La liberté logicielle

par Alexandre Quessy

Partout à travers le monde, les logiciels libres gagnent chaque jour davantage en popularité. Cela s’inscrit dans un grand mouvement en réponse aux enjeux du contrôle de l’information et de la propriété intellectuelle. Gratuits et modifiables, ils sont disponibles autant pour les systèmes conventionnels tels que Windows ou Macintosh que pour le système GNU/Linux. De nombreux groupes s’organisent pour favoriser l’appropriation collective des logiciels libres. Pour être cohérent avec des valeurs de consommation responsable et équitable, les organismes et citoyens engagés ont tout intérêt à faire le saut vers l’informatique libre.

Quels sont les enjeux?
De nos jours, l’informatique est présente dans tous les domaines. Avec elle, nous gérons des informations de toutes sortes. Elle nous aide à créer et à nous organiser. Les organisations communautaires sont donc elles aussi dépendantes de ces technologies.

Avec la popularisation d’Internet, les échanges d’information se sont accrus très rapidement. Cette nouvelle réalité du monde des technologies de l’information et des communications (TIC), celle du partage, entre en conflit avec le modèle conventionnel de propriété intellectuelle. La copie illégale, ou “piratage”, s’est généralisée dès l’apparition de la photocopieuse, du magnétophone et du graveur de CD. L’information dans la Noosphère est intangible, s’échange rapidement et se trouve partout à la fois. Ironiquement, la multiplication des utilisateurs illégaux profite de façon indirecte aux vendeurs de logiciels, car une partie importante de ceux-ci paient tôt ou tard les logiciels, étant déjà familiers avec ces outils. Par exemple, pour s’assurer de l’utilisation généralisée de ses logiciels, Microsoft a fait plusieurs dons d’ordinateurs fonctionnant sous Windows, en Namibie notamment.

Le contrôle de l’information est un enjeu important, et relié à toutes les autres causes sociales d’aujourd’hui. Sous prétexte d’augmenter la sécurité et de punir le “piratage”, des forces multinationales s’organisent présentement pour réduire la liberté d’expression sur Internet, menacer la confidentialité des informations échangées et du contenu même de votre ordinateur, notamment pour vous faire louer les MP3 que vous écoutez. Les logiciels libres aident les organisations à communiquer en toute légitimité. De même, plusieurs collectifs comme wikipedia.org créent ce que l’on nomme de l’information libre. On peut donc consulter celle-ci et la modifier sans restriction. Vous doutez de la qualité de ces contenus? Allez voir par vous-même! Le wiki, un nouveau moyen de rédaction collective sur le Web, est un exemple de technologie qui vient bouleverser notre manière de penser et de créer.

Qu’est-ce qui ne va pas avec les logiciels propriétaires?
Les systèmes d’exploitation commerciaux, dont Microsoft Windows est le plus répandu, sont monolithiques, tout-en-un et fermés. Ils nous imposent jusqu’à une méthode standardisée de créer et de s’organiser. Le logiciel propriétaire favorise la concentration des capitaux, et donc le monopole. Cela fait monter les prix et les investissements en marketing et baisser la qualité et l’esprit d’innovation. Les corporations vendeuses de logiciels gardent leur code source confidentiel et refusent de le partager pour étude ou modification, tout en copiant allègrement les innovations de leurs compétiteurs. L’achat d’un logiciel propriétaire n’est en fait qu’une location: les utilisateurs se trouvent dépendants d’un fournisseur de logiciels et doivent suivre le rythme imposé par les mises à jour et les formats de documents commerciaux. Pensons aux formats Word, GIF, MP3, Excel, PowerPoint ou Photoshop qui sont largement utilisés. Notez que ces formats cachent parfois à votre insu des informations telles que votre nom d’utilisateur et le numéro de série de votre logiciel. Par opposition, les formats ouverts comme le RTF, JPG, PNG, OGG Vorbis, HTML ou XML nous permettent d’avoir confiance en la lisibilité future de nos informations, de les posséder réellement. La preuve: de nombreux formats propriétaires d’hier sont illisibles aujourd’hui.

Dans les faits, et si l’on fait abstraction de la notion d’illégalité et d’illégitimité, la copie constitue en fait un acte de partage et de fraternité. Le public est naturellement enclin à ne pas accepter les pouvoirs que se donne le copyright. C’est donc une raison de trouver un autre moyen de préserver ses droits intellectuels.

Et le droit d’auteur?
Le droit d’auteur, ou copyright, est censé protéger l’auteur. Mais, dans les faits, c’est le plus souvent ce droit d’auteur qui est la source directe de revenus pour la maison d’édition, de production ou de développement informatique. Le droit d’auteur protège la corporation.

