs épées, auxquelles ils mirent tout leur talent. Cette époque apportait également les premières mines profondes, offrant une plus grande abondance de métaux.

Bien que nous puissions ici deviner la naissance des premières tribus guerrières qui mettront fin à l’empire romain (les futurs Francs, Goths, Visigoths, etc…), Rome était encore, par sa supériorité en nombre et en stratèges, la souveraine du monde (l’occident et le Proche-Orient), la souveraine de la guerre et la souveraine du bronze. Avec sa maîtrise de la métallurgie, l’empire romain s’assura une supériorité guerrière, qui lui donnait tous les pouvoirs afin d’assujetir une bonne fraction du monde civilisé.


L’Âge du fer

C’est entre les années 1300 et 500 avant J-C, que se développa la science du fer. Ce seraient les Hittites qui auraient été les premiers à extraire le fer de son minerai, et ils transmirent leur savoir au monde. Ils seraient aussi responsables de la chute de l’empire de Babylone. Ils vivaient en Anatolie, où se trouve la Turquie aujourd’hui.

Le fer demandait un outillage tout à fait différent et une nouvelle technologie. Dû à son point de fusion largement supérieur (environ 2000 degrés Celsius), les forgerons de l’époque durent inventer de nouveaux fours plus performants. Le fer, était à l’origine, extrait des météorites. Au Proche-Orient, les Sumériens l’appelaient le métal céleste. Même qu’au Groenland, les Inuits s’approvisionnaient en fer chez trois gigantesques météorites, dont la plus grosse pesait 36 tonnes!

Vers 500 ans avant J-C, l’Angleterre engendra la culture d’Hallstatt, qu’on pourrait définir comme la pré- chevalerie médiévale. Ils formèrent la civilisation souveraine de l’Âge du fer. Leurs forgerons étaient à la fine pointe de l’art. 100 ans avant J-C, on commence à fabriquer des cercles de fer pour les roues des chars. Par son abondance, le fer supplanta le cuivre et le bronze. L’art de la forge commença, dès lors, son ascension vers la gloire. À partir de là, le forgeron avait appris la presque totalité de sa science, et ce n’est que vers 1800 ans après J-C, qu’il bénificiera de nouvelles techniques.


Les premiers forgerons

En ces temps, le forgeron devint un personnage central dans chaque petite ville ou grand village.
Ces artisans innovateurs étaient parmi les figures les plus admirables dans l’histoire de l’humanité. Usant de patience et de ténacité, ils ont apprit leur art avec l’expérience, et devaient inventer leurs techniques et leurs outils au fur et à mesure, à partir de rien. Indépendants et mystérieux, celui qui transforme la matière avait des pouvoir surnaturels, pensait le peuple. Ce mysticisme suivit constamment le forgeron, colorant son histoire de légendes et superstitions. Depuis l’antiquité, même les dieux, démontrèrent l’importance de cet art. Avec Héphaïstos, le forgeron de l’Olympe, puis plus tard, Vulcain, fils du dieu suprême, au pouvoir patriarcal et guerrier.

Mais ce n’est pas seulement avec la guerre que le forgeron sut aider l’humanité. Dans la vie de tous les jours, la science de cet artisan, donnait un sérieux coup de pouce. Avec l’agriculture, l’élevage, la chasse, la pêche, et une multitude de petites choses qui facilitaient la vie des paysans(annes), aux hommes, aux femmes dans les villages, leur permettant d’avoir de meilleures conditions de vie, et une plus grande abondance. La transformation de la matière, à l’aide du feu contribua à la survie et la force de la société.

Le cheval trouve chaussure à son pied
Nous découvrons, pour la première fois, l’usage des fers à cheval, entre le 9ième et le 12ième siècles, selon des écrits byzantins et latins. Mais en Europe, ce n’est qu’après Charlemagne que les ferrures devinrent la règle, vers le 14ième siècle. Cette découverte donna encore plus d’importance au forgeron, qui dès lors, ne connut aucun répit.

