La géophysiologie: médecine planétaire

par Frère Ours

Physiologie: Science qui étudie les fonctions normales des organes et des tissus des êtres vivants. (Définition tirée du Petit Robert)

À moins que vous soyez dans un coma profond depuis les 100 dernières années, ou que vous viviez dans la jungle profonde, sans contact avec aucune civilisation, vous savez probablement que notre belle planète bleue est malade. Elle souffre de plusieurs maux, dont particulièrement la primatémie généralisée (le fléau homo sapiens).

Depuis les années 80, le cri d’alarme est lancé. On nous avertit des conséquences, on dénonce, proteste, etc. Mais… Nous continuons, pour une majorité, à dormir au gaz (à effet de serre!). Que pouvons-nous faire? Bien sûr, chaque petit geste que nous posons dans notre quotidien est important, mais est-ce suffisant?

Nous avons déjà la médecine traditionnelle (qui est en fait très moderne!), les médecines naturelles nouvel âge (qui sont en réalité les vraies médecines traditionnelles!); la médecine chinoise, ayurvédique (de l’Inde), etc. Mais pour guérir une planète… Hypocrate serait bien perplexe si nous lui demandions de soigner une patiente âgée de 3,8 milliards d’années, pesant 5976 x 10 24 kg (24 zéros après le 5).

C’est précisément ce que la géophysiologie propose, science avant-gardiste qui pose un regard d’ensemble sur les composantes vivantes, minérales et climatiques, afin de comprendre et soigner la Terre, cette entité vivante qui nous nourrit et nous abrite.

La vie

Vivante!? Eh oui, vouloir soigner une planète sous-entend qu’elle est en vie. Pour certains d’entre nous c’est d’une évidence réconfortante. Cependant, plusieurs scientifiques refusent vigoureusement de reconnaître la possibilité que notre mère Terre puisse jouir du statut d’être vivant. Qu’est-ce que la vie? Le concept de la vie, bien que considéré comme simple, se voit donné différentes définitions par autant de spécialistes.

Le physicien, le biochimiste, le néo-darwinien, tous définissent différemment la vie. Alors comment prouver que la Terre est vivante? C’est ce que le chercheur-savant-philosophe anglais, James Lovelock, s’entête à expliquer depuis le début des années 70. Sa théorie, celle de “ Gaïa”, démontre que la Terre est un organisme vivant, un super organisme qui, à l’aide d’organes, s’auto-régularise pour maintenir ses fonctions vitales constantes (conditions favorables au maintien de la vie), un système homéostatique. Exactement comme vous et moi. Mais attention, il ne s’agirait pas d’un être doué de conscience comme la déesse grecque Gaïa, qui donna son nom à la théorie, mais une forme de vie complexe qui naquit d’une façon insolite.

À maintes reprises, les scientifiques ont tenté de dénigrer la théorie Gaïa. Ils refusent d’admettre qu’une énorme masse de matières in-organiques et minérales, avec une très petite couche de vie organique, puisse être vivante. Voici une analogie naturelle qui démontre parfaitement la possibilité qu’un événement pareil puisse arriver.

Regardons une coupe transversale d’un arbre géant (voir fig.1), le Séquoia Gigentea, plus particulièrement d’un échantillon tiré d’un individu âgé de 3000 ans et pesant plus de 2000 tonnes, abattu sur la côte Ouest des États-Unis. C’est l’être vivant qui se rapproche le plus de Gaïa. Ils sont les organismes les plus anciens et les plus volumiques qu’on puise voir, toucher et reconnaître comme êtres vivants. 97% de leur masse est morte, la partie vivante (cambium et xylène) n’est qu’une infime couche à la surface du tronc. Maintenant, voyons (fig.2) la coupe transversale de la Terre.

Nous pouvons y apercevoir une petite couche de végétation et d’eau, pour une grande partie de couche sédimentaire, minéraux et magma. L’atmosphère agit de manière similaire à l’écorce de l’arbre, comme une protection de la vie. On peut remarquer aussi que les couches ligneuses, les anneaux de croissance de l’arbre, ressemblent de très près aux couches sédimentaires de la Terre. Ces frappantes similitudes nous ouvrent l’esprit à une nouvelle compréhension de l’univers et de la vie.

