La construction d’une maison en bois rond 

par Jonathan Page

Mon expérience dans la réfection et la construction d’un ‘Stabbur’ norvégien m’a beaucoup appris sur les méthodes de construction des maisons traditionnelles en territoire scandinave. Le bâtiment sur lequel j’ai travaillé pendant quelque trois mois est un stabburet datant du début XVIIIe siècle. Il servait à l’époque pour l’entreposage et la conservation des aliments sur une petite ferme paysanne.

Cela faisait une soixantaine d’années qu’il avait été démentelé, après plusieurs années d’abandon, et était entreposé depuis dans une vieille barraque. C’est pourquoi plusieurs ‘logs’ (billots de bois rond) du second étage étaient en très mauvais état et devaient être remplacés. Un Stabbur (ou Stabburet, déterminant un stabbur en particulier) est donc  une maison habitable ou un bâtiment servant à ranger et conserver les provisions. Ses particularités sont d’être plus large au second étage qu’au premier, d’être surélevé, assis sur quatre ou six grosses pierres, avec un escalier un peu décollé de la maison, laissant un espace entre la porte et l’escalier pour éviter l’intrusion d’animaux, rongeurs ou autres, et bien sûr d’avoir un toit en gazon.

Cette construction en rondins est faite pièce sur pièce. Chaque rondin est fixé à ses deux extrémités par une encoche (notch) ajustée aux rondins des murs perpendiculaires, sans clou et sans espace entre les billots. Cette dernière caractéristique la distingue fondamentalement des maisons en bois rond nord-américaines.

En effet, au Canada et aux États-Unis, il semble rarissime,  voire impossible de trouver une habitation d’origine ancestrale qui soit de ce type en rondins de bois ajustés, comme on trouve en Scandinavie. Ce n’est que depuis le début des années ‘30, avec la venue de l’artisan finlandais Victor Nymark et la réalisation du Château Montebello qu’il suppervisa, en Outaouais, qu’une vague nouvelle de maisons en bois rond déferle sur le Québec et au Canada.

La méthode scandinave consiste à ajuster le log du dessus à celui du dessous, par une rainure (groove) que l’on creuse à la hache sur le log du dessus en suivant les courbes et imperfections (noeud, etc.) du log sur lequel il reposera. Pour ce faire, on peut utiliser un crayon de plomb de charpentier pour marquer les lieux où il faut enlever le bois en surplus. Mais au XVIIIe siècle, un outil très spécial s’ajoutait à la courte liste des outils de base pour la construction d’un Stabbur.

Le “meddrager” est un outil à manche en bois et à tête de fer avec deux pointes de chaque coté de la tête. Il permet de marquer un log en suivant la courbe d’un autre. Aujourd’hui pour tracer ainsi deux lignes parallèles on utilise un trusquin ou encore un compas à niveau. Aussi, tout le travail pour couper, canneler (faire la rainure) et trusquiner les billots se fera en bonne partie à la scie à chaîne, seule la finition devra être faite à la hache.

Au départ de mon étude comparative entre les maisons en bois rond nord-américaines et scandinaves, j’avais émis l’hypothèse selon laquelle, en Amérique, l’abandon de cette méthode de construction aurait été dûe à l’oubli ou à la perte de cet outil entre les deux continents. Mais vraisemblablement ce n’est pas le cas et l’on peut retrouver des exemplairs de cet outil dans les boutiques d’antiquités au Québec. D’ailleurs, un crayon de plomb ou encore un simple clou peut aussi faire l’affaire.

En fait, il faut voir que cette pratique d’une rainure, faisant concorder parfaitement chaque log avec celui sur lequel il reposera, a en premier lieu un but d’isolation. En créant ainsi un espace d’air hermétique dans la jonction entre les deux logs on s’assure qu’il n’y aura pas de fissure où l’air extérieur pourra pénétrer.

La technique d’isolation nord-américaine consiste plutôt à garder la forme originale du bois rond et à combler l’espace entre les deux étages de rondins avec de la guenille, de la glaise, du mortier, voire du papier journal, ce qui offre un aspect plus ou moins esthétique tout en demeurant efficace.

Les maisons dites de type pièce sur pièce sont également bâties suivant cette idée de vide à combler entre chaque log, lesquels seront alors équaris sur le dessus et le dessous facilitant ainsi grandement l’ajustement, la jonction se faisant par une ligne blanche de mortier.

