Les peuples premiers, gardiens de la terre

par Jean-David Morneau

On estime entre 150 et 350 millions le nombre d’êtres humains sur la planète appartenant à des cultures premières. Ils sont innus et cris, yanomami et shuars, bushman et maasai, udege et sarawi (pour ne nommer que ceux-là!). Ils ont souvent été appelés primitifs et sauvages par des peuples arrogants qui ne comprenaient pas la richesse fabuleuse de leur union avec la terre. Ils sont des témoins vivants de l’extraordinaire diversité culturelle de la race humaine et de sa capacité à évoluer en symbiose avec le territoire.

Aujourd’hui, on estime que la survie de ces cultures est davantage menacée que celle de la biodiversité terrestre. Le colonialisme économique et culturel, la poussée du « progrès » dévastateur, détruit peu à peu le milieu de vie de ces peuples, bouleverse leur équilibre et dissout les traits distinctifs de leur culture. Le signe le plus frappant de cette hécatombe est la perte des langues. Parmi les milliers de langues actuellement parlées par les hommes et les femmes de la Terre, combien seront encore en usage dans cent ans? L’anthropologue Wade Davis n’est pas très optimiste: «Il y a en ce moment 6000 langages. Mais parmi ceux ci, la moitié ne sont pas enseignés aux enfants. Cela veut dire que, à moins que quelque chose ne change, ces langues sont déjà mortes1.» Vous savez comme moi que la langue, c’est l’âme d’un peuple ; comment peuvent survivre les traditions, les chants et les prières anciennes si aucune ne voix ne peut les faire vibrer?

Alors que se termine cette année la décennie officielle des peuples autochtones (1994-2004), il est grand temps de s’interroger sur le sort de ces cultures en dissolution et surtout, de prendre action pour les soutenir.

Écologie et survie culturelle
Loin d’être une cause isolée, le combat de ces peuples pour préserver leur mode de vie et leurs traditions est intimement lié à la lutte écologique que nous devons tous mener pour la protection de Gaïa et de ses habitants.

En effet, la survie des peuples premiers est indissociable de celle de leur milieu de vie. Cela va de soi. Leur mode de vie, leur langue, leur imaginaire se sont tissés au contact des forêts, des rivières, du désert, de la mer et des montagnes. Ils sont issus de milliers d’années d’une collaboration étroite avec la terre, d’une écoute attentive de ses rythmes et de ses ressources secrètes. Comme l’exprime si bien un porte-parole des aborigènes d’Australie: «Nous et la terre ne sommes qu’un ; si vous nous la prenez, vous tuez l’esprit qui donne la vie. Nous devenons alors des ombres d’êtres humains vivant chez les autres2.»

L’aisance avec laquelle ces peuples se meuvent dans leur environnement et réussissent à se nourrir et à subvenir à leurs besoins dans des régions qui semblent sauvages et impropres à l’humain est réellement fascinante. Leur savoir immense de la nature qui les accueille a d’ailleurs été exploité sans vergogne par des compagnies pharmaceutiques (ou autres) qui s’emparent des connaissances sans rien donner en retour.

Il n’est pas étonnant de constater que les régions où vivent la plupart de ces peuples sont parmi les dernières étendues sauvages de la planète. Ce sont des territoires bien souvent riches en ressources importantes et convoitées: pétrole dans la mer de Beaufort (Grand Nord canadien), bois dans les forêts, uranium, métaux précieux, diamants…

La forêt amazonienne en est l’exemple le plus frappant; on y trouve encore une soixantaine de peuples n’ayant eu presque aucun contact avec notre triste civilisation. Pour combien de temps encore? Nous savons que ce poumon de la planète rétrécit à une vitesse cauchemardesque, laissant place à la désertification et à l’urbanisation sauvage. La grande multitude de peuples premiers qui y vivent (les Shuars, Maka, Awà, Yanonami et des dizaines d’autres) est broyée au même rythme que la forêt, déracinée comme les grands arbres qui abritent leur demeure.

