Fumée parfumée

par Patricianne Blanchet

Je suis le bâton d’encens aux mille odeurs qui aime parfumer les soirées estivales où tous se réunissent autour d’un feu de joie. Je me présente humblement à vous pour vous partager mon allégresse. Le jour, je glorifie la nature dans toute sa splendeur, patientant jusqu’au soir où je pourrai retrouver les chants et les musiques avec lesquels je suis si douillet. Je suis l’enfant des arbres sacrés, de leur résine ambrée je suis né. Je viens d’un pays lointain où des sages m’ont inculqué leurs connaissances, léguant à mon essence une partie de leurs vertus spirituelles. Mon rôle purificatoire est vanté aux quatre coins du monde et, depuis des lunes, on m’utilise pour mes propriétés dans des rituels variés. Je fus même l’une des offrandes que les Rois mages portèrent à l’enfant Jésus. Entassé dans une petite boîte avec mes frères et soeurs, j’ai longtemps voyagé, songeant au moment où je pourrais enfin accomplir ma vocation: élever les prières des mortels vers les hautes et tranquilles régions célestes. Cet ultime jour est arrivé. J’atterris sur cette belle plage humant l’amour et l’harmonie. Je me sens bien ici, il y a des ondes magiques avec lesquelles je suis familier et vous êtes si chaleureux. J’aime sentir vos narines s’approcher de moi pour détecter l’arôme avec lequel j’embaumerai votre soirée.

Soudain, vous me soulevez du coquillage où je gis et vous me déposez sur un encensoir de terre bénie. Là, s’opère le coït tant attendu, l’ultime jouissance de mes sens: la flamme ardente pose sa corolle embrasée sur l’extrémité de mon pédoncule poreux. C’est l’extase! De multiples faisceaux de fumée s’échappent alors de moi, voltigeant dans l’espace avec un mouvement ondoyant. Mon âme se libère pour répandre ses saveurs éparses dans l’air, comme un cristal reflétant la lumière. Les spectres malins ont terriblement peur de moi, ils s’enfuient à ma vue. Vous m’adorez tel un mystère brumeux et me bercez longuement dans tous les sens. Je me sens ivre d’énergies positives. Vous semblez vous mouvoir dans un état méditatif profond et éthéré, c’est l’effet que je provoque sur vous. Vos mains s’unissent et s’éparpillent autour de moi dans une danse rythmée accompagnant la musique. Je suis très heureux de vous gratifier de ma présence en cette nuit étoilée. Je goûte aux mêmes voluptés que vous et je partage votre exaltation.

Je plane désormais au-dessus de vous, cohorte qui m’a libéré, pour m’envoler vers les cieux, puis m’éteindre avec l’aube ascendante et la rosée. Ne soyez pas mélancoliques de me voir me dissiper, ma vie matérielle est peut-être éphémère, mais elle est intense, bénéfique, et elle me permet d’atteindre un état de plénitude transcendantale où je rejoins mes mystiques créateurs, m’unifiant à leurs consciences épurées. Je suis le bâton d’encens évanescent qui parcourt les âges et ne meurt jamais. J’associe le mortel à l’immortel, le fini à l’infini, je suis le symbole de l’émanation de l’esprit divin.

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