La foresterie alternative

par Olivier Brière

Le but de l’article qui suit est de montrer des exemples de foresterie viables économiquement, socialement et écologiquement.  Les faire connaître dans l’espoir qu’ils soient imités, améliorés et généralisés.

1.  Introduction
Le Québec a toujours été vu comme un vaste territoire aux ressources illimitées.  Sur l’immensité au nord du St-Laurent, la forêt s’étend, semble-t-il, à perte de vue.  Nous voyons, pour la plupart, la forêt tel un bloc sans pouvoir se représenter l’infinie diversité ni la fragilité de ses écosystèmes.  Cela nous amène facilement à se représenter la forêt comme une ressource inépuisable, morcelable à souhait.

Sur l’immensité du territoire québécois, seulement environ 40% de la superficie est favorable à la production forestière, ce qui représente 54, 8 millions d’hectares.  La possibilité d’utiliser ou non la forêt à des fins commerciales reposent sur la quantité, c’est-à-dire la superficie qu’elle occupe, et la qualité de la ressource. Les coupes forestières sont un facteur d’importance dans cet état global de la forêt.  Quelle est la pression et l’impact à long terme de l’industrie sur la forêt québécoise?  Qu’en est-il des modes d’exploitation de la ressource forestière mis en pratique actuellement?  Permettent-ils d’assurer la pérennité de la ressource dans un contexte social profitable pour touTEs?  Sinon, quelles sont les autres avenues possibles?

2.  Bref aperçu de la tendance générale en foresterie.
Au Québec, c’est le Ministère des Ressources Naturelles qui gère la forêt au nom de la collectivité.  Il octroie, pour l’utilisation des ressources forestières, des Contrats d’Approvisionnement et d’Aménagement Forestier (CAAF) qui, selon la loi sur les forêts, représentent des volumes de bois que le gouvernement garantit sur une aire d’exploitation.  C’est-à-dire que, sur une prédiction basée sur des modèles informatiques, le rendement d’une aire est calculé à l’avance et garanti ensuite aux exploitants. Ces compagnies sont aussi supposées respecter le principe du rendement soutenu.   Selon ce principe nous devrions exploiter la forêt de manière à maximiser les profits sans entraver la productivité du territoire, ou en d’autres mots, profiter des “ intérêts ” de la bonne gestion de la forêt au lieu de piger sur le « capital ».  Ainsi tout devrait aller pour le mieux.

La plus ancienne et la plus grande compagnie forestière au Québec, Abitibi-Consolidated détient 13 millions d’hectares de forêt au Canada et se spécialise dans le papier journal (Greenpeace, 1999)

Cependant, la réalité est tout autre.  Comme les possibilités forestières sont calculées sur ordinateurs avec des modèles théoriques et sur une longue période, ils provoquent une distorsion de la réalité sur l’utilisation possible de la ressource.  Ces modèles calculent en effet la croissance des arbres à des taux supérieurs à la capacité de régénération naturelle car ils sous-entendent une augmentation de la productivité forestière suite à des bonnes pratiques d’aménagement, sans vérifier si cela est le cas ni tenir compte des catastrophes naturelles.

Les coupes sont donc permises de cette manière sur près de 90% des terres forestières du Québec, qui sont la propriété du gouvernement.  Par l’octroi des CAAF, le Ministère des Ressources Naturelles reçoit des entreprises des redevances de cette exploitation, le rendant ainsi bénéficiaire des produits de la coupe, alors qu’il doit être en même temps le protecteur de la forêt. Pourtant, ces revenus sont extrêmement négligeables en comparaison des bénéfices dégagés par cette industrie. En 2001-2002, la part des redevances collectées par le Ministère des Ressources Naturelles en forêt représentait à peine 1,4 % de la valeur totale des produits forestiers.

Aujourd’hui, le gouvernement et l’industrie veulent se mettre d’accord pour introduire dans la gestion des forêts le principe de rendement accru, ce qui ne semble guère encourageant.