Par contre, bien que possédant des moyens limités face aux corporations et autres monstres sans âmes, ils luttent ardemment pour la protection de leurs terres ancestrales. Vivant dans et avec ces forêts, ils en sont également les plus ardents et meilleurs défenseurs, appuyés en cela par plusieurs organismes (Survival et Cultural Survival par exemple). En portant leur cause devant les tribunaux et en demandant la protection de leurs terres, certains de ces peuples permettent d’assurer la conservation de larges parties des forêts d’Amazonie. De nombreuses causes, comme celle des Awà du Brésil, opposent des promoteurs terriens aux premiers habitants de ces territoires. La reconnaissance devant les tribunaux des droits de ces peuples sur leurs territoires ancestraux est un premier pas vers la survie culturelle et écologique.

Au Québec, la situation n’est pas si différente, avec les Anish-Na-Bé (Algonquins) qui luttent pour que cesse la destruction des forêts boréales du Parc de la Vérendrye. On pourrait faire défiler pendant longtemps des causes semblables, partout à travers le monde.

Alors que la destruction de la planète est un fait souvent abstrait pour les habitants des villes, elle est une réalité plus que concrète pour tous ces hommes et ces femmes qui subissent l’évanouissement de leur raison de vivre, la Terre mère qui les nourrit et les protège. En devenant sensibles à la situation de ces peuples et en les appuyant dans leur combat (voir plus loin pour des suggestions!), nous solidifions notre appartenance à la grande famille humaine, tout en soutenant la protection des centres névralgiques de notre planète bleue.

 

Sagesse millénaire et survie planétaire
Il serait bien prétentieux de penser « sauver » ces peuples, en bon super-héros colonialistes… En fait, c’est plutôt ces cultures anciennes qui peuvent nous ouvrir des portes essentielles à notre survie. Non seulement le destin de ces peuples est-il indissociable des territoires sauvages qu’ils habitent, ils sont également porteurs d’enseignement précieux pour traverser la crise que nous vivons.

Le « cercle des anciens », réuni en 1994 autour du Dalaï Lama, nous fournit une ouverture vivifiante sur ces possibilités. Ce cercle était formé par des hommes-médecine de partout dans le monde, venus pour échanger leurs rituels et leurs prières afin d’aider la guérison de la Terre. La vision est superbe. Imaginez: le chamane sibérien Fallyk Kantchyyr-Ool assis côte à côte avec le chef vaudou Daagbo Hounon Houna, le Shuar Don Aurelio Chiriap, ainsi qu’une trentaine d’autres invités… Par la mise en commun de leurs traditions et de leurs croyances, ces sages ont vécu la fraternité profonde qui unit la diversité de leurs cultures. De ce dialogue a émergé un sentiment commun de responsabilité face aux beautés qui nous entourent. «Tous les anciens nous ont dit que la Terre-mère respectait depuis toujours ses devoirs; il nous revient de respecter les nôtres. Et dans le respect mutuel grandit de plus en plus l’amour. L’union entre l’homme et la terre est alors plus que l’unité, parce que les deux sont conscients de l’Un même si la nature n’a pas les mots pour le dire3.»

Le cercle des anciens confirme ce que nous savions déjà: une des caractéristiques communes à toutes les cultures dites « indigènes » ou premières, c’est de cultiver un sentiment profond d’interdépendance avec leur milieu de vie. Des milliers d’années avant l’invention du mot « écologie », ces peuples ont manifesté par leur manière de vivre, leurs récits et leurs arts leur appartenance à la grande famille des vivants. Cette symbiose est vécue dans le corps, dans la chair, dans le sang par des êtres qui ne sont pas, comme certains d’entre nous, prisonniers de leur boîte crânienne. Les chants, les danses, les rites et les cérémonies, dans leurs formes presque infinies, composent une mosaïque qui célèbre ce fait simple: «Tout est vivant!».