Par contre, l’esthétisme pour les Scandinaves est un point non négociable, quitte à redoubler de patience. Alors je suis amené à conclure que la seule raison qui me reste à l’esprit pour expliquer cette différence de pratique est celle du fast-food – fast-building américain.

Car en fait, il faut bien dire que l’ajustement hermétique de deux logs par une rainure est un travail qui demande temps et patience.  Les colons américains n’avaient ni l’un ni l’autre, semble-t-il. En effet, il était à l’époque, ici, davantage question de cabanes, voire de ‘campes’ dont les billots n’étaient parfois même pas écorcés, et qui étaient laissés à l’abandont après usage.

Or, si l’on suit la façon de faire traditionnelle, le résultat de ce travail d’ajustement de précision est vraiment stupéfiant. L’allure que cela donne touche à la perfection de l’art ! C’est une ondulation naturelle toute en rondeurs s’harmonisant avec l’environnement champêtre.

Traditionnellement, chacun des billot est aplani à la hache, ce qui donne à l’ensemble un aspect mur plat, mais sans rien enlever à cet effet de continuité entre chaque billot. Au fil des époques plusieurs modèles de finition se succédèrent quant à la manière de tailler et d’aplanir chaque billot.

Au XVIIIe siècle, à l’apogée de ce mode de construction, la norme voulait qu’on rende parfaitement plats les murs autant à l’intérieur qu’à l’extérieur, quoique souvent plus de soins étaient accordés à l’apparence extérieure qu’intérieure.

Au cours des siècles précédents, on visait davantage une forme ondulatoire obtenue en taillant chaque log en une forme ovale; auparavant chaque billot était simplement arrondi en réduisant les imperfections. Dès 1850 environ, les moulins à scie entraînèrent l’adoption de formes carrées et à l’heure actuelle l’industrie produit des billots plats mais aux angles arrondis. Mentionnons toutefois qu’il est possible de commander des rondins pré-usinés et donc uniformes, ce qui facilite grandement l’assemblage. Mais l’effet n’est évidemment pas comparable.

Aussi, une autre solution de compromis consiste à commander des billots de bois rond coupés de même longueur et déjà écorcés, mais auxquels il reste cependant à faire tout le travail d’ajustement, d’encoche et de rainure. Ces matériaux sont sans contredit les moins chers sur le marché et constituent donc le moyen le plus économique de bâtir sa maison.

On peut par contre, faire appel à un professionnel et se faire construire sur mesure une telle habitation.  Si cette option vous intéresse, le plus grand spécialiste en la matière et « père vivant de la maison en bois rond québécoise » se nomme Jacques Larivière*.

Dans cette idée de modernité, il faut également dire  que de ne jours, pour une efficacité maximale de l’isolation, de la laine minérale ou d’autres matériaux modernes comme la mousse isolante peuvent être employés et placés entre chaque log. Cela n’y paraîtra pas étant donné qu’ils seront placés dans l’espace de la rainure  entre les deux logs.

Cela constitue, en fait, un bon compromis entre tradition et modernité et entre perfection et efficacité. Avec le temps, les billots sècheront et s’affaisseront légèrement les uns sur les autres, écrasant ainsi les joints emplis d’isolant et venant du même fait renforcer la structure. Si ce processus naturel est bénéfique à l’isolation des murs, il faut toutefois, pour cette même raision, prévoir un espace libre au-dessus des cadres des portes et fenêtres de façon à éviter qu’elles soient brisées sous le poids de l’affaissement.

Pour assurer la pérennité des billots, on doit imprégner ceux-ci d’une protection  de goudron naturel faite de résine de pin. Celle-ci est extraite par un procédé de combustion lente des troncs que l’on place en butte et que l’on recouvre de terre avant de faire brûler pendant plusieurs jours. De là origine la couleur noire de ce type de maison. Avec le temps, toutefois, la couleur changera en des tons d’orangé superbes ! Puis, après plusieurs dizaines d’années, elle passera au gris naturel du bois vieilli qui conservera une certaine protection due à la pénétration de l’enduit de gomme de pin.

Cependant, il sera préférable à ce moment de faire une seconde application du produit qui, soit dit en passant, coûte assez cher sur le marché étant donné son mode de production. Il demeure par contre rentable étant donné sa longévité. Car disons-le, si c’est à celui (ou celle) qui bâtit une telle maison que revient la tâche de l’enduire de cette substance, il (elle) n’aurra guère à renouveler l’expérience et c’est généralement à ses enfants que reviendra la tâche, voire à ses petits-enfants !

