Gaétan Beaulieu, forestier de la belle tradition québécoise

par Bob Eichenberger

Je crois que si ce n’est pas encore arrivé, ça arrivera probablement bientôt que des étudiants en écologie appliquée rencontreront Gaétan Beaulieu au laboratoire du douzième du CEGEP La Pocatière après en avoir entendu parler par un de leurs parents qui aurait suivi le cours .

Et pourtant, à le regarder, avec son enthousiasme et sa bonne humeur, il a encore l’air d’un jeune nouveau technicien de lab dont la patience est illimitée, toujours prêt à aider. On m’a souvent dit que le bon travail dans les bois maintient la jeunesse. Gaétan est un autre exemple dans ce sens-là.

J’arrive un samedi après-midi en ski de fond à sa recherche, passé le cul de sac du troisième rang, un endroit où montagnes, vallées étroites et caps rocheux forment un véritable labyrinthe.

Le chemin de motoneige monte en coupant le flanc de montagne en son milieu. C’est impressionnant de trouver mon ami en pleine action dans l’environnement qui lui donne sa force. «Salut, Gaétan! Veux-tu un coup de main?»

J’aime bien poser des questions aux gens et même piquer des jasettes, mais c’est irritant pour les gens qui essaient de travailler d’avoir à arrêter pour répondre aux curieux et aux touristes. C’est pourquoi j’aime bien mieux l’expérience pratique d’aider la personne avec qui je viens parler. On peut parler en travaillant et on apprend beaucoup par le travail. Et quel plaisir que de culbuter des bûches en bas de la pente dans la neige folle, jusqu’au sentier de débardage en motoneige.

«Sur le flanc de la montagne, je n’ai pas le choix de faire ça en motoneige. Je mets plus d’effort à faire mes chemins, comme ça j’ai un accès direct à mes bûches.» Gaétan a raison d’être fier de ses chemins de neige qui sont sécuritaires et horizontaux sur leur largeur malgré qu’ils se collent à une pente abrupte. Il utilise souvent des branches pour renforcer le côté extérieur avec la neige. Au printemps, ces mêmes branches formeront des lisières contre l’érosion.

Nous sommes à un endroit où les vents violents d’il y a deux semaines ont créé un chablis (*arbres versés par le vent). «Normalement, je ne bûcherais pas une pente aussi escarpée, mais comme tu vois, dans un chablis de cette grosseur, il fallait bien récupérer une partie des arbres endommagés.»

«Il y a encore quelques arbres restant qui risquent de tomber, eux aussi. Mais entre-temps, ils ensemenceront l’aire endommagée et protégeront la relève. Je laisse même l’érable de Pennsylvanie pour qu’il y ait de la repousse aussi vite que possible et éviter l’érosion. Et puis, c’est une essence que le lièvre et le cerf aiment bien brouter en hiver.»

«J’évite aussi l’érosion en amenant mes chemins de motoneige là où gisent les bûches. Comme ça, je peux les embarquer sans labourer le sol comme avec un treuil. J’ai même déjà construit une glissade tout le long d’une pente pour descendre des bûches que je récoltais sur un plateau. J’évitais des frais de transport et des problèmes d’érosion.»

«Bon, tu peux embarquer, je crois qu’on a un voyage.»

Gaétan me dit que sa terre à bois a un mille de long par cinq arpents et demi de large, ce qui signifie cinquante et un hectares pour les plus jeunes. Il l’a achetée en 1992. Depuis, il y a installé un petit chalet chaleureux qui fait la joie de ses enfants et constitue son lieu de bonheur à lui.

À partir de ce chalet, il y a un « bon chemin » et un réseau de petits chemins qui font partie de sa méthode d’aménagement forestier. Les petits chemins sont souvent juste assez larges pour un marcheur ou un VTT à quatre roues, mais Gaétan trouve important d’avoir un accès agréable à toutes les parties de sa terre.

«Le plus gros de mon intervention à ce jour a été de faire des chemins là-dedans pour que ça soit accessible. Parce que dès que tu y as accès, c’est plus fort que la raison, tu y vas plus souvent. C’est comme un jardin. Si tu as l’impression que c’est loin, il pourrait y avoir de la maladie ou un chablis, tu ne le saurais pas. Si c’est dans ta cour, tu vas y aller plus souvent.»

