La hutte de sudation: Sur la piste rouge

par Frère Ours

Kwe Kwe! (« Bonjour », en algonquin!) Nous savons tous que l’élément aquatique par excellence, l’eau source de vie, a pour fonction entre autres de laver et purifier nos corps des saletés de tous les jours. Cependant, son pouvoir de purification va encore plus loin. Sous sa forme gazeuse (la vapeur) l’eau, en collaboration avec le feu, la terre et l’air, pousse la notion de nettoyage à son maximum. En effet, la vapeur d’eau nous aide à nettoyer jusqu’à l’intérieur de nos cellules en libérant les toxines dans la sueur. C’est le principe même des sweat lodges amérindiens (ou huttes de sudation). En fait, la technique des bains de vapeur n’est pas exclusive aux autochtones, on la retrouve un peu partout dans le monde : le sauna finlandais, les thermes romains, le bania (ou banya) des russes, le hammam dans les pays du Maghreb ou encore le mushi-buro des Japonais. Tous représentants d’une même pratique d’hygiène corporelle fort ancienne et universellement répandue.

La tradition amérindienne
Laissez-moi vous entretenir plus longuement de la hutte de sudation amérindienne, sur laquelle j’ai le plus d’expérience. Chez nos frères et sœurs rouges, le rite de purification englobe à la fois le corps, l’âme et l’esprit. Toutes les étapes de construction et de préparation, jusqu’à la réalisation du sweat lodge, sont entreprises comme un rituel, avec des prières et des règles. Participer à une hutte de sudation, c’est revivre le mythe de la création. La hutte elle-même représente le ventre, l’utérus de la Terre mère. Avec l’union des éléments, les participants affrontent la mort (la noirceur) pour renaître tout neufs et purifiés. Et parfois même le Grand-Esprit les comble de visions. Le symbolisme peut être poussé plus loin. En associant les pierres rouges au feu primordial, le climat cataclysmique de la terre avant la vie et l’eau primordiale, la mer d’où est née l’existence terrestre, nous assistons à la Genèse!

La construction
Plusieurs techniques existent pour ériger une hutte de sudation. Dans le Nord-Ouest canadien, on utilise des planches de cèdre, dans le Far West on recouvrait la hutte avec des peaux de bison, même les Inuits faisaient des bains de vapeur dans leurs igloos. La technique la plus répandue dans toutes les Amériques est le dôme, appelé Inipi chez les Sioux-Lakota, qui signifie « naître de nouveau ». Le guide de la cérémonie cueille de chaque arbre reconnu pour sa souplesse (saules, jeunes bouleaux, noisetiers…), en prenant bien soin d’offrir un peu de tabac et de faire une prière afin de remercier l’arbre pour sa vie. Ensuite, il construit la hutte en commençant par les quatre piliers principaux qu’il placera aux quatre points cardinaux, symbolisant ainsi la roue de médecine (principe de base de la spiritualité amérindienne). Les arbres sont attachés avec des racines pour former éventuellement une sorte de gros panier inversé (fig.1). La grosseur de la hutte dépend du nombre de participants prévu. On la construit généralement assez basse pour maximiser l’effet de la vapeur. L’emplacement de la porte est presque toujours à l’est, au soleil levant, qui est aussi l’emplacement du feu qui chauffe les Grands-Pères (les pierres), créant ainsi une ligne de pouvoir qu’il ne faut jamais franchir au moment de la cérémonie (fig.2). Une fois le squelette de la hutte terminé, on le recouvre de peaux, d’écorce ou encore (version contemporaine) de toiles et de couvertures. Il faut s’assurer qu’aucune lumière n’y pénètre.

Des rôles spécifiques sont confiés aux hommes et aux femmes. Les hommes doivent chercher les Grands-Pères (les pierres) en offrant également du tabac et une prière pour chaque pierre, et s’occuper du bois pour le feu. Les femmes doivent cueillir du cèdre pour en mettre partout sur le sol de la hutte de sudation et s’occuper de l’eau pour la cérémonie. Le cèdre est l’une des quatre plantes sacrées des autochtones (cèdre, tabac, sauge et foin odorant). Elle a pour fonction la purification.

Le rituel
Quand les roches sont chauffées à bloc et brillent d’un rouge vif, il est temps d’entrer dans la loge. À tour de rôle les participants s’introduisent, toujours dans le sens des aiguilles d’une montre. Le guide entre en dernier avec ses instruments sacrés (tambours, hochets) et ses plantes-médecine. Ensuite, c’est le gardien du feu qui apporte les pierres chaudes une à une et qui fermera la porte. Il continuera de veiller au respect des lieux et à alimenter le feu pour les Grands-Pères qui restent. C’est un travail ardu et primordial au bon fonctionnement du sweat lodge. Là commence le rituel! Le guide-chaman ou homme-médecine dépose sur chaque pierre une pincée de plantes sacrées en récitant une prière. Puis il commencera à verser de l’eau sur les pierres chaudes, ce qui libérera la vapeur, rendant l’habitacle torride, parfois même à la limite du tolérable. Habituellement, le rituel de la hutte à sudation est constitué de 4 étapes, appelées aussi les 4 portes. Après chaque porte on ouvre la hutte et les participants peuvent à leur guise se rafraîchir à la rivière ou demeurer dans la hutte (les huttes à sudation sont souvent construites près d’un point d’eau). À chaque nouvelle porte on ajoute de nouvelles pierres, ce qui augmente graduellement l’intensité de l’expérience. On prie, on chante et chaque porte est dédiée à un aspect de la vie. Cela peut être la guérison, les enfants, les femmes, les gens qui souffrent, la paix dans le monde, etc. On appelle les esprits pour qu’ils puissent nous aider à guérir, à nous purifier et à faire de nous des êtres meilleurs. À la fin des 4 portes, après avoir sué toutes leurs toxines, les participants se voient parfois offrir des fruits et même un peu de sucre d’érable, question de briser le jeûne instauré quatre jours avant l’expérience.

C’est la renaissance, on sort de la loge et tous sautent dans la rivière. Quand la lune est pleine et le temps doux, on ressent, outre la fatigue, un bien-être réconfortant, digne de notre nouvelle vie qui commence.

Le rituel terminé, le guide doit brûler tout le cèdre de la loge, qui a absorbé les impuretés et les mauvaises énergies des participants. Dans certaines cérémonies, on brûle aussi des petites pochettes de couleur (ou bundles), associées aux directions et contenant du tabac, vers lesquelles les participants ont envoyé leurs prières pour le Grand-Esprit, et qui ont été suspendues dans la hutte tout au long des préparatifs et du rituel. La hutte sera également brûlée quand toutes les cérémonies seront terminées, assurant la purification absolue.

Après un sweat lodge, laissez-moi vous dire que les premières gorgées d’eau valent bien plus que tout l’or de la terre. Mais je ne vous conseille pas d’aller aussi loin, à moins d’être accompagné, comme j’ai eu la chance de l’être, par un homme ou une femme médecine. La hutte de sudation amérindienne est une expérience riche et bénéfique pour la santé physique et mentale. Le printemps est d’ailleurs un bon moment pour entreprendre un jeûne et participer à un sweat lodge, afin de se débarrasser des toxines accumulées durant l’hiver et de renaître à la vie, prêt pour un autre cycle des saisons.

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