3. Conséquences écologiques, économiques et sociales

A- Conséquences écologiques

Depuis le milieu des années 80, la méthode de coupe la plus employée en foresterie au Québec est la Coupe avec Protection et Régénération des Sols (CPRS).  Il s’agit essentiellement d’une coupe à blanc avec la particularité que les machines doivent toutes circuler par les mêmes sentiers pour extraire les arbres de la forêt, ce qui limite le tassement du sol.  Même si la CPRS représente une certaine amélioration, les coupes menées de cette manière sur des dizaines, voire des centaines d’hectares amènent des conséquences écologiques catastrophiques pour la faune et l’écosystème en général.  L’habitat des animaux sauvages est réduit à des bandes de 20 m que les compagnies forestières doivent laisser entre deux coupes.  On imagine le résultat.

Pour aider la forêt à reprendre vie suite à une coupe, l’industrie forestière procède ensuite à un reboisement des aires à l’air.  Quelques essences d’arbres à haute valeur commerciale (épinette noire, pin gris, épinette blanche) sont ainsi répandues sans égard à la biodiversité, ni aux types de sols des endroits à reboiser.  Les feuillus représentent à peine 0,2 % des arbres replantés.  Comment ferions-nous pour survivre pendant une année avec un champ de blé d’Inde?  Imaginez-vous poser la question à un ours en remplaçant le maïs par de l’épinette noire.

Cette homogénéisation des essences à haute valeur commerciale semble de plus avoir un lien avec l’augmentation de la sévérité des épidémies d’insectes, qui trouvent en un seul endroit un foyer d’infectation beaucoup plus grand.  Les pesticides sont ensuite répandus en masse pour contrer ce fléau.  Finalement, le génie génétique est venu en aide aux industries forestières et on répand aujourd’hui en pleine nature des essences modifiées génétiquement avec tous les risques liés aux inconnus de telles pratiques.

B- Conséquences économiques

L’industrie forestière est une activité éminemment lucrative.  Elle représentait, en 1999, le quart des exportations nationales et avait généré au Québec 4,67 milliards de dollars.  La majorité de cette somme provenait du secteur des pâtes et papiers qui avait produit 10 millions de tonnes de produits.  De cette quantité, 7,7 millions de tonnes étaient exportées outre frontières.  Cependant, l’industrie forestière québécoise, en procédant de cette manière, vend un produit ayant une faible valeur ajoutée, ce qui veut dire, en somme, qu’elle vend à faible coût une matière première qui nous revient transformée (donc beaucoup plus chère) par la suite.  Elle se situe au dernier rang des provinces canadiennes en ce qui a trait à la valeur ajoutée de la matière ligneuse.  Économiquement donc, même les bénéfices reliés à ce mode d’exploitation généralisé ne sont pas aussi grands que ce qu’ils pourraient être.

C- Conséquences sociales

Socialement, cette activité aurait, selon ses promoteurs, des conséquences éminemment positives pour la communauté.  Les emplois créés et l’activité bourdonnante de cette industrie amènent effectivement un orgasme économique dans la région.  Mais comme toute bonne chose a une fin…  En effet, la mécanisation du travail, notamment au niveau du secteur primaire (coupe et récolte) provoque une diminution marquée des emplois créés dans ce domaine.  Les communautés tributaires de cette activité tendent aussi à diminuer.  Toutefois, il y aurait toujours environ 250 communautés dépendantes à plus de 50 % de l’industrie du bois.  Cette situation ne favorise pas l’émergence d’une diversification de l’économie et la rend vulnérable aux fluctuations des cours du bois et de l’approvisionnement en matière première.  Cela est d’autant plus vrai que ces régions, privées de leur patrimoine écologique, ne peuvent aisément développer les activités récréo-touristiques (pourvoiries, chasse, camping, tourisme d’aventure et tourisme vert…) et agro-touristiques (bleuets, champignons, plantes médicinales, acériculture…) liées à la forêt.

Nous remarquons donc que pour être viable, un projet de foresterie doit respecter la ressource, être rentable économiquement et permettre à toute la communauté d’en tirer bénéfice.