«Pendant l’été, soit je travaille mes chemins, soit je marque à la peinture rouge ou au ruban les arbres qui sont mal feuillés, qui ont les feuilles rouges ou qui les perdent de bonne heure, qui ont l’air malades… je fais de la prospection. Je vois ça comme un grand jardin.»

– Ici, je lui demande, c’est un endroit qui a été coupé à blanc avant que tu achètes. Tout a germé en même temps à cause du soleil et la repousse est trop dense. Comment est-ce que tu vas jardiner là-dedans?

«Je laisse ça aller jusqu’à la hauteur de dix pieds. Ensuite je commence à faire des chemins. Parce que c’est à partir des chemins que je peux spotter les meilleurs individus. Ensuite, j’élimine les plus petits, les moins beaux… Je fais un sarclage, un sarclage primaire.»

– J’ai vu que tu as aussi beaucoup de petits chemins dans ta cédrière.

«Oui, c’est en vue de faire des prélèvements graduels. Les cèdres (*thuya occidental) peuvent vivre très longtemps. Jusqu’à 250 ans dans certains cas. Les cédrières sont bien particulières à aménager. C’est un art d’y travailler. Tu ne peux pas tout simplement abattre les plus gros ou les plus petits. D’abord tu as dû remarquer que cette espèce pousse rarement toute seule. On les retrouve plus souvent par talles de cinq ou six. Donc il ne faut pas les éclaircir trop radicalement si on ne veut pas les retrouver couchés sous la neige l’hiver prochain.»

– Aussi, en jardinant comme tu le fais, la qualité et la valeur de ton bois ne peut qu’augmenter.

«Oui, à cette étape-ci, ça ne me dérange pas de ne faire parfois que du bois de chauffage de cette grosseur-là, parce qu’à partir de dix à quinze pieds, je choisis mes tiges d’avenir. Aussi, il y a des secteurs où les seuls gros arbres sont ceux qui avaient été laissés parce qu’ils n’étaient pas bons. Donc, ça ne me dérange pas de les éliminer, ceux-là. Mais des fois, j’en laisse pour les pics. J’en ai pas mal.»

– J’en ai vu en skiant dans tes chemins. Fais-tu des abris fauniques avec des branches de tes arbres coupés?

«La faune a été tellement trappée ici que la forêt en est presque vide. Tu sais, on est près de la ville et c’est facile d’accès. Il y a des gens qui viennent et qui tirent sur tout ce qui bouge. Depuis qu’il y a une barrière, c’est mieux. Mais la faune remettra bien du temps à revenir. Quand je sais qu’il y a des sites qui sont fréquentés par un animal, je modifie ou je fais un aménagement pour l’encourager.»

«Regarde, ici, j’ai un ruisseau. J’ai commencé à l’aménager. Il y avait un endroit où un tracteur passait. Il n’en passera plus. J’ai fait une belle frayère. Je dégage le ruisseau aux endroits où c’est bouché. Maintenant il y a de la belle truite dedans. Il y a aussi plusieurs places où il faut que je traverse le ruisseau. J’ai fait des ponts et ça fait des sites d’ombrage pour les truites. J’ai fait ça pendant mes jours de congé durant l’été.»

«Pour le ruisseau, c’est aussi un avantage de ne pas avoir de la machinerie trop lourde. Tu vois, quand je suis arrivé ici, on utilisait de la grosse machinerie. Un voisin avait une débusqueuse Timberjack et les autres avaient des gros tracteurs. Aujourd’hui, ils tirent tout leur bois avec des motoneiges et des quatre roues sur le chemin qu’on a en commun.»

– Mais un de tes voisins me disait que les VTT se brisaient tout le temps.

«Oui, mais c’est quand même ce qu’il utilise aujourd’hui. Avant, il avait un gros tracteur qu’il chargeait au maximum, ensuite il restait pris avec ça. Pour éviter les bris, il faut rester en dedans de la capacité de notre machine. Et les petites machines sont plus rapides d’exécution. Tu as vu mon voisin passer avec sa vieille motoneige. Cet après-midi, il va sortir deux cordes. Avec un tracteur équipé d’un treuil et d’une chargeuse, il aurait sorti quatre cordes. Sauf que cette motoneige-là, il l’a eue pour deux cent piastres au lieu du deux cent mille qu’il aurait eu à payer pour un tracteur ou de la machinerie forestière plus lourde.»