Une alliance était née entre l’homme et la bête, qui lia le destin des forgerons avec celui des chevaux. Les forgerons (maréchal-ferrant) apprirent, tant bien que mal, à cohabiter avec ces nobles mammifères. Avec l’importance que les chevaux avaient dans l’agriculture, les transports et le commerce, les forgerons se voyaient assurés d’un bel avenir.
Les forgerons de la Nouvelle-France
Bien que les forgerons aient certainement contribué à la redécouverte des Amériques, et à la conversion (assimilation et massacre) des autochtones en bons chrétiens, ce n’est qu’en 1603 que le premier forgeron s’installe en Nouvelle-France. Et c’est en Acadie, qu’il élut domicile. À Québec, c’est en 1629 que l’on voit la première forge opérationnelle. C’était le commencement d’une longue et belle histoire, qui fit du forgeron un des artisans les plus traditionnels du Québec.

Le surnaturel suivra le forgeron, jusqu’au nouveau monde. Plusieurs histoires à dormir debout décrivent la magie du forgeron québécois. Par exemple, le bonhomme Tintin ( Auguste Côté) ,avec son dernier coup de marteau, aurait donné la vie à son coq en fer forgé ( girouette), qui se serait envolé sur le toit de sa grange. Ou encore, Louis Riverain de La Malbaie, aurait vu son serpent de fer forgé se dresser par lui-même. Bref les forgerons faisaient jaser, de plus belle, les colons superstitieux de la Nouvelle-France.
Le forgeron québécois
Les forgerons d’ici ou d’ailleurs se ressemblent sûrement, et doivent avoir plein de choses en commun. Mais je vais vous présenter, ici, le portrait du forgeron québécois, car c’est lui, bien entendu, qui habite notre imaginaire. Le forgeron, est avant tout, par définition, celui dont l’occupation principale est l’artisanat du fer forgé sur l’enclume. Alors, il n’y a pas de forgeron sans forge, et c’est en forgeant qu’on devient forgeron! (Excusez-la! Je me devais de la glisser quelque part) Le forgeron québécois, habituellement grand, fort et costaud, avec une santé de fer (c’est le cas de le dire), vivait toujours près de sa forge, et souvent même au-dessus.

Très matinal, il se levait avant l’aube pour commencer sa journée de travail, passée à frapper le fer rouge près d’un feu de charbon. Vêtu du traditionnel tablier en gros cuir qui le protégeait, ce « malléeur » de métal est entouré d’une panoplie d’outils, sensiblement les mêmes d’un forgeron à l’autre; L’enclume, incontournable masse de fer qui, en son absence, rend presque impossible le travail de la forge; Le soufflet, à l’origine fait de cuir et de bois, puis en métal (à manivelle), et plus tard électrique, servant à propulser rapidement de l’air pour alimenter le feu de forge; Le feu de forge lui-même, qui est constitué d’une table en fonte avec un bassin en son centre, où se consume le charbon et rougit le fer; Ensuite, une ribambelle de pinces de toutes formes et grandeurs, pour s’adapter aux différentes pièces de métal, permettant au forgeron de tenir le fer chaud, tandis qu’il le martèle à l’aide d’une multitude de marteaux différents, tout dépendant de l’effet voulu. Et voila! Ajoutez du charbon, quelques étincelles et beaucoup d’huile de coudes, et le travail peut commencer, car il faut battre le fer quand il est chaud!

Le forgeron reste, en Amérique, très indépendant et autosuffisant. Il est son propre patron, ne travaillant jamais pour mettre en marché, mais favorisant les commandes d’individus, qu’il livrera en personne. Il achète lui-même, ou fabrique de ses mains, la matière première et les outils qu’il a besoin. Il contribue donc, à l’économie de la communauté.

L’histoire raconte que les forgerons acceptaient régulièrement les paiements en nourriture ou en matériel, même en services, faisant d’eux des spécialistes du troc. Cependant, ils trouvaient toujours moyen de se faire payer, et ce n’était pas très agréable de faire attendre trop longtemps M. le forgeron ! Avec le temps, le forgeron devint un personnage très important, rivalisant même avec M. le curé. La forge elle-même devint un lieu où les gens se rassemblaient pour s’informer, discuter et socialiser. Grâce au bruit clair et hypnotique du marteau sur l’enclume et des soirées endiablées à jouer des rigodons et boire du caribou, le forgeron contribuait, plus souvent qu’autrement, à mettre de la vie dans la communauté.