4.Autres exemples de foresterie. 

Les exemples de foresterie qui favorisent à la fois l’environnement, la communauté, en plus d’être rentables économiquement sont plutôt rares au Canada.    Il existe cependant plusieurs projets qui ont tenté de répondre ou bien à toutes ces conditions, ou bien à la plupart, d’une manière qui a en tous cas le mérite d’être originale et d’éveiller à de nouvelles manières de faire la foresterie.

A- La foresterie à petite échelle.

Voici deux modèles de gestion autosuffisante qui permettent à leurs propriétaires de vivre bien, mais modestement, en accord avec leur environnement.

Windhorse Farm est une petite ferme forestière de 100 hectares qui est aménagée depuis 160 ans sans compromettre le volume de bois récolté.  On y récolte des arbres individuellement ou en petits groupes avec l’aide de chevaux.  On y récolte seulement les essences à haute valeur commerciale et ce, peu importe leur âge.  Les immenses arbres sont toutefois laissés sur pied. Les billots sont sciés sur place afin de laisser les copeaux sur place et d’en nourrir le sol.  Le bois de la ferme est destiné à être transformé en produits ayant un grande valeur ajoutée, comme des instruments de musique, des meubles ou des planchers de bois.  La production représente 60% de la croissance annuelle.  La ferme compense sa production par l’achat de bois à des fermes forestières pratiquant aussi l’écoforesterie pour lequel elle débourse un montant significativement plus élevé en reconnaissance de ces pratiques responsables.  Pour plus d’informations, visitez www.windhorsefarm.org

Le Domaine Otis est une ferme forestière de 366 hectares gérée depuis 1957 par son propriétaire Léonard Otis, et depuis quelques années par un de ses neveux.  La méthode de récolte sur  la propriété consiste essentiellement dans la récolte du bois mort pour le sciage, pour la pâte ou comme bois de chauffage.  En plus ce cette activité, M. Otis tire également profit de la forêt par son érablière avec ses 84 600 entailles.  Un lac ensemencé sur sa propriété représente un autre débouché économique associé à l’aménagement de cette forêt.  Elle est aussi un lieu d’apprentissage puisqu’il organise des rencontres de sensibilisation sur la forêt pour les enfants.  La culture de la forêt revêt ainsi une dimension sociale importante.  On peut lire un livre écrit par M. Otis, Une forêt pour vivre (éditions de la Pleine Lune), dans lequel il décrit son expérience et plaide en faveur de l’importance de la protection de la forêt pour les générations futures.

B- Le concept de la forêt habitée 

Pendant les années 80, en réaction à la création des CAAF, un mouvement citoyen s’est organisé pour permettre à la population de s’approprier des terres publiques de manière à y installer des fermes forestières ou des forêts communautaires.  Ce mode d’occupation du territoire est défini comme “un mouvement social d’occupation et d’usage du territoire forestier de manière à en assurer sa pérennité en tant qu’écosystème et sa viabilité comme milieu humain” ou tout simplement comme “un écosystème dominé par les arbres et géré par une communauté pour un ensemble de valeurs et de bénéfices”.  Le but de tels projets était de protéger les écosystèmes de la forêt et de faire bénéficier à toute la communauté des retombées socio-économiques de la foresterie.

Le meilleur exemple de ce type d’organisation demeure encore la Corporation de gestion de la Forêt de l’Aigle (CGFA).  La corporation regroupe plusieurs intervenants municipaux, privés, autochtones qui tentent de composer avec deux concepts : la gestion intégrée des ressources et la foresterie durable.  Sur ce territoire, aucun CAAF n’est octroyé et les objectifs de la corporation sont d’assurer la production de matière ligneuse en même temps que les activités récréotouristiques.  La population peut ainsi profiter à la fois des retombées économiques de l’activité forestière et du patrimoine écologique qui est sauvegardé.  La gestion de cette forêt peut être citée en exemple pour plusieurs réalisations comme des audiences publiques, la mise en œuvre d’une gestion multi-ressources, l’inventaire de la flore et de la faune, l’essai de nouvelles techniques forestières…

C- Le concept de l’écoforesterie 

En se référant à l’article de Robert Eichenberger pour connaître plus à fond cette méthode, citons seulement l’exemple du bassin versant du Harrop-Procter pour l’illustrer.