«Dans mon cas, je commencerai à faire de l’argent pour ce que j’ai investi sur ma terre à bois plus tard dans ma vie. Si j’avais investi deux cent mille, je ne sais pas quand j’aurais pu arriver au dessus.»

«Je trouve qu’on a bien travaillé cet après-midi. Allons au chalet pour boire quelque chose de chaud.»

Dans son chalet, Gaétan ne garde que du café instantané que nous buvons comme du grand cru tellement la chaleur nous fait du bien.

– Il faut être un passionné pour acheter une terre à bois de nos jours. C’est souvent bien plus une responsabilité qu’un investissement. Il me semble que toutes les générations qui suivront vont nous juger par nos travaux forestiers d’aujourd’hui.

«C’est une grosse responsabilité. D’abord, il y a l’investissement primaire. Une terre à bois, c’est cher. Ensuite, c’est la machinerie.»

– As-tu déjà pensé à acheter un tracteur avec un treuil forestier?

«J’ai vu du travail fait au treuil. Je trouve que ça laboure trop. Après ça on a des problèmes d’érosion.»

«J’utilise la motoneige parce que j’ai des marécages où se trouve mon cèdre et du peuplier et sur les flancs de montagne qui sont aussi des milieux fragiles. Ma motoneige a une chenille un peu plus large, une marche arrière, une transmission spéciale avec un « lo » et un « hi ». Parfois ça brise et ça nécessite de l’entretien.»

«Il y a aussi le traîneau en arrière. À ce que sache, il n’existe rien sur le marché pour tirer des bûches derrière une motoneige. Donc, il faut être assez bricoleur pour le construire à partir du modèle qui était utilisé par nos aïeux avec des chevaux. Mais on paie pour nos erreurs. Après neuf ans, je peux dire que je commence à avoir du succès avec mon traîneau. Pour les VTT à quatre roues, il existe une remorque avec une chargeuse. Mais pour récupérer les deux mille dollars que ça coûte, il faut en sortir du bois!»

«Où c’est rentable…? C’est comme je dis à ma femme, je n’ai pas besoin de faire du sport ou de prendre des pilules pour dormir.»

– Mais c’est aussi rentable parce que tu as des enfants?

«J’ai un garçon et deux filles et chacun aura son lot. Ce sera leur héritage. J’aurai jardiné la forêt du mieux que je pouvais et ils continueront à jardiner leur lot parce que je leur aurai appris à jardiner la forêt. Ils pourront y tirer leur bois de chauffage pendant toute leur vie et laisser leurs lots de forêt à leurs enfants aussi.

C’est comme ça. Ils savent qu’ils sont chez eux ici. Le chalet, c’est leur lieu de rencontre. C’est très utilisé. En venant ici, ils se tiennent toujours au courant de ce qui a été fait dans notre forêt.

Le fait que ce soit un héritage que je peux laisser à mes enfants, je ne regarde pas ça du seul point de vue de la rentabilité immédiate. Je prends ce qui est mature ou ce qui se perd et surtout, j’apprends à observer.

C’est quand ils sont haut de même qu’ils apprennent à aimer ça. Il faut qu’ils soient en contact avec la nature comme j’ai été en contact avec la nature à cet âge-là. De la coupe à blanc, je n’ai jamais connu ça.

Mon père avait une terre de douze arpents. Ce n’est pas grand. Mais il disait que ce qu’il faut, c’est une maison chaude et de quoi manger. En plus du bois, il y avait toujours un peu de gibier. Et c’était notre cours pour grandir dans la vie.»

Cette belle journée d’hiver a eu lieu en 2000. J’ai appelé Gaétan presque quatre ans plus tard, pour lui dire que j’ai ressorti ce vieux texte et pour lui parler de mon projet de livre d’écoforesterie et de la revue Aube. Il m’a dit que ses fins de semaine sont encore employées à travailler passionnément dans sa forêt et que ses jeunes apprécient toujours autant leur forêt familiale et son chalet.

Gaétan a influencé le style de travail que je fais aujourd’hui. C’était bon de l’entendre. C’est toujours bon d’entendre la voix d’un homme heureux.

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