Écoforesterie: Par bassin versant

par Bob Eichenberger

La connectivité est à la base d’un paysage forestier. C’est l’ensemble des transports, conduits et des courants biologiques sans lesquels les îlots d’habitats ne fonctionnent plus.

L’eau est le sang des paysages forestiers. Que ce soit au niveau des millimètres de sol sur la roche-mère des sommets des montagnes, des profondeurs de la terre ou sous les grands arbres. Considérons l’eau souterraine qui se déplace et qui se filtre avec lenteur dans les milieux humides jusqu’aux marais, étangs et lacs. Voyons les liens avec les ruisseaux qui cascadent et les rivières qui sont des milieux de vie et des grandes routes de migration. L’eau est la connexion universelle.

On a vu que la forêt est une éponge, un filtre et un régulateur automatique. (Voir Aube #12) C’est la forêt qui nous abreuve. Plus la forêt est grande, vieille et diversifiée, meilleure sera notre eau. On dépend d’elle.

La seule chose qui divise l’eau, c’est la crête du relief autour des bassins versants. À l’intérieur de ces limites on trouvera la toile complexe des réseaux aquatiques et des mouvements biologiques qui les utilisent.

De plus en plus d’êtres humains, liés par l’amour de leur environnement, sont conscients de ces principes. Et c’est dans ce contexte que des comités de gestion de bassins versants sont en train de se former, partout au Québec et dans le monde.

Voici donc une partie du témoignage de Marc-André Bernard et Marc Gauthier, des biologistes qui participent passionnément avec leurs collègues et voisins, à la gestion intégrée du bassin versant qui est le leur, soit celui de la rivière Cascapédia.

L’arrivée du concept de bassin versant d’une rivière dans la conscience des riverains de la rivière Cascapédia s’est faite pendant les étés de1997 et 1998. Marc-André et Marc travaillent depuis plusieurs années à la gestion de la rivière Cascapédia en tant que rivière à saumon. « C’était un été comme celui de l’année passée », me dit Marc Gauthier. « On recevait des grosses pluies suivies de grandes crues de la rivière. Ce qui était surtout inquiétant, c’était de voir que l’eau prenait une coloration brune rouge et qu’elle transportait beaucoup de matériaux en suspension. Ceci est très nuisible pour les salmonidés (saumons et truites, parce que la matière organique peut venir colmater les fonds en gravier et rendre les frayères inutilisables pour le développement des œufs. »

L’effet se fait d’autant plus ressentir dans nos municipalités de Cascapédia, Saint-Jules et Gesgapegiag lorsqu’il y a plus de 130 personnes qui gagnent leur vie comme guide de pêche, dans la gestion de la rivière à saumon et dans des entreprises connexes.

La Société Cascapédia comprenait déjà que le problème venait des coupes abusives dans les sous-bassins en amont de la rivière. Mais la formule de la gestion par bassin versant a été proposée par Thérèse McComber, une citoyenne très informée et très active dans la communauté.

Après une première conférence, les actions et les acquis se multiplièrent. Les citoyens qui ont rempli la salle à craquer ont pu voir des photos et diapos prises par Marc-André et Marc qui rendaient les causes et effets plus évidents encore. On forma donc « La Coalition pour la Gestion Intégrée du Bassin Versant de la Rivière Cascapédia ». C’est à ce moment que Marc-André Bernard a débuté son travail avec la Coalition.

Cette coalition a entrepris de nombreuses démarches en commençant par la production de « La Cascapédia Menacée », un documentaire vidéo réalisé de façon experte par Clément Deschênes qui demeure à quelques kilomètres de cette rivière magnifique. On peut même y voir Pierre Dansereau, le père de l’écologisme au Québec, ainsi qu’une présentation claire de la relation entre la sédimentation de la rivière et les coupes et travaux forestiers.

Ce film sortait à la même époque que L’Erreur Boréale. Le comité de gestion du bassin versant issu de la coalition a rapidement obtenu l’attention du ministère des Ressources naturelles, déjà sur la défensive. Celui-ci a dû envoyer un médiateur pour débloquer l’impasse de la coalition des riverains qui ne reconnaissaient pas le plan quinquennal d’exploitation forestière déposé par les industriels et le ministère.

Les gens de la Cascapédia estiment qu’ils ont gagné leurs revendications à 80 %. Ils tenaient à ce qu’on reconnaisse que la qualité de l’eau se détériore quand les perturbations dépassent 30 % sur les territoires des sous-bassins versants, soit ce qui entoure les affluents et ruisseaux qui se jettent dans la Cascapédia. On inclut dans ces perturbations les feux, les chablis (arbres renversés par le vent), les coupes, la voirie forestière, etc. Plus tard, le ministère s’est mis à citer le chiffre de 50 %. À Cascapédia, on maintient la barre à 30 %, mais on est prêt à en accepter plus si la régénération est très forte.

Ensuite, on s’est attelé au problème des routes et infrastructures, qui accélèrent le ruissellement et la sédimentation en rivière. Au moins 600 000 $ ont été alloués aux correctifs pour arrêter les effluves de sédiments qui cheminent vers les ruisseaux et la rivière. La voirie en milieu forestier a tellement dû être réinventée que la suite des travaux de réparation a donné naissance au « Guide des Saines Pratiques en Voirie Forestière ». Cette publication gouvernementale est devenue une référence partout au Québec.

Suite à ces événements, le Centre Interuniversitaire de Recherche sur le Saumon Atlantique entama une étude pour laquelle on attendait les résultats en mars 2005.