La majorité de la population du petit village de Proctor en Colombie-Britannique s’alimente des sources que l’on retrouve en forêt pour l’eau potable.  Afin de préserver ces écosystèmes fragiles, la population s’est organisée en communauté forestière pour répondre à l’appel du Minisre des Forêts qui en 1997 souhaitait voir la création de projets-pilotes de forêts communautaires. Suivant les recommandations de la Silva Forest Fondation, la société retire annuellement autour de 2600 mètres cubes de bois sur 1 301 des 12 967 hectares du territoire du bassin.  Cette coupe annuelle est relativement petite pour le territoire et s’exlique par la topographie accidentée du territiore ainsi que de la coupe forestière déjà effectuée sur des terres privées de cette région.

La société mise actuellement sur la transformation des produits forestiers sur place afin d’augmenter le nombre d’emplois dans la région et pour obtenir la plus grande valeur ajoutée à ces produits. Des productions non-ligneuses comme les herbes sauvages sont encouragées. On peut en savoir plus sur les démarches de la communauté en visitant le site suivant: www.hpcommunityforest.org

D- La certification forestière 

Afin d’assurer la viabilité et la reconnaissance des pratiques responsables en foresterie, différents labels de certification ont vu le jour ces dernières années dans le monde.  Cette certification se veut, comme en agriculture biologique, une garantie de l’intégrité du mode de récolte autant que de la saine transformation des produits issus de la forêt.  Parmi les plus importants organismes de certification, mentionnons Smart Wood et Forest Stewardship Council www.fsccanada.org  Vous pouvez donc contribuer directement à la qualité de la gestion des forêts.

Conclusion

Comme nous pouvons le voir, les modèles alternatifs de foresterie sont nombreux et extrêmement versatiles.  Chacun possède sa particularité, chacun possède ses solutions et exploite un ou plusieurs aspects d’une gestion viable à long terme.  Cette gestion, comme nous l’avons vu, devrait être accessible et profitable pour la communauté afin d’assurer l’appartenance et la diversité des développements des initiatives régionales.  La diversification des activités économiques en forêt est un moyen de profiter de toutes les potentialités de ces riches écosystèmes.

Cela dit,  la question n’est pas seulement de remettre en question le mode d’exploitation des ressources naturelles.  Il faudra en premier lieu effectuer un changement individuel et social radical dans notre consommation et notre dépendance envers les produits issus de la forêt.

C’est sûrement ce qui aura le plus d’impact sur sa condition et celle des espèces qui y vivent.  Les produits certifiés sont une avenue, une autre consisterait en l’achat de papier recyclé afin de protéger les ressources déjà existantes.

Il existe également plusieurs alternatives au papier de cellulose et qui ont des rendements jusqu’à 500 fois supérieurs à ce que la forêt peut produire (kenaf, chanvre).  Contrairement à ce que le discours dominant laisse entendre, les alternatives viables et profitables pour touTEs pullulent.  La véritable conscientisation émerge, mais reste à faire.  Pour s’inspirer, je ne vois pas de meilleure école que d’aller là-bas, directement sur le terrain, et de prendre contact avec cette Nature qu’on cherche encore à encager à l’extérieur de nous-même. À quand remonte votre dernière marche en forêt?

 

Références:

L’article est presqu’en totalité le résumé d’une analyse rédigée par des étudiants de l’UQAM : L’aménagement forestier au Québec: Analyse critique du rendement accru et recensement des alternatives viables.

 

Autre source : 

Avant que la forêt ne devienne l’ombre d’elle-même, Mémoire présenté à la Commission d’étude sur la maximisation des retombées économiques de l’exploitation des ressources naturelles dans les régions ressources par Solidarité rurale du Québec en Février 2003 : www.solidarite-rurale.qc.ca

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