Ferme biologique Rio Muchacho

par Emmanuelle Dennie-Filion

Située au nord-est de l’Équateur, là où un climat sec et un climat humide se rencontrent, cette ferme écologique et biologique était autrefois un terrain fertile pour la culture du café. Cependant, suite à la chute des prix au niveau mondial, le gouvernement équatorien eut l’idée d’acheter des vaches de l’Inde pour réorienter les agriculteurs vers une production laitière. Ainsi, des centaines, voire des milliers d’agriculteurs de café ont brûlé leur terre et leur forêt humide pour faire place aux vaches. Ceci a grandement contribué à désertifier la région et explique qu’au moment de son achat il y a trente ans, Rio Muchacho était un quasi-désert.

Aujourd’hui, à Rio Muchacho, c’est toute une autre histoire. La terre y est très fertile, garnie d’une centaine de cultures et de plusieurs animaux. Le secret premier d’un tel changement dans cette région qui demeure par moments très sèche se retrouve dans la devise de la ferme et de ses fondateurs: «Nourrir la terre afin de la rendre plus riche qu’elle était avant afin de la laisser en meilleure condition pour les générations futures». Ainsi ici, la première préoccupation est ce qui se trouve dans la terre, dans chacune de ses couches, et non ce qui grandit à la surface. Cette attitude envers la Pachamama est très différente de celle du reste de la région où il est de coutume de brûler la terre pour semer le maïs, ce qui à première vue est très bénéfique pour la culture dû à la richesse de la cendre, mais qui à long terme ne fait qu’appauvrir le sol en y détruisant les micro-organismes. C’est ainsi que, l’année qui suit le brûlement de la terre, débute l’utilisation des produits chimiques.

À Rio Muchacho, tout est recyclé (vraiment tout!!!). Des toilettes à l’eau de lessive, rien n’y échappe. Les toilettes sont compostables avec des copeaux de bois et le tout est utilisé, papier de toilette inclus, pour engraisser les arbres de la propriété. Toutes les eaux usées sont recyclées grâce à un système de 3 ou 4 filtres, le premier pour séparer la graisse et le dernier avec des plantes aquatiques purificatrices. Les résidus de la cuisine sont donnés aux cochons, chevaux, vaches et poules. Toutes les habitations sont construites avec du bambou ou d’autres matériaux locaux et les bols, verres et ustensiles pour la cuisine sont fait d’argile et de mate. La majorité des aliments proviennent du jardin où y abondent, entres autres, yucca, riz, laitue, aubergine, citrouille, melon, canne à sucre, cacao, café, pamplemousse, fruits de la passion (un vrai délice). Ce qui se retrouve sur la table dépend beaucoup de la saison, puisqu’il y a ici deux saisons, une sèche et une pluvieuse. Durant la saison sèche, les récoltes manquent souvent d’eau et durant la saison des pluies, plusieurs des légumes pourrissent dû à la surabondance d’eau. Tous les repas sont végétariens et toujours accompagnés d’un jus ou d’une tisane médicinale du jardin.

En ce qui a trait aux jardins, ils sont tout sauf une monoculture. À première vue, ils semblent un peu désorganisés, mais on apprend vite que tout y est planifié pour que les plantes s’appuient entres elles et que les récoltes puissent s’effectuer à différents moments. Un exemple concret du type d’agriculture ici est lorsqu’a eu lieu la replantation des terres détruites par 10 mois consécutifs de pluies intenses lors du passage d’El Nino. Pour aider la terre à se régénérer, on a souhaité planter des arbres. Pour maximiser et soutenir la croissance des arbres, on a également choisi d’autres plantes qui croîtraient à différentes hauteurs et qui se récolteraient sur une échelle de temps diverse. Le tout a été planté en accord avec le calendrier lunaire pour favoriser une croissance optimale. Aujourd’hui, la terre est en bon état avec des arbres et des plantes en santé qui ont permis une bonne production alimentaire au cours des années.

Les jardins de la ferme sont engraissés par le fumier des porcs, des poules et des chevaux qui est placé ensemble pour être retravaillé par les poules et ensuite par les vers. La dernière étape est d’y ajouter les excréments de cochons d’Inde qui, paraît–il, est un humus excellent pour le jardin. Une fois que le tout est prêt, hop au jardin ou encore dans un contenant avec de l’eau pour faire du biol/composthé. Une partie du fumier de porc est aussi utilisée pour faire du biogaz (excréments plus eau en anaérobie) qui sert à alimenter la cuisine. Les résidus liquides du biogaz sont récupérés pour en faire du biol.

Les récoltes des jardins servent à nourrir les employés (environ 12), les touristes et les bénévoles (parfois une dizaine). Lorsqu’il y a des surplus, ils sont vendus au marché. Les revenus de la ferme viennent principalement des touristes (30 $ par jour) qui ont la chance de visiter la ferme et les cultures et qui font également griller et moudre du café et du cacao bio de la ferme. Ils font de l’artisanat avec des fruits de palmier et de mate et vont visiter une chute et des singes à chevaux. Ils peuvent aussi participer aux travaux de la ferme, traire les vaches, nourrir les cochons, donner un coup de main dans la cuisine, se prélasser dans un des nombreux hamacs. Le tout sur une période de trois jours. C’est vraiment une super belle expérience dans un petit paradis qui vaut la peine d’être vécue.

En ce qui a trait aux bénévoles, ils doivent payer 250 $ par mois, car suite à des mauvaises expériences où les bénévoles ne travaillaient pas, cette cotisation a été installée. Il s travaillent du lundi au samedi midi à l’exception du mercredi après-midi qui est toujours réservé pour une activité culturelle (exemple: cours sur les influences de la lune, balade à cheval à la chute, etc.). La journée commence à 6h45 avec des tâches fixes en lien avec les animaux, puis c’est le déjeuner. En avant-midi, ce sont souvent des tâches collectives ou de jardins et l’après-midi est réservé pour un projet personnel du bénévole qui doit bien sûr être approuvé par les gens de la ferme(exemple: peindre des affiches, créer un petit jardin de plantes médicinales).

En plus des jardins, des bénévoles et des touristes, depuis une dizaine d’années la ferme a une école primaire écologique qui accueille environ 25 enfants. Cette école leur semble la meilleure manière de changer les pratiques locales. Les bénévoles peuvent, s’ils le désirent, aider à l’enseignement dans l’école.

Ma visite à Rio Muchacho fut vraiment un coup de cœur. C’est un lieu super inspirant avec des gens passionnés, super habiles de leurs mains, que ce soit pour faire la cuisine, monter les chevaux ou récolter des bananes. Comme étrangère, je me suis sentie par moments complètement empotée, mais finalement la gentillesse de ces gens qui savent tout tirer de leurs mains et de la terre m’a donné le goût à moi aussi de sortir de ma tête pour un moment et de réellement habiter mon corps, de manier le couteau pour faire la cuisine comme si ce n’était qu’une extension de mon bras, de monter à cheval et de galoper, de traire la vache sans en avoir peur, de plonger mes mains dans la rivière pour pêcher comme eux les crevettes à mains nues.

Dans un pays où existe peu ou pas de recyclage, où les déchets sont quotidiennement jetés par les fenêtres de l’autobus, amassés le long des routes, Rio Muchacho me semble très proche d’un petit paradis.

Et pour ceux qui ont la passion de l’agriculture, l’envie de voyager, je pense que vous ne serez pas déçus de découvrir ce coin de notre belle planète.

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