Le métier et la Terre

par Pierre Nadeau

La situation mondiale actuelle est telle que le quatre cinquième de la population produit à moindre coût ce que la portion restante consomme au rythme que nous connaissons bien. En effet: le Nord-Américain moyen consomme les ressources naturelles, directement ou indirectement, quatre fois plus rapidement que la Terre les lui fournit. Le tiers-monde en général, la diversité biologique, la qualité et la quantité des ressources naturelles paient le prix de cette démesure.

Pour fins d’illustration, imaginez que vous viviez d’un revenu de placement, disons de 25 000 $, mais que vous en dépensiez 100 000 $! Vous dépenseriez alors votre capital investi. Tôt ou tard, quelque chose flanche. La Terre a géré ses propres « finances » écologiques durant plusieurs millions d’années. Elle s’est accumulé l’équivalent du placement de notre exemple: le capital naturel. Tout comme le revenu mentionné, la planète produit elle aussi un revenu disponible sous la forme des ressources naturelles.

Un exemple simple de saine gestion des ressources figure un boisé duquel on retire chaque année les arbres malades, morts ou nuisant à la bonne croissance de l’ensemble. Dans une forêt typique nord-américaine, cela offre non seulement une quantité respectable de bois mais permet au boisé de se développer et offre les conditions physiques nécessaires à la survie de plusieurs espèces fauniques et florales. De plus, le boisé maintiendrait ainsi la production de ressources. La complexité bioécologique naturelle ne peut pas vraiment être saisie dans toute son ampleur à cause d’une infinitude de subtils phénomènes encore inconnus. Elle est souvent encore moins bien comprise lorsqu’il y a conflit d’intérêts.

L’économiste britannique Ernst Friedrich Schumacher a déjà soulevé la problématique de l’absence de la valeur du capital naturel dans les calculs des économistes, a fortiori de sa consommation, il y a de ça déjà plus de 30 ans. Le capital naturel, dont la survie de la race humaine dépend, est actuellement entamé et consommé au lieu d’être géré. L’humain est en train de dévorer le fruit, l’arbre et le sol avec eux!

L’industrialisation n’a certes rien de maléfique en soi. On peut toutefois attribuer à l’ère industrielle la majeure partie de la responsabilité de la surconsommation, alors que le citoyen moyen a vu son pouvoir d’achat décuplé et que son éducation sur l’environnement et les écosystèmes au sens large n’a pas suivi. En gestion contemporaine, on adhère de plus en plus à une approche distincte face au travail, soit celle de l’homme de métier vs l’employé, ou encore la recherche du sens du travail.

Le maître cloutier (fabriquant de clous) du 17e siècle est disparu, avec des milliers d’autres métiers, lors de l’industrialisation des processus de fabrication. Des centaines de milliers de gens de métier, spécialistes de leur art, sont devenus des individus interchangeables et non spécialisés. Ils constituent désormais la grande majorité des travailleurs des secteurs industriels. Lorsque leur employeur se retire, il ne reste souvent plus rien devant eux.

Pour l’employeur, le coût d’un employé non spécialisé et mutable à volonté est considérablement bas par rapport au vieux maître irremplaçable. Pour le consommateur, les coûts de production étant plus bas, les prix à l’achat baissent aussi de façon drastique. C’est pourquoi, aujourd’hui, on peut se procurer une table de salon pour 50 $, alors qu’en équivalent de compétence humaine et de ressources naturelles, elle en vaut beaucoup plus.

Si rien ne se perd et rien ne se crée, qui paie donc la différence? Des hordes d’employés non spécialisés pouvant être mis à pied et engagés sur commande avec un niveau de vie ne reflétant pas leurs efforts et sacrifices, et la Nature, qui trop souvent paie la note en matières surutilisées ou encore toxiques.

Aujourd’hui, tout a été industrialisé ; l’éducation, systématisée pour mieux la vendre ; les gouvernements d’État, mis au pas des meneurs économiques; l’agriculture, ajustée à ce même rythme des nécessités économiques plutôt qu’humaines et biologiques. Pour l’intellect, le processus industriel est mesurable, quantifiable, calculable, facile. On y choisit au besoin les intrants et les extrants, en éliminant parfois trop aisément des éléments plus difficilement quantifiables ou contrôlables, comme les ressources naturelles ou la qualité de vie, qui ont pourtant une valeur considérable. En 1989, l’économiste Herman Daly a lancé l’IPA (Indice de Progrès Authentique). Au lieu du PIB, plus commun, ne prenant en compte que la valeur économique totale de tout ce qui est produit à l’intérieur d’un pays, l’IPA considère aussi des éléments moins tangibles comme l’épuisement des ressources naturelles, la pollution, la valeur du travail domestique et bénévole ainsi que plusieurs autres. Contrairement au PIB, l’IPA indique une baisse significative depuis les trente dernières années.

