St-Camille 2: La Coopérative « La Clé des Champs »

par Olivier Brière

D’après les propos recueillis auprès de François Rancourt, coordonnateur de La Clé des Champs de St-Camille

Cet article fait suite à celui paru dans le dernier numéro de Aube, « Inspiration », dans lequel on présentait la municipalité de St-Camille en Estrie et ses principaux acteurs. Village en santé affichant une vitalité peu commune, le caractère unique de quelques-unes de leurs réalisations et la fierté qu’en ont les gens de la localité seront le prétexte à cette réflexion sur le développement d’une qualité de vie en milieu rural. Pour le deuxième article de cette série, nous nous pencherons sur une jeune initiative, déjà tributaire d’une riche expérience: la Coopérative de Solidarité La Clé des Champs.

Pour la plupart des gens, la campagne évoque presque obligatoirement des paysages agricoles à perte de vue. De même, le trait le plus caractéristique de la ruralité demeure sans aucun doute son activité agricole. Moteur économique, activité nécessaire dans son contexte, l’agriculture représente en effet un mode de vie, une culture à part entière. Autrefois locale, familiale et diversifiée, l’agriculture est aujourd’hui tournée vers des marchés nationaux et internationaux. Comme nous le partageait François Rancourt, la nature de ce changement a influencé considérablement le monde rural:

«Au début du vingtième siècle, notre région a connu un essor économique et démographique sans précédent. Cette époque en était une essentiellement de production agroalimentaire et forestière, de transformation et de commercialisation de nos matières premières. Toutefois, les milieux ruraux ont connu un certain déclin économique et démographique qui s’est accentué d’année en année, d’une part par l’affaiblissement de la diversification agricole et, d’autre part en grande partie lorsqu’on a abandonné la transformation de nos ressources pour tout simplement les exporter.»

Le déplacement graduel de toutes ces étapes de transformation vers l’extérieur de la région et la perte de cette importante activité économique auront donc grandement affecté la localité et menacé ses services de proximité (école, bureau de poste, etc.). Comme nous l’avons remarqué dans le précédent article, la volonté des gens du village à garder ces services était au centre de leur démarche de concertation.

Dès 1999, la réflexion sur la diversification agricole s’amorçait à l’occasion du premier Salon régional sur la diversification agricole de St-Camille, qui a lieu à chaque année depuis. C’est toutefois dans le cadre des cours en éthique des décisions donnés par l’Université de Sherbrooke au P’tit Bonheur de St-Camille que naquit l’idée d’une coopérative à vocation agricole. En février 2003, sous l’impulsion d’une douzaine de citoyens, la coopérative de solidarité La Clé des Champs de Saint-Camille voyait le jour avec l’objectif de renforcer la diversification agricole tout en favorisant le retour à la prise en charge de la transformation et de la commercialisation de la production.

La diversité: un mode de développement

L’expérience est donc relativement jeune, mais pourtant très forte par son intégration à la vie de la collectivité. La première réalisation de la coopérative fut l’aménagement, à l’été 2004, d’un espace agricole en plein coeur du village. La production maraîchère, cultivée sur 12 acres sans engrais de synthèse ni produits chimiques, était vendue à la population sur place ou à l’épicerie du village. Tous les samedis matin, un kiosque installé sur le pas de l’épicerie permettait aux producteurs de rencontrer la population, de la sensibiliser aux produits locaux, d’échanger sur l’expérience de ses membres et d’établir un lien de confiance entre eux et le consommateur. Les jardins étaient ouverts au public et certaines récoltes, comme les patates, étaient faites avec la population. Il aura d’ailleurs fallu réserver tôt cette année pour en avoir ne serait-ce qu’un sac! Probablement que la plupart de ces privilégiés diraient aussi qu’il n’y a pas de meilleures patates à St-Camille que les patates de St-Camille!

Forte de la réponse qu’elle reçoit de la collectivité, la coopérative entend desservir à l’été 2005 une vingtaine de familles avec des paniers de légumes. La Clé des Champs désire ainsi devenir une voie de commercialisation et un soutien pour la relève qui voudrait se lancer dans la production agricole. Cette initiative prendra tout son sens dans les prochaines années avec les projets de développement domiciliaire à St-Camille. En effet, les façades de plusieurs des lots qui seront concédés dans le village donneront directement… sur les jardins de la coopérative! De quoi encourager les gens et la relève agricole à produire leurs propres légumes ou à consommer la production locale.

La coopérative veut également, dans un avenir rapproché, intégrer un volet foresterie à son action. C’est le concept d’agroforesterie (culture sous couvert forestier) qui retient particulièrement l’attention du groupe. Outre la récolte des arbres, il existe effectivement toute une variété de produits de la forêt ayant une valeur commerciale. Ceux-ci sont connus sous la dénomination de produits forestiers non ligneux (PFNL): «Les usages commerciaux associés aux PFNL sont variés: aliments et additifs alimentaires, noix comestibles, champignons, fruits, herbes, épices et condiments, plantes aromatiques, résines, huiles essentielles, produits médicinaux, cosméceutiques, artisanaux, ornementaux et biocarburants.» (Réf.: Centre d’expertise sur les produits agroforestiers [CEPAF] – www.cepaf.ca). En collaboration avec le CEPAF de La Pocatière, La Clé des Champs espère profiter de ce marché émergent en misant toujours sur la diversification de la production locale et sa transformation.

Paysans du monde…

Le tour d’horizon de cette jeune coopérative ne serait pas complet sans parler de l’expérience qu’elle a acquise en octobre 2004 en participant à un événement d’envergure mondiale: Terra Madre. L’objectif d’une telle réunion était ambitieux: «À Terra Madre, les représentants d’un modèle durable de production et de distribution de la nourriture se rencontreront: ils parleront d’un modèle attentif aux ressources de l’environnement, aux équilibres planétaires, à la qualité des produits, de la vie et du travail.» (www.terramadre2004.org)

Organisé par Slow Food, l’événement rassembla à Turin, en Italie, près de 5000 personnes, provenant de 130 pays. Au total, on y accueillit plus de 1200 de ces communautés nourricières qui s’appliquent à produire une nourriture de qualité pour le bien-être global de leur collectivité. En effet, la communauté nourricière est celle qui, par la production de nourriture, s’applique à mettre en valeur le savoir-faire et conserver les liens de proximité entre les différents intervenants (de la production à la transformation à la consommation). Ainsi, cette dimension économique favorise à son tour les relations interpersonnelles et la vie culturelle, qui sont des aspects plus subtils mais tout aussi fondamentaux d’une collectivité en santé.

La délégation de La Clé des Champs est donc revenue au Québec avec le souvenir d’une expérience unique en son genre. «Terra Madre a été une occasion pour nous tous, participants, d’échanger des idées sur plusieurs enjeux mondiaux et, parallèlement, de prendre conscience qu’un courant idéologique transcende toutes ces communautés nourricières. Nous avons pu observer et mettre en action ce dicton devenu universel: « Pensons globalement, agissons localement ».»

«Ces initiatives nous ont permis de confirmer et de poursuivre ce que nous avons déjà entrepris chez nous à St-Camille. Comme on dit, « on n’était pas dans le champ ». Cette expérience nous a poussés, en tant que communauté, à une réflexion plus profonde sur la signification d’atteindre le statut d’une communauté nourricière et tout ce que ça implique pour nous.» Inspirée, la Coopérative La Clé des Champs en est revenue inspirante. Qui sait jusqu’où cette belle impulsion les mènera?

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