Vers 1850, commence déjà le déclin de ce métier, pourtant si indispensable depuis des siècles. Avec le début de l’ère industrielle, les instruments sont de plus en plus manufacturés. La fonte coulée remplace le fer forgé. L’exode vers les grands centres, apporte moins d’eau aux moulins des forgerons. Et plus tard, l’apparition des automobiles, dans les années vingt, donne un grand coup à la pratique de ce précieux métier. De plus, lors de la première guerre mondiale, on réquisitionna une grande quantité d’enclumes pour les fondre et en faire des obus, ou des tanks. On pouvait encore voir quelques forgerons au milieu du 20ième siècle, mais beaucoup d’entre eux durent abandonner le marteau et se réinventer une nouvelle vie. Certains devinrent des mécaniciens ou des garagistes (quelle ironie!), d’autres se convertirent en agriculteurs, mais les villages devinrent plus sobres, en l’absence du feu de forge.


L’omniscience du forgeron!

Le forgeron est mort, vive le forgeron! Nous savons maintenant que l’industrialisation apporta beaucoup plus de tort que de bien. Elle entraîna une masse d’individus à vivre dans les grandes villes (travail, commodités, proximité), laissant mourir les petites communautés. En un clin d’œil, toute une culture et un mode de vie basculent dans l’oubli. Le jeu en valait-il la chandelle?

Le forgeron du village, à lui seul, accomplissait rapidement et localement une foule de travaux indispensables à la communauté. Les objets de fer forgé se retrouvaient partout dans la majorité des domaines de la vie courante. En agriculture, avec les râteaux, les pelles, les bêches et les truelles. En construction, tous les clous de l’époque étaient forgés ( et ils étaient carrés d’ailleurs) , les vis, les boulons, les marteaux, les tournevis, etc… En ébénisterie et en sculpture, tous les couteaux et les ciseaux à bois étaient forgés. Dans les foyers, nous retrouvons encore là, beaucoup d’œuvres du forgeron; La coutellerie, les ustensiles de cuisine, les chandeliers, crochets, patères, les haches, les girouettes, et j’en oublie! Pour l’élevage, la chasse, la pêche, l’équitation, pour les transports, et sur les chantiers de toutes sortes, partout le forgeron oeuvrait. Il y avait même un forgeron sur les grands navires quand ils faisaient de longs voyages. Visiblement, ces forces de la nature n’ont pas simplement forgé le fer, mais aussi la société qu’ils servaient.
Le retour à la source
Nous observons aujourd’hui une recrudescence du nombre de forgerons contemporains, peut-être un peu grâce au regain de popularité du Moyen-Âge, ou tout simplement un désir de retourner aux valeurs traditionnelles. Chose certaine, dans la société de consommation dans laquelle nous vivons, il y a du fer à recycler pour des centaines d’années. De plus, le fer forgé est plus solide et de meilleure qualité que le fer usiné. Autant de bonnes raisons pour que chaque communauté retrouve son forgeron afin que nous puissions encourager le développement local et l’autosuffisance, et ce dans tous les domaines, en agriculture, en construction, les arts, etc… Il est de mon avis qu’un éco-village devrait pouvoir profiter des ressources d’un bon forgeron, quitte à trouver un meilleur système de combustion, qui polluerait moins que le charbon.

Si on cherche à la bonne place, il est possible de pouvoir apprendre le métier de forgeron. À Québec, une école technique offrirait un D.E.P en forge. Moi, j’ai eu la chance d’apprendre les rudiments de la forge, à Saint-Jean- Port-Joli, grâce à un projet Jeunes-Volontaires. Mon maître-forgeron, M. Clairmont Gay, donne encore à l’occasion, des stages de formations pour ceux et celles qui veulent vraiment apprendre. Vivement le jour où nous vivrons dans un petit village pittoresque, et que le son du marteau sonnant sur l’enclume se mêlera aux bruits des métiers à tisser, du moulin à grain, des poules et des chèvres, et de l’odeur du pain frais, afin d’offrir à nos enfants un mode de vie sain et épanouissant, où la communauté fleurit en accord avec l’environnement.
Références:

– La découverte du métal, par Percy Knauth,
Éditions Time-Life international, 1974

-L’artisan forgeron, par Jean-Claude Dupont,
Collection formart, série: histoire des métiers d’art
Les presses de l’Université Laval, Québec 1979

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