La survivance du bio 

par Gabrielle Champagne

À une époque de notre histoire où notre alimentation échappe à notre pouvoir, en grande partie contrôlée par certaines multinationales et grandes chaînes de distribution, à une époque où des gestes aussi vitaux que cultiver et se nourrir sont en train de perdre leur sens, je me suis interrogée en tant que consommatrice à savoir ce que vivaient et ressentaient ceux qui, à l’autre bout de la chaîne agroalimentaire, travaillent la terre quotidiennement et, contrairement à la majorité, luttaient et croyaient en une Terre en santé: les agriculteurs biologiques de chez nous.

J’ai donc décidé d’aller rencontrer deux agricultrices de ma région, Catherine Valton et Jacqueline Halde (toutes deux à Saint-Mathias), qui m’ont réellement “nourrie” de leurs propos remplis d’humanité et de conviction. Je m’attendais au départ à discuter davantage d’obstacles, de difficultés et d’acharnement à survivre dans le métier. À mon heureuse surprise, j’ai plutôt fait la connaissance de femmes qui se tiennent debout et qui croient fermement en la croissance de l’agriculture biologique, mais surtout en sa raison d’être et en sa durabilité.

Par contre, il faut le reconnaître, le manque de reconnaissance pour leur travail est déplorable. Mais pourtant quoi de plus noble et de plus gratifiant que contribuer à nourrir sainement la population?

Malgré cette espèce de détachement ou de désintéressement du peuple vis-à-vis l’agriculture, ces agricultrices continuent à penser que cultiver la terre est un privilège, qu’être en contact avec la vie et l’entretenir est une chance inestimable. Pour elles, l’agriculture est plus qu’un métier, c’est un mode de vie, une synergie. Pratiquer l’agriculture biologique, c’est savoir que la terre n’est pas inépuisable, qu’il ne faut pas la saturer en étant obligé par exemple d’augmenter chaque année la dose de pesticides requise mais plutôt la rendre toujours plus vivante, travailler avec et non contre elle. C’est un refus de devenir un “exploiteur” agricole et au contraire continuer à être à l’écoute de notre environnement et en découvrir toutes les richesses et les potentialités qui s’offrent à nous si on lui accorde respect, soin et présence.

Bien sûr, pour un agriculteur conventionnel, la transition vers le bio représente un défi et comporte des risques. Il faut être prêt à envisager de moins bonnes récoltes pour les quelques années à venir, être prêt à travailler davantage manuellement. Il s’agit également de changer sa façon de voir les choses en agissant dans une perspective d’apprentissage et de “préparation du terrain” pour des résultats à long terme. En voyant la part de marché croissante du bio, certains s’y lancent en ne voyant malheureusement que le profit possible en bout de ligne et finissent incontestablement par constater que cette voie nécessite encore bien plus de changements et d’efforts qu’ils ne le croyaient. La certitude du bien-fondé de ce virage, y croire fermement, est la base pour passer à travers essais et erreurs.

Une partie de plus en plus importante de la population s’oriente à partir de cette ligne de pensée. On recommence à se soucier davantage de “l’être” que de “l’avoir”, me dit Catherine Valton; non seulement de la vie qui nous entoure mais de nous-mêmes, les êtres humains. Notre intuition se réveille et nous le fait sentir lorsque nous sommes mal nourris. S’élève en nous le désir de retrouver notre goût pour les saveurs et les couleurs diversifiées, le bon, le sain, le respect de notre nourriture.

Avec cela vient la volonté de savoir d’où proviennent nos aliments. Producteurs et consommateurs sont aujourd’hui plus éloignés que jamais: nos aliments parcourent parfois des milliers de kilomètres avant de se retrouver dans notre assiette. Cette distanciation est reflétée par la distance physique bien sûr, mais aussi par de multiples intermédiaires qui transforment, suremballent et génèrent du profit en décidant du prix de notre nourriture. Producteurs et consommateurs s’en trouvent tous deux perdants, le premier en étant sous-payé pour le travail accompli et le second en payant le gros prix et en ne pouvant choisir que parmi des aliments dénaturés et bien loin de leur état naturel.