Les logiciels libres viennent offrir un nouveau modèle de partage et de collaboration et une alternative au modèle de marchandisation de la propriété intellectuelle qui prévaut actuellement. Pensons par exemple aux semences et aux gènes brevetés par les multinationales de la pétrochimie.

Qui sont ces gens qui font des logiciels libres?
C’est autour du projet GNU, né en 1984, et de la fondation pour le logiciel libre que s’est créé ce vaste mouvement international. GNU se prononce “gnou”, comme le quadrupède africain de la famille de l’antilope. Il s’agit de programmeurs qui échangent leurs codes sources librement afin de créer un système complet dans le style de UNIX et de sans cesse apprendre, coopérer et s’entraider. C’est Richard Stallman qui a créé le concept de “copyleft” et la licence publique générale GNU (communément appelée GPL), la plus utilisée pour les logiciels véritablement libres. Cette licence garantit que les produits dérivés d’un logiciel seront également libres.

Depuis plusieurs années, de nombreux logiciels libres sont surtout utilisés par des programmeurs, ou du moins des gens qui sont familiers avec les instructions en ligne de commandes textuelles. Pour notre plus grand bonheur, une interface de plus en plus conviviale rend GNU/Linux accessible de nos jours même pour les enfants et les personnes peu familières avec l’informatique.

Qu’entend-on par “libre”?
Les logiciels et le code source doivent être accessibles par tous sans discrimination. Cela implique que tout programmeur peut participer au processus de développement et que le logiciel soit disponible gratuitement. Les 4 libertés fondamentales sont les suivantes: 0. Liberté d’utilisation pour tout usage; 1. Liberté d’étude du code source; 2. Liberté de modification; 3. Liberté de redistribution. On peut donc dire que tout logiciel libre doit être disponible gratuitement. Cela n’empêche personne de faire des sous avec le support technique ou des services d’installation.

Qu’est-ce que Linux?
GNU/Linux est exactement à l’opposé de l’attitude monopolisante des logiciels propriétaires. Les logiciels GNU forment une constellation de petits utilitaires qui fonctionnent en coopération autour du noyau Linux pour faire fonctionner votre ordinateur. Chacun est souvent spécialisé dans une tâche bien précise. C’est une courtepointe postmoderne qui vient en plusieurs saveurs. Chaque distribution Linux consiste en un ensemble de logiciels qui s’installent harmonieusement et vous permettent d’utiliser votre ordinateur. Parmi ceux-ci, plusieurs comme Mandrake et son petit frère québécois EduLinux sont maintenant assez simples à installer. D’autres sont davantage orientés vers l’installation réseau de paquets interdépendants. Debian, qui utilise cette dernière approche, est organisé de manière plus communautaire que commerciale. Avec ce logiciel, il est facile de choisir de n’installer que des paquets considérés comme totalement libres. Il existe également des CD vivants comme Knoppix, Kanotix ou Puppy qui peuvent démarrer un système complet à partir d’un CD.

Puis-je utiliser des LL sur Mac ou Windows?
On peut utiliser des logiciels libres sur des systèmes d’exploitation non libres comme Macintosh ou Windows. Sur Mac OS X, avec Fink et X11 (ou XFree86), nous avons présentement accès à plus de 1400 logiciels libres. OpenOffice.org est disponible pour Windows et Mac sans problème. Des milliers de logiciels pour Windows sont lancés sous la licence GPL et s’installent en quelques clics.

Pour le Web, il existe des centaines de systèmes de gestion de contenu, notamment sur SourceForge.net, avec lesquels vous pourriez vous faire un site Web dynamique assez facilement. Ces outils Web permettent de décentraliser les tâches de mise à jour des sites web et de faciliter le travail d’équipe. Développer un programme sur mesure peut être très long et coûter cher. Ceux-là sont gratuits et largement testés par de nombreux utilisateurs. Il ne reste qu’à en choisir un qui soit polyvalent, sécuritaire, flexible et qui jouisse d’une bonne communauté de programmeurs. Un peu d’aide peut aussi s’avérer utile.

Y a-t-il des risques à les utiliser?
Les LL qui sont bien connus sont très stables et généralement rapides et légers. La très grande majorité des virus actuels sont conçus pour Microsoft Windows. GNU/Linux, quant à lui, se démarque particulièrement par sa très grande sécurité grâce à un système évolué de droits des utilisateurs et des processus. Les logiciels libres sont développés par de nombreux programmeurs et testeurs des quatre coins du globe qui agissent en collaboration pour régler le moindre problème en communiquant par Internet. Ces auteurs mettent leurs codes sources à la disposition de tous et mettraient donc en jeu leur réputation si leurs logiciels n’étaient pas de bonne qualité. De plus, ils sont souvent les premiers à utiliser leurs propres produits.