Bien sûr, il ne s’agit pas de tomber dans le mythe du « bon sauvage » et d’idéaliser ces peuples comme un but à atteindre. À moins de sentir un appel très particulier, nous ne pouvons aller vivre nus dans les bois pour fuir les erreurs de notre civilisation… Par contre, il me semble qu’en nous imprégnant des cultures premières, nous pouvons développer un élément crucial qui manque souvent aux luttes écologiques: une spiritualité de la Terre. En retrouvant le souffle sacré qui donne vie aux arbres, aux rochers, aux rivières, nous puisons au plus profond de nous-mêmes la force d’être gardiens et guérisseurs de notre Mère. Ceci est fondamental. L’activisme écologique, s’il n’est pas nourri de l’intérieur par une conscience du caractère sacré de tout ce qui est, se dessèche rapidement en désillusion amère et en colère vaine. Luttons sans relâche, agissons avec toute notre fougue, d’accord, mais nourrissons-nous toujours de la beauté sublime de la Terre!

Beaucoup d’écologistes, comme John Seed et Joanna Macy, se sont inspirés des traditions anciennes pour insuffler à leurs actions une vision sacrée. Ils ont, entre autres, développé des rituels pour guérir et renforcer le lien avec la Terre. Ce faisant, ils ont puisé dans des traditions anciennes pour nourrir notre relation vivante avec toute vie. L’écologiste canadien David Suzuki se situe dans une perspective semblable, avec son livre L’équilibre sacré, un ouvrage remarquable dans lequel la science rejoint la spiritualité des peuples premiers. Comme l’écrit Suzuki: «Redécouvrons un univers où les étoiles, les nuages, les forêts, les insectes et les êtres humains sont des aspects différents d’un système unique. Un univers où rien n’existe seul4.»

Cette convergence de la pensée scientifique, de l’écologie et de la sagesse des cultures ancestrales me semble contenir la clé nous permettant de briser le cycle autodestructeur dans lequel nous nous enfonçons sans merci. Peut-être qu’en écoutant davantage les voix anciennes de nos frères, nous pourrons enfin sentir dans la moelle de nos os notre union profonde avec toute la vie et entendre plus distinctement le cœur vibrant de la Terre-mère.

Notes:

1. Traduction libre tirée de «Tales from the Ethnosphere», Ascent magazine, automne 2003.

2. Citation d’un porte-parole des aborigènes d’Australie tirée de la brochure de l’organisme Survival International.

3. Le Cercle des Anciens, p.364.

4. Traduction libre tirée du site Web www.sacredbalance.com de David Suzuki

 

Des pistes d’action:

Voici quelques suggestions d’actions concrètes pour appuyer les cultures premières dans leur lutte pour la survie.

– Se joindre aux organismes de défense des droits des peuples indigènes ou les appuyer:

Cultural Survival, www.cs.org

Survival International, www.survival-international.org

Ces organismes publient périodiquement des actualités concernant l’état des peuples premiers, lancent des campagnes urgentes de lettres et offrent de la documentation très bien étoffée sur ces problématiques.

– Lire, s’informer sur ces cultures en danger (voir petite bibliographie à la fin)

– Apprendre et raconter des histoires issues de ces cultures

– Participer à des rituels et des rencontres pour retrouver et développer –> Quoi? Manque la fin de la phrase (note du correcteur)

 

Bibliographie:

Juniper Glass. «Tales from the Ethnosphere», Ascent magazine, automne 2003.

Patrice Van Eersel et Alain Grosrey. Le Cercle des Anciens: des hommes-médecine du monde entier autour du Dalaï Lama, Albin Michel, 1998, 428 p.

John Seed, Joanna Macy et al. Thinking like a mountain: towards a council of all beings, New Society Publishers, 1988, 122 p.

David Suzuki. L’équilibre sacré: redécouvrir sa place dans la nature, Fides, 306 p.

 

Contes et récits:

Jean-Pierre Otte. Les matins du monde, trois tomes, Seghers, 1994. Trois volumes de récits de la création issus de partout dans le monde.

Collection L’aube des peuples chez Gallimard. Une série de textes provenant de cultures anciennes ou indigènes. Une mine d’or de récits à explorer avec patience…

Les commentaires sont clos.