En miettes su’l trottoir…

par Annick Daigneault

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Hier, j’ai croisé une femme échevelée, en larmes… Ses miettes étaient ramassées près d’un parcomètre et attiraient l’attention plus que sa douleur.

J’étais au téléphone. Je l’ai regardée en me sentant impuissante et j’ai passé ma route. Puis, onze pas plus tard, j’ai vibré.

« Il ne suffit que d’une personne »

J’ai éteint mon cell.

J’ai rebroussé trottine et je me suis posée à côté d’elle sur l’asphalte humide, dans sa brume de bière cheap et son chaos de verbes…

Il a plu beaucoup hier. Elle n’allait pas bien du tout.

En m’arrêtant, je n’ai rien changé dans la vie de cette fille. Elle ne voulait pas de mon aide éphémère, ni de mes questions qui se voulaient sensibles, mais qui semblaient lui paraître intrusives… je n’étais pas significative.

Elle est restée assise. Elle a sûrement beaucoup pleuré encore après mon départ et ma piasse n’a pas fait sa soirée…

Pendant onze minutes, nous nous sommes rappelées que nous étions humaines et que sa peine était entendue.

Je n’écris pas ceci pour culpabiliser l’inaction, ni pour offrir de la visibilité à mon empathie… mon empathie se fout d’avoir un public.

S’arrêter n’a rien d’héroïque.

J’écris ce fragment de vie montréalaise banale parce que je nous sais souvent, devant la peine ou la violence, au fond du cœur, trop volontaires, et dans nos gestes, trop immobiles.

Nos interventions ont le droit d’être humbles, d’être discrètes ou maladroites, mais elles doivent, selon moi, être.

Des larmes aussi intenses ne devraient pas être vécues dans l’indifférence générale, peu importe la source.

J’avoue aussi que je sème ce que j’aimerais récolter. Si un jour, je me retrouve par terre grise et mouillée, brisée et vulnérable, à m’essuyer le désespoir près de vos chaussures à deux cents piastres, j’espère un peu, juste un tout petit peu, qu’une personne s’arrêtera pour ne rien dire, humblement, en acceptant qu’elle ne change pas le cours de mon récit, mais simplement pour m’offrir sa compassion.

Peu importe les mauvais choix, les maladresses, les hasards louches, j’espère que je croiserai alors la personne qui éteindra son téléphone en s’asseyant dans un souvenir de pluie pour me rappeler, sans jugement ni conseils, que même pas chic et un peu crasse, à pleurer parmi les Hommes, j’existe encore.

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