La Théorie Gaïa
En bref, nous pouvons résumer ce qui donnerait la vie à la Terre dans la théorie Gaïa, comme étant les propriétés de la planète à maintenir certaines conditions biochimiques stables et autorégulées. Je vais vous en glisser quelques mots, mais il s’agit de mécanismes complexes dont l’origine est parfois inexplicable et très surprenante!

Ce n’est qu’en voyant la Terre de l’espace que l’on a pu réaliser combien elle est spéciale et différente de ses sœurs, Vénus et Mars. Elle est la seule à posséder une atmosphère et autant d’eau, éléments essentiels à la vie. Les écosystèmes, les organes de la Terre, peuvent aussi avoir une similitude avec d’autres organismes vivants.

L’Air (l’atmosphère) pourrait être comparé aux poumons. Mais l’atmosphère joue différents rôles en relation avec d’autres facteurs naturels et même avec des organismes vivants (nous verrons ces détails plus loin). Elle contribue énormément à la régulation de la température et du taux d’oxygène (O2).

Curieusement, le taux d’O2 dans l’air se maintient à 21 % depuis des centaines de millions d’années (par hasard, pensez-vous?). Les feux de forêt naturels (et cycliques) sont de grands régulateurs d’O2 atmosphérique. En dessous de 15 % d’oxygène, rien ne brûle, et au-dessus de 25 %, la combustion est spontanée et les feux violents. Il fut un temps (l’ère de l’Achéen) où l’oxygène était presque absente de l’atmosphère, celui-ci étant dominé par le méthane (CH4). L’apparition des êtres photosynthétiseurs renversa tout ça et permit à l’oxygène de croître à son niveau actuel. Si la vie venait à disparaître de la surface du globe, toutes les réactions biochimiques s’épuiseraient, des centaines de composés gazeux disparaîtraient de l’atmosphère et la Terre deviendrait un lieu aride et inhospitalier.

Les Océans (l’eau), à leur tour, peuvent êtres associés au système sanguin. Ils aident à la circulation de l’énergie du soleil, grâce aux courants marins, des tropiques vers le Nord (les vents font de même avec la température atmosphérique). Ils permettent la migration vers la surface d’éléments nutritifs tels le phosphore et l’azote. Le taux de salinité est également une constante précise. Le sel dans la mer demeure sensiblement à la même proportion et n’excède jamais la limite critique, dangereuse pour la vie. Drôle de coïncidence, c’est aussi la vie qui permit à la terre de conserver l’eau des océans.

Le Sol, les rochers, formant la presque totalité de la planète, peut être comparé à un squelette, à la structure osseuse de Gaïa. Il constitue une réserve quasi infinie de minéraux qui, à l’aide des mouvements tectoniques et de l’activité volcanique (en grande relation avec les courants marins), peuvent circuler de l’intérieur de la Terre vers la surface.

La température de Gaïa, bien qu’il ne s’agisse pas d’un organe, est un signe vital crucial à son existence. Et voici un fait particulier: bien que le soleil soit 25 % plus chaud qu’à la naissance de la Terre, celle-ci semble maintenir sa température constante, appuyant ainsi la théorie Gaïa.

Les infiniment petits
Enfin, il me tarde de vous parler des ces petites créatures, qui sont les plus nombreuses à habiter cette planète bleue. Elles constituent en elles-mêmes des organes de Gaïa. Détrompez-vous humanité égocentrique… la Terre pourrait facilement vivre sans les mammifères et sans les humains (aines), mais elle serait vouée à une mort certaine sans les milliards de millions de petites créatures qui travaillent sans trêve pour maintenir les conditions viables de la Terre.

Nous avons, nous-mêmes, une multitude de micro-organismes dans notre corps, qui nous aident à vivre en santé, dans notre intestin, notre estomac, etc. Pour Gaïa, c’est sensiblement similaire. Ces êtres microscopiques oeuvrent au bon fonctionnement de tous les organes de notre Terre. Les trois groupes bactériens sont les photosynthétiseurs, les consommateurs et les fermenteurs. Ils constituent la partie la plus puissante de Gaïa. Chacun a son rôle primordial dans l’autorégulation de la planète.

Avant d’aller plus loin, laissez-moi vous parler d’un concept capital à la vie sur Terre: l’effet albédo. Ce terme d’astronomie désigne la densité colorée d’une planète (clair ou foncé). Plus la planète est foncée, plus elle absorbe la chaleur du soleil, alors que plus elle est pâle, plus elle la reflète dans l’espace. Chez Gaïa, les nuages (clairs) et les forêts (foncées) jouent le rôle de régulateurs de la température terrestre. Les forêts de conifères, par exemple, avec leur couleur sombre et leur capacité à se débarrasser de la neige, minimisent les effets de l’hiver.

