Écovillageois, protégeons la campagne: habitons la ville!

par Prudence-Élise Breton

Lorsqu’on pense à la vie en communauté, l’image qui surgit dans notre esprit est souvent celle d’un petit village campagnard florissant au milieu de nulle part. Cette représentation idyllique n’évoque en fait qu’une infime partie du grand spectre de la vie en communauté. À ce propos, un éventuel développement des communautés écologiques devra se faire selon des modèles très diversifiés, afin de convenir au plus grand nombre et s’intégrer harmonieusement au paysage actuel. En effet, il faut se rappeler que la réduction de l’empreinte humaine sur la nature est la base de la pratique et de la philosophie écologiques; or, si tous quittaient les villes demain matin pour convertir les terres vierges en écovillages, nous serions complètement passés à côté de la plaque! À cet égard, le milieu urbain, déjà occupé par près de 80 % de la population québécoise, se doit d’être restructuré afin qu’y soit développées les alternatives intéressantes de la vie d’écovillageois. Par ailleurs, la vie urbaine présente de nombreux avantages et opportunités qui méritent d’être soulignés.

« C’est bien plus écologique »
L’automobile, je tiens à le rappeler, est LA plus grande source de pollution dans notre civilisation. Elle est responsable de plus de 65 % des émissions de monoxyde de carbone (contre 25 % pour toutes industries confondues), ainsi que de nombreux autres gaz en très forte concentration qui contribuent au réchauffement climatique et minent la qualité de l’eau et de l’air de la planète entière (même celles de la campagne profonde!). En plus des contrecoups de la combustion de l’essence, mentionnons également les problèmes d’élimination des vieilles carrosseries, des pneus et des huiles usagés, sans compter les centaines de milliers de terres arables de qualité qui sont détruites afin d’y bâtir routes, stationnements, stations service… Et je ne parle même pas ici des effets du transport et de l’extraction du pétrole, ni même des problèmes de santé publique qui en découlent! L’autosuffisance à laquelle tend un projet d’écovillage étant laborieuse et longue à atteindre, nous nous devons d’admettre que l’automobile reste indispensable en campagne, rendant alors le bilan net de réduction de l’empreinte écologique des écovillageois ruraux décevant, et ce malgré de nombreux efforts (tout de même essentiels!) investis dans d’autres sphères (construction écologiques, toilettes à composter, récupération des eaux grises…). C’est que, effectivement, dans les premières années d’un écovillage, plusieurs des habitants ont souvent à navetter avec l’extérieur afin d’y travailler et de s’approvisionner en nourriture, la production d’aliments n’étant pas encore optimale (terrain à préparer, manque de temps à cause des constructions…). De plus, si une activité économique est développée sur les lieux, les visiteurs et/ou les participants devront utiliser leur automobile pour se rendre sur les lieux. D’autre part, en ville, la proximité des gens, des services et des lieux de travail éventuels permettent de réduire considérablement les besoins de déplacements et d’avoir accès d’emblée à l’alternative des transports en commun.

« Pour cultiver sur les meilleures terres agricoles »
Lors de leur arrivée, les premiers colons se sont établis sur des terres offrant un bon potentiel agricole. Jusqu’au début du siècle, l’agriculture était une activité dominante au sein de la population québécoise. Puis, peu à peu, l’avènement de l’ère industrielle a provoqué l’augmentation anarchique de la taille des villes, empiétant, dans de nombreux cas, sur des terres ayant un fort potentiel agricole ainsi que sur des espaces naturels. Bien qu’il y ait en effet beaucoup à faire durant les premières années afin de pouvoir parler de véritable culture biologique en ville, le défi de démolir le béton, d’arracher les pavés asphaltés ou de décontaminer des terrains vacants pour y ramener la verdure n’est-il pas aussi, sinon plus, gratifiant que celui de couper des arbres et de travailler durant des années à tenter de cultiver une terre rocailleuse?