Les individus, forcés par consensus social à une vie ne laissant que peu de place aux rythmes naturels lents, vivent dans un confort matériel jamais égalé auparavant, mais sont épuisés par les nécessités qui vont de pair. Ils sont frustrés de s’oublier autant dans le processus. L’élève de la petite école perd le goût d’apprendre au lieu de le développer. Le jeune diplômé universitaire est fatigué de ses études au lieu d’être énergisé par elles. L’employé voit sa motivation au développement personnel fondre au profit d’une attitude protectionniste envers sa situation.

Pourtant, certaines façons d’éduquer et d’apprendre semblent donner un tout autre résultat. Pour sa part, l’apprenti traditionnel de métier développe un sens très profond du travail et un très grand respect pour celui-ci, dans tous les cas. Combien d’employés ont du respect pour leur travail? L’apprenti acquiert la patience, la satisfaction, la curiosité, le perfectionnisme, la simplicité. Plus il avance, plus il peut mesurer l’étendue de ses connaissances et de ses lacunes. Le maître, accompli aux yeux de ses semblables, sait que l’accomplissement véritable réside dans la poursuite du cheminement. Il respecte son environnement parce qu’il sait que sa survie en dépend. Son travail a du sens à ses yeux, son bonheur est simple, écologique, économique et durable.

La façon dont vous travaillez, cette activité qui occupe le plus votre temps après le sommeil dans votre vie, forme votre personnalité et votre style de vie. La définition de vos besoins et votre consommation en sont directement affectés et ainsi affectent le plus directement du monde l’état de la planète et la vie de ses habitants.

Vous qui croyez avoir les moyens de protéger vos avoirs et votre situation, observez les conséquences: les forêts rasées à raison de plusieurs milliers d’hectares quotidiennement, la disparition de la diversité biologique, l’apparition des allergies, les eaux contaminées, la fonte des glaciers, l’augmentation de l’obésité en Occident, l’augmentation des violences internationales reliées aux ressources naturelles, à l’énergie, à l’eau et bientôt à l’air, l’augmentation des écarts de richesse, l’occupation de marchés immenses par des fabricants uniques, au-delà de toute compétition, et tellement plus. Wal-Mart à elle seule possède un chiffre d’affaires plus élevé que le PIB du Québec! Ses actionnaires jouissent de profits de plus de quinze milliards annuellement, mais quelles sont leurs responsabilités correspondantes? Ils ont seulement bien compris les règles du capitalisme et les ont poussées à l’extrême.

Vous, devant l’immensité de la situation humaine, ne choisissez pas les produits d’entreprises gargantuesques centralisant les capitaux entre les mains de quelques individus et saignant les économies locales. Achetez localement, artisanalement, écologiquement. Exigez-le. Donnez du travail aux membres de votre communauté immédiate, pas à d’impersonnels employés sous-payés et leur employeurs trop bien nourris. Si vous trouvez que ça vous coûte plus cher, c’est que vous oubliez de considérer une infinitude d’autres coûts plus subtils et sournois qui affecteront votre avenir et surtout celui des générations à venir.

Vous n’avez pas à assumer le poids de tous les problèmes du monde. Agissez seulement dans la mesure de votre pouvoir, en commençant par celui de la consommation, le plus puissant acte actuellement. Développez votre métier, que vous soyez banquier, gestionnaire, ébéniste, forgeron ou opérateur en usine. Développez-vous en tant qu’individu. Prenez de l’avant. Devenez un individu irremplaçable. Consommez localement, écologiquement et humainement.

Malgré les manifestions violentes et négatives qui couvrent les nouvelles, il n’y a jamais eu un tel niveau de conscience socio-écologique de toute l’histoire du monde. Ce phénomène se développe de façon exponentielle. Prenez cet exemple: il y a sept ou huit ans seulement, manger biologique était marginal. Aujourd’hui, même Loblaws tente – avec un certain manque de bonne foi – de jouer la carte du bio. Les conditions de vie actuelles, en comparaison au Moyen Âge, sont mille fois plus saines. Le pouvoir de l’humain grandit, et avec lui ses responsabilités envers son environnement. La communauté grandit mais pas l’espace et les ressources avec lesquels elle évolue. La vie nous semble aller trop vite.

Étendez votre écoute du monde global en atteignant la maîtrise de votre discipline.

Devenez un élément proactif de l’écosystème qui vous supporte, ne soyez pas seulement à sa charge. Agissez, vous êtes au pouvoir.

Pierre Nadeau est présentement étudiant en gestion à HEC Montréal et s’est engagé, depuis 2003, auprès d’un maître de forge d’arme traditionnelle japonaise comme apprenti. Il débutera son apprentissage au Japon, après ses études, à l’automne 2005.

Références: 

« Small is beautiful: Economics as if People Mattered »; E.F.Schumacher, couverture souple, , Éditeur: Perennial, (27 Septembre 1989), ISBN: 0060916303, 352 p.

Informations sur la décroissance volontaire: Colloque sur la décroissance de Lyon, 2003; http://www.bibliothèque-sonore.org/economie/decroissance (informations recueillies dans un article par Maxime Prévost-Desjardins, paru dans L’Intérêt, HEC Montréal, nov.2004.)

« L’État du Monde 2004: Annuaire économique et géopolitique mondial »; Éd. Collectif; Serge Cordellier, Béatrice Didiot; 2004

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