Dans la mer, plus particulièrement dans les zones euphotiques (les écosystèmes les plus âgés), la partie marine où les rayons solaires sont le plus abondants (la zone océanique la plus active), on retrouve une quantité astronomique de micro-végétaux (phytoplancton) qui sont responsables en grande partie de la création des nuages au-dessus des océans. À leur mort, ils rejettent dans l’atmosphère un composé chimique, le sulfure de diméthyle (DMS), qui permet la formation de noyaux de condensation, lesquels permettent à leur tour la formation de nuages (en effet, il ne suffit pas simplement d’avoir de la vapeur d’eau pour que les nuages apparaissent).

De plus, ces précieuses créatures, vivant dans les prairies de la mer, fleurissent rapidement au printemps et pompent le gaz carbonique de l’air, ce qui contribue énormément à la diminution des gaz à effet de serre et, par le fait même, à la diminution du réchauffement global. Pour couronner le tout, les squelettes de minéraux (silice, calcium, calcaire) de cette microflore retombent dans les couches de sédiments et retournent dans le grand cycle planétaire, grâce aux mouvements marins des plaques tectoniques et au volcanisme. Ils jouent donc aussi un rôle dans la salinité des mers.

Si nous prenons un échantillon de terre, nous y trouverons des milliards de micro-organismes par centimètre cube, qui accélère et facilite l’érosion du sol (1000 fois plus rapidement que sans micro-organismes).

Ces petites créatures décomposent la matière organique pour libérer à nouveau les substances nutritives de la vie. Sans la vie, il n’y aurait pas de sol, seulement du régolithe, ces débris rocheux qui couvrent les planètes mortes. Toutes les roches sédimentaires sont façonnées par les organismes vivants.

Ici encore, les scientifiques anti-Gaïa ont voulu prouver l’impossibilité de la vie de la planète en stipulant que les micro-organisme ne peuvent pas travailler de pair pour contribuer à l’autorégulation de Gaïa. Leur antithèse affirme qu’ils seraient trop égocentriques, avec leurs besoins et leur désir de survie.

Sans pouvoir le prouver totalement, la grande cohésion entre les écosystèmes du super organisme nommé Gaïa est indéniable. Il y aurait encore une multitude d’exemples qui mettraient en valeur ces petits héros microscopiques. J’espère vous avoir démontré à quel point les êtres vivants sont interreliés aux conditions climatiques et aux écosystèmes pour donner vie à Gaïa, dans une valse cosmique à vous couper le souffle.

Le pouls planétaire
Maintenant que nous avons une assez bonne vue d’ensemble de notre patiente, ils nous reste à faire un diagnostique! Comment soigner la Terre? Avec quelles méthodes? Par où commencer? La science est disséquée en disciplines séparées et aveugles (indépendantes) les unes des autres). Un géophysiologue doit, pour mieux comprendre la Terre, la considérer dans son ensemble.

C’est la relation intime des composantes vivantes avec les composantes non-vivantes qui la constituent. Il devra maîtriser plusieurs disciplines scientifiques. Il faut d’abord définir les signes vitaux de Gaïa. Nous pouvons encore y aller par analogie.

Une étude approfondie de notre planète, par un médecin planétaire, dévoilerait rapidement quelques pathologies qui ne seront d’aucune surprise si vous êtes le moindrement renseigné.

Tout d’abord, Gaïa souffre d’une indigestion acide (les pluies acides!) causée par les déchets des automobiles, l’industrialisation et l’agriculture abusive. Ce n’est pas encore fatal, mais ce n’est pas bon signe pour la vie et cela pourrait même cacher une autre maladie.

L’anozonémie est aussi en tête de liste (l’appauvrissement de la couche d’ozone). Ce n’est pas non plus une menace sérieuse pour l’instant, mais pour un géophysiologue, la présence de chlorofluorocarbone (CFC) dans l’atmosphère terrestre serait un signe de trouble de l’organisme planétaire. Notons que ce composé ne se retrouve pas dans l’atmosphère de façon naturelle. Voyons ensuite l’exfoliation, ou destruction de l’épiderme.