« Rayonner là où ça compte »
D’abord, s’il est admis que la vie communautaire, de par sa viabilité, la qualité de vie sans pareil qu’elle offre et son dynamisme, est un modèle devant servir d’exemple pour contribuer à bâtir un monde meilleur, alors il devient des plus pertinent d’intervenir là où se trouve la majeure partie des gens. Ce rayonnement peut, par ailleurs, se matérialiser au travers d’activités économiques à mission socio-écologique telles une friperie engageant des gens en réinsertion sociale, des camps d’été destinés à sensibiliser les enfants à l’environnement, offrir des chambres et logements « verts » à bas prix pour les étudiants et/ou les immigrants, etc. La proximité des marchés occasionne indéniablement plusieurs opportunités d’affaires qui permettent aux habitants de travailler par et pour la communauté tout en s’assurant un revenu personnel. La communauté écologique dans la cité se révèle donc ici telle un véritable moteur de développement local durable respectant l’environnement, dynamisant la vie de quartier et diversifiant les paysages humain, naturel et bâti.

« Tandis qu’on est là, profitons-en! »
Pourquoi cet attrait si fort pour la ville? Pourquoi entend-on autant parler d’exode des jeunes vers la ville? Premièrement, parce qu’on y trouve un fourmillement d’activités culturelles et artistiques telles que des expositions, des festivals, des conférences, des prestations de toutes sortes, des spectacles ou ne serait-ce que des infrastructures permettant d’y pratiquer soi-même de telles activités. Deuxièmement, on se rend en ville pour étudier. Il est important que l’individu, pour se réaliser en société, puisse atteindre un niveau d’éducation qui lui convienne, et les écovillageois ne font pas exception à la règle. L’accès à la connaissance et à l’éducation qu’offrent les établissements d’éducation supérieure est donc grandement facilité lorsqu’on se trouve en ville. La qualité de vie tant promue dans le discours des écovillages passe également par les arts, la culture et l’éducation, ce qui n’est pas toujours possible à mettre en place de façon aussi diversifiée dans une communauté restreinte et isolée. Ainsi, accéder à des occasions nombreuses à ces égards dans l’environnement immédiat est un avantage indéniable que la ville offre. La communauté pourra y prendre part, en tant qu’entité et pour les individus qui la composent.

« Je m’y sens bien et en sécurité »
L’étalement urbain ou le phénomène de la banlieue, si néfastes pour l’environnement (encore à cause de l’utilisation de l’automobile, on ne s’en sort pas!) ne sont certainement pas dépourvus d’explication. Le couple citadin travaillant en ville ne choisit pas consciemment d’y rester lorsqu’il désire passer à l’étape de fonder une famille. Ces gens veulent, bien sûr, un petit espace vert (ne serait-ce qu’un petit carré de pelouse) pour que puisse y jouer et gambader leurs petits mousses. Ils ont également besoin de sentir leurs enfants en sécurité, ce que le taux de criminalité des villes, réel mais souvent plutôt préconçu, ne permet pas de remplir. Finalement, ils désirent une intimité que les blocs appartements mal insonorisés, avec le manque d’arbres et de verdure, ne peuvent offrir. Toutefois, qu’en serait-il s’ils avaient l’opportunité d’habiter une communauté possédant pour ses habitants un terrain boisé, un jardin et un parc servant de lieux de détente et de zones tampon avec le voisinage? Qu’en serait-il s’ils pouvaient compter sur des voisins qu’ils connaissent, côtoient et qui veillent les uns sur les autres? Qu’en serait-il s’ils habitaient dans des logements mieux conçus, plus robustes, plus sains et mieux insonorisés?

En définitive, la perspective romantique de refaire le monde dans les grands espaces campagnards avec l’espoir d’une vie meilleure, tel que l’ont fait nos valeureux ancêtres lors de la colonisation, reste séduisante, mais il ne s’agit pas de la voie unique à emprunter. Nous avons vu que de nombreuses raisons d’ordre écologique, social et économique font de la mise sur pied d’écovillages urbains un défi plus que cohérent et stimulant à entreprendre. Alors, écologistes des grandes villes, quand est-ce qu’on commence?

Les commentaires sont clos.