Aussi, la solidité et la longévité de ce type de structure est impressionnante. Un nombre impressionnant de maisons et bâtiments en bois rond datant de plusieurs siècles et dont la construction peut remonter jusqu’à près de mille ans se dressent encore fièrement en excellente condition et souvents superbement conservés, et entretenus. En Scandinavie surtout, mais aussi à plusieurs endroits en Europe, comme à Étretat en France, des édifices toujours fonctionnels viennent faire la preuve de la valeur et de la viabilité durable de ce type de constructions.

Structurellement, le poids du bâtiment est réparti uniformément sur tout l’assemblage et chacun des billot. Ce sont également les murs qui supportent le plancher et le toit. L’avantage de cette construction est qu’elle est démontable et peut donc être aisément transportée en pièces détachées de son lieu de fabrication au lieu d’établissement. Pour les billots, on choisira de préférence le pin ou encore le cèdre comme essence d’arbre. En alternative on optera pour le sapin ou l’épinette, en s’assurant bien évidemment d’avoir un tronc le plus droit possible.

Enlever l’écorce de l’arbre est la première opération à effectuer après l’ébranchage, et doit se faire dans les premières heures après l’abattage de l’arbre, avant que la résine ne se durcisse. Un bois de pin prendra des siècles avant de pourrir, ce qui lui confère une qualité unique et sans égale.

Lors de la construction, l’assemblage des logs se fait un par un, au cas par cas, en ajustant chacun avec celui sur lequel il reposera et en faisant l’encoche ajustée à ceux des deux murs perpendiculaires. Il est important de ne pas  faire l’encoche ajustée trop serrée, tout en la faisant  de manière à ne pas laisser de jour, car les billots vont rétrécir légèrement en séchant; une encoche trop serrée pourrait être la source d’un soulèvement de log et créer un espace d’entrée d’air.

Les troncs seront également disposés sur les murs en alternant la cime et la base de façon à rétablir de l’un à l’autre l’équilibre des diamètres. On peut également embouveter des logs ensemble pour obtenir un mur plus grand ou pour créer l’espace d’une porte ou d’une fenêtre. Grâce à un madrier vertical se fichant à ses deux extrémités respectivement dans le log du dessous et de celui au-dessus de la section à embouveter, on obtient une jonction stable et à très haute capacité de charge.

Pour le toit végétal, plusieurs techniques d’isolation et d’étanchéité cohabitent encore aujourd’hui. En effet, les technologies modernes se sont ajoutées à l’emploi traditionnel de l’écorce de bouleau qui demeure reconnu et utilisé. La structure de base du toit sera constituée de solives (beams) horizontales, reposants sur les murs avant et arrière qui s’érigent jusqu’au sommet de la maison en réduisant graduellement la longueur des logs. Un espace standard de 60 cm entre chaque solive sera visé. Au-dessus de chacune, on ajoutera une lanière de bois sur laquelle on pourra effectuer le lambrissage (panelling) avec des planches ou des panneaux de bois.

Suivant les procédés actuels, on  fixera donc sur le toit de planches une membrane plastique assurant l’imperméabilité. Sur cette membrane, on disposera directement une seconde membrane, adhésive cette fois, sur laquelle on pourra déposer la terre, généralement en sacs, pour une épaisseur standard de 25 cm. Sur cette base on sèmera un agencement de graminées ou autres végétaux formant la tourbe.

Sous le lambrissage, il est essentiel de laisser un espace vide pour la circulation d’air, ce qui assure la qualité de l’isolation, avant de fixer un isolant de type laine minérale. Sous cette couche épaisse d’isolant, une autre membrane plastique est recommandable avant de fixer des lanière de bois sur lesquelles on effectuera le lambrissage de finition intérieure. Et voilà !

Mes informations relatives à la situation actuelle et historique des maisons en bois rond au Québec et en Amérique du Nord ne sont que partielles.

Ma principale source: La revue “Au Québec” #7 « sept-oct.-nov. 2003 », édition Québec Impression, Nazca Éditions, pp 20 à 38.

*Pour les réalisations de Jacques Larivière: www.maisonsdebillot.com

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