Peut-être la plus dangereuse des maladies de Gaïa. La destruction des forêts et des sols naturels par l’agriculture frôle déjà les 70 % (pour les humains, la perte de 70 % de la peau engendre la mort). Les arbres, en produisant de l’humidité, transpirent pour refroidir la terre. En éliminant les forêts, la température augmente et le sol se transforme en désert. La forêt et la pluie fonctionnent comme un seul système. L’un ne va pas sans l’autre.

La fièvre récurrente, ou le réchauffement planétaire, est sans doute un des sujets les plus chauds de la dernière décennie. Les gaz à effet de serre, le CO2, le méthane, la vapeur d’eau et les CFC, emprisonnent les rayons infrarouges du soleil et contribuent au réchauffement considérable de la température terrestre. Bien qu’en temps normal ce phénomène ne soit pas trop dramatique, de nos jours, nous coupons beaucoup trop de forêts, qui sont les régulateurs de CO2, et les toxines humaines en constante croissance ajoutent un stress important.

Devant ce phénomène, les climatologues sont perplexes et ne savent pas trop bien comment cela va finir. Même un médecin planétaire ne peut prédire l’évolution de la fièvre. Chose certaine, les glaces nordiques diminuent et le niveau d’eau de l’océan augmente sensiblement. Lorsqu’un système homéostatique autorégulé arrive aux limites de sa capacité de régulation, il devient instable et peut osciller entre deux extrémités. Gaïa pourrait réagir à cette fièvre par un refroidissement drastique de son atmosphère causant une nouvelle ère glaciaire.

Pour en finir avec le bilan de santé de notre planète, nous arrivons à la conclusion que, avant tout, le plus gros problème de Gaïa est le fléau humain, la primatémie généralisée. Nous, supposément l’aboutissement de l’évolution et de l’intelligence, sommes en train d’anéantir le système immunitaire de notre Terre, comme des parasites suceurs de sang, un V.I.H. tueur de planète!

Toute maladie, aussi bénigne soit-elle, peut entraîner la mort si elle n’est pas traitée. Il y a 4 issues possibles à la maladie: la destruction des organismes pathogènes envahisseurs, l’infection chronique, la destruction de l’hôte et la symbiose, une association mutuellement avantageuse pour tous. À mon avis, nous devrions assez rapidement en arriver à la symbiose avant que Gaïa ne secoue les puces de sur son dos…

Les 3 défis majeurs de notre époque, que nous devons au plus tôt relever, si nous voulons survivre et devenir une société gaïenne (quoique nous ne soyons pas indispensables), sont la déforestation, l’agriculture et les automobiles aux énergies fossiles. Malheureusement, notre géophysiologue n’a aucune pilule miracle à prescrire.

“C’est le docteur Guérit tout, qui a un remède à tout!”

Justement, comment le géophysiologue peut-il soigner Gaïa, et… le doit-il? Le fait est que la physiologie de Gaïa est encore mystérieuse et complexe. Vouloir intervenir à cette échelle est risqué car nous ne connaissons pas les répercussions de nos actes. Nous pourrions tenter d’élever certains micro-organismes clés, comme certains phytoplanctons utiles au pompage du CO2, ou bien créer des noyaux de condensation à vapeur d’eau pour la formation de nuages qui aideraient à régulariser la température.

Mais encore une fois, nous ignorons l’impact que ces interventions auraient sur la Terre.
Vision d’avenir
La science, telle qu’elle est aujourd’hui, n’est pas en mesure de bien cerner la vision d’ensemble de la planète. Elle devra approfondir énormément son étude des interrelations entre le vivant et le non-vivant. En espérant qu’elle saura réagir assez vite pour renverser la machine. Mais avant tout, l’humain en tant que parasite devra rapidement changer son aérosol d’épaule afin d’intégrer cette symbiose chèrement attendue. Il faut rapidement arrêter la coupe sauvage des arbres (voir Aube no 8), changer l’industrie automobile pour une technologie verte (biodiesel, électricité, H2O) et développer une agriculture locale et saine pour Gaïa.

Peut-être verrons-nous dans quelques décennies à notre bureau local d’emploi l’annonce suivante: “Géophysiologue: un médecin planétaire est demandé dans une galaxie près de

chez vous… La planète a besoin de vous !” En attendant, propageons la conscience et passons à l’acte. Une humanité consciente pour une planète en santé!

 

Référence:

Gaïa: une médecine planétaire, James Lovelock, éditions Sang de la Terre, 2001

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