Ces deux pôles que sont le producteur et le consommateur vivent également dans deux réalités bien différentes. Sachant que la concentration du peuple dans les agglomérations urbaines est un des phénomènes majeurs des deux derniers siècles, on observe qu’un pourcentage minime de la population (environ 5 %) vit maintenant en milieu rural au Québec.

L’agriculture soutenue par la communauté, les garderies bio, acheter local ou directement à la ferme sont tous des projets ou des gestes qui nous remettent en contact avec l’origine des aliments, qui nous font redécouvrir le soin nécessaire à la vie. Voilà quelque chose d’important, un savoir précieux, qu’il ne faut surtout pas oublier de transmettre très tôt à nos enfants.

Malheureusement, le “acheter beau, bon et surtout pas cher” représente toujours le mode de pensée le plus véhiculé. Le train de vie effréné que mène la majorité des gens porte à choisir la voie facile, à faire comme tout le monde et se réfugier dans l’inconscience en achetant en gros dans un immense supermarché plutôt que favoriser les produits bio de chez nous en étant conscient qu’il est normal qu’une part importante de notre budget soit allouée à une alimentation de qualité.

Du côté des relations entre agriculteurs et gouvernement, malgré les quelques récents progrès, il règne encore une certaine incompréhension. Un seul point peut prendre plusieurs années à se régler et quand tout cela débloque finalement, on change de gouvernement et tout est à recommencer. Pour les producteurs bio, c’est encore pire car leur situation et leurs besoins sont différents. Les gouvernants, probablement aussi déconnectés que nous du milieu agricole, continuent malheureusement à subventionner les fermes à gros volume de production. Les agriculteurs voient les taxes, le prix de la machinerie et les salaires augmenter tandis que le prix de leur produit stagne depuis des années.

Finalement, la mondialisation occasionne une nouvelle concurrence au niveau mondial en ce qui concerne les aliments. Tout cela rend la gestion d’une ferme, même de petite taille, de plus en plus compliquée, ce qui en décourage plusieurs. Une bonne gestion, ferme bio ou pas, est la base de la réussite. Les petites fermes tendent donc à disparaître et la production agricole se concentre de plus en plus au sein des grosses exploitations.

Évidemment, le bio ne représente encore qu’une fraction minoritaire de l’agriculture au Québec, plusieurs droits et idées restent à défendre. Beaucoup d’éducation reste également à faire au sein du public et bien davantage en ce qui concerne des méthodes comme la permaculture (voir Aube #12) et la biodynamie (voir Aube #14) qui sont encore méconnues.

Les deux femmes que j’ai rencontrées reconnaissent sans aucun doute la richesse entre leurs mains. En ces deux agricultrices règne une immense confiance en leurs méthodes de culture durables, capables de gérer leurs propres déchets, qui leur permettront de s’émerveiller encore longtemps devant le cycle de la vie et la diversité de la nature avec laquelle elles sont en constante interaction.

Elles savent qu’elles détiennent les clés et les bonnes techniques pour améliorer leur sol et qu’elles pourront laisser un héritage fort et sain à leur relève.

Et pourquoi la crise que subit le domaine agricole au Québec ne serait-elle pas qu’un nœud à défaire pour nous permettre d’être encore plus stables par rapport à nos convictions et nos valeurs? Cette crise pourra nous faire voir que “construire” est peut-être plus difficile que “détruire” mais qu’il s’agit d’investir dans notre santé à long terme, dans la survie de notre planète, dans le fruit que nous léguerons aux prochaines générations dans les années à venir.

Bien se traiter nous-mêmes pour bien traiter la Terre qui, elle, nous le rendra bien en nourrissant nos ventres, nos cœurs et nos âmes, en faisant s’épanouir la fascinante espèce qu’est l’humain. Nous, producteurs comme consommateurs, avons le pouvoir d’agir en encourageant une agriculture respectueuse et biologique. Ne laissons pas cette chance nous glisser entre les mains…

Un énorme merci à: Mme Catherine Valton, Ferme Valton-Osiris, Saint-Mathias, Mme Jaqueline Halde, Ferme Halde, Saint-Mathias

 

Références: 

Guide du consommateur responsable, Le pouvoir de nos choix, collection “Protégez-vous.”

Équiterre – www.equiterre.qc.ca

Union Paysanne – www.unionpaysanne.com

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