Parfois, il faut regarder ce qu’on a de fait plutôt que ce qui nous reste à faire pour s’encourager. Ce qui a été réalisé par la population de la Cascapédia est un ensemble de très belles réussites. Les comités de gestion de bassins versants partout au pays peuvent s’en inspirer. Mais tous les mouvements peuvent connaître des ralentissements, des revers et des obstacles.

Alors malgré nos victoires, l’eau de notre rivière est encore gonflée et brune après les grosses pluies et la coupe à blanc continue encore. On peut constater, ici comme ailleurs, le manque de financement, l’épuisement des bénévoles, le manque de suivi des membres aux réunions et les vides non comblés laissés par les personnes actives qui quittent la région. En région, on est un petit nombre de gens qui doivent mener beaucoup de dossiers, surtout pour notre environnement menacé de toutes parts.

Ce qui demeure, c’est que la gestion du territoire par bassin versant est le concept de gestion le plus efficace et le plus pertinent parce que basé sur des réalités géographiques naturelles. Le modèle fonctionne déjà en Nouvelle-Zélande. Ce modèle de gestion peut s’appliquer autant à nos ressources qu’à nos actions sociopolitiques.

Mais comme bien des pionniers d’institutions nouvelles, les comités des bassins versants ont besoin d’appuis. Récemment, dans le rapport final de la Commission Coulombe sur l’état de nos forêts déposé en décembre 2004, une partie du chapitre 4 recommande « la prépondérance de l’approche par bassin versant … » à être utilisée par les commissions régionales et la population concernée. On reconnaît aussi que « la structuration naturelle du Québec se fait largement pas son réseau de bassins versants. »

Ces recommandations n’ont pas force de loi, mais c’est un encouragement qui nous aidera beaucoup à aller de l’avant et à légitimer le travail qui sera fait par tous les citoyens qui prendront leur rivière à cœur. On pourra bâtir des structures de gestion démocratique et communautaire qui seront des acteurs incontournables avec lesquels il faudra composer.

Où et comment commencer? On parle de participation du public autant du côté gouvernemental et industriel que du côté écologiste. Mais comment peut-on participer de façon à ce que notre effort et notre temps fassent une différence?

Dans un genre de brainstorming, je demandais aux deux biologistes de notre comité si plus de bénévoles pouvaient aider à faire avancer le dossier. « Si je pouvais me payer la ressource humaine », me dit Marc, « j’enverrais quelqu’un pour évaluer toutes les coupes, tous les chemins et tous les travaux. Les évaluations devraient être complètes, incluant les impacts sur l’eau, les interactions avec la faune… Les techniciens pourraient être divisés en plusieurs comités de gestion par bassin versant. Le défi est énorme. Il y a sept bénéficiaires de CAAFs (contrat d’approvisionnement et d’aménagement forestier) industriels en Gaspésie dont cinq sur notre territoire. Ceux-ci font de nouvelles coupes à toutes les années, de nouveaux chemins, ou ils refont de vieux chemins ou ils utilisent de vieux chemins qui ont des droits acquis. C’est très compliqué… »

Après avoir déjà perdu des stagiaires en forêt dans le passé, on comprend que l’utilisation de bénévoles pour rassembler de telles données semble un défi aussi grand que de trouver le financement pour engager des techniciens.

Peut-être qu’un mélange des deux solutions serait possible… Je me souviens des jeunes voyageurs sur la côte Est du Costa Rica qui avaient payé leur passage d’avion non pas pour venir faire le bacon sur la plage, mais pour travailler dur à une cause qui était bénéfique pour les populations locales et pour la terre. Il y avait ces jeunes Anglais et Australiens qui affrontaient machette à la main la chaleur, la boue, les insectes, les serpents et les cochons sauvages pour pouvoir récolter des graines de fruits dans la jungle d’une ancienne plantation abandonnée pour les envoyer à un lieu qui avait été dévasté par un ouragan.

L’occasion d’être utile et de rencontrer des Gaspésiens au lieu de simplement faire le tour de la péninsule en s’impatientant derrière une roulotte pourrait plaire à des voyageurs qui recherchent un peu d’aventure et de connaissances. L’intérieur de la Gaspésie est peut-être déprimant, mais c’est aussi la réalité. Il y a un attrait à se joindre à celles et ceux qui font partie de la solution.

Mon idée a bien fait rire mes amis , Marc-André et Marc. « Tu me parles d’un genre de Raid Industrie Forestière avec le monde qui recherche des coupes partout en Gaspésie! » me dit l’un. « Il faudra donner des circuits différents aux motos et VTTs et aux vélos de montagnes qui ne veulent pas respirer leur boucane pour pas qu’ils se chicanent ! » me dit l’autre. Mais Marc-André croit quand même que des gens équipés d’un GPS, d’une caméra et d’un carnet de terrain pourraient donner des comptes-rendus intéressants aux intervenants qui veulent protéger les ressources.

Enfin, l’idée aurait besoin d’un peu de préparation. C’est pourquoi je vous la soumets humblement, chers lecteurs. Est-ce que ce genre d’expédition vous amuserait? Y a-t-il un biologiste ou un technicien qui voudrait se faire connaître en concevant une méthode efficace adaptée aux amateurs pour évaluer les travaux forestiers?

L’idée est lancée. J’entrevois le jour où des entrepreneurs forestiers écologiques et consciencieux accueilleront les évaluations faites par les amateurs de forêt qui circuleront dans les paysages forestiers en combinant les vacances, l’éducation personnelle et un service rendu à la population et à la planète. Ce genre d’évaluation pourrait favoriser les meilleurs pour la vente de leurs produits et devenir plus pertinent et réel que les tentatives de certification qui existent aujourd’hui. On peut rêver. C’est à partir des rêves qu’on construit les réalités du futur.

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