Pour la plupart des logiciels libres, il existe une communauté active qui est prête à vous aider en tout temps si vous avez un pépin avec votre logiciel, mais il n’y a aucune garantie qu’une telle aide vous sera donnée. Il se peut que vous tombiez sur un programmeur qui n’offre aucun support pour son produit. De plus, ne pensez pas trouver avec GIMP un logiciel “meilleur” que Photoshop, car Adobe a beaucoup plus de moyens financiers que GNU pour développer un produit de qualité. C’est plutôt par rapport à la sécurité, la diversité et la flexibilité que nous sommes choyés avec le projet GNU.

Vais-je continuer à pouvoir lire mes courriels et jouer à des jeux?
La plupart des technologies Internet ont été conçues sur UNIX, l’ancêtre de Linux. Il n’y a donc rien à craindre de ce côté. D’ailleurs, avez-vous essayé le navigateur Web Mozilla Firefox? Vous pourrez aussi lire les formats propriétaires Word et Excel grâce à la suite OpenOffice.org. GIMP peut lire toutes sortes de formats d’images et des logiciels comme Blender pour le 3D, Xine et Cinerella pour la vidéo, Sodipodi pour le dessin vectoriel et Audacity pour l’audio (disponible aussi pour Mac) vous donneront pour la plupart des fonctionnalités multimédia dont on peut avoir besoin. Même le célèbre jeu Doom est maintenant libre!

Qui peut m’aider à faire le saut?
Vous pouvez dès maintenant télécharger des centaines de logiciels libres pour votre système actuel. Si vous voulez installer GNU/Linux, mieux vaut demander de l’aide à un ami. À Montréal, de nombreux groupes utilisent et valorisent ces logiciels. Ils ne sont pas là pour garantir une assistance technique, mais plutôt pour favoriser le partage et la coopération entre gens passionnés. Le projet GNU repose sur des valeurs de “fais-le toi-même” et de “lis le manuel”. Comme organisations, il y a FACIL, pour l’Appropriation Collective de l’Informatique Libre; ÎleSansFil, qui installe des réseaux sans fil dans les commerces; Koumbit, une OBNL qui offre de l’hébergement Web pour les OBNL; Communautique, qui offre de nombreux services et formations, ainsi que les Cogitateurs-Agitateurs qui organisent des événements en rapport avec la libération de la propriété intellectuelle. Dans les Laurentides, il y a le CACI de Val-Morin qui offre un accès Internet et des services exclusivement avec les logiciels libres. À cela s’ajoutent de nombreux groupes d’utilisateurs de Linux (GUL).

Est-ce un modèle transposable dans d’autres domaines?

Pour les arts et la littérature, il existe de nombreuses licences inspirées par la GPL. Les différentes licences Creative Commons, la licence Art Libre et la Licence de documentation libre GNU favorisent la transformation et la réutilisation du contenu par d’autres auteurs.

En général, une oeuvre tombe dans le domaine public après 50 ans. Un géant des médias a par contre récemment obtenu l’augmentation à 70 ans aux États-Unis de la durée de ces droits puisque, vous savez, Mickey Mouse allait avoir 50 ans!

Avec le copyleft, c’est le contenu lui-même qu’on cherche à protéger et améliorer. Vous aimeriez entendre votre chanson dans un film? Le copyleft permettrait à un réalisateur de l’utiliser sans besoin d’autorisation.

En éducation, on devrait valoriser le système GNU/Linux. En plus de valoriser le partage, il nous aide à comprendre le fonctionnement de l’ordinateur et offre des programmes très bien conçus. Le modèle du logiciel libre favorise l’apprentissage par projets. D’ailleurs, de nombreux universitaires écrivent des logiciels libres. De plus, GNU/Linux est écologique, car il nous permet de réutiliser des ordinateurs plus anciens grâce à des technologies client-serveur comme Skolelinux.

La communauté scientifique se tourne très souvent vers l’informatique libre lorsque vient le temps de créer un logiciel spécialisé pour effectuer des calculs ou des opérations délicates, notamment en médecine et en physique. Cela est dû à leur fiabilité et leur simplicité, ainsi qu’au partage facilité du résultat des recherches. L’histoire nous prouve également que le partage des données scientifiques a accéléré les avancées techniques et théoriques.

Pourquoi faire ce choix?
Miser sur les logiciels libres, c’est cesser d’exporter ses capitaux pour mettre plutôt l’emphase sur une économie de services. L’idée est de miser sur eux pour réduire les coûts et accroître l’indépendance technologique. Plus tôt ont fait le changement, moins on aura à convertir ses anciens fichiers propriétaires. Il est raisonnable de croire qu’avec l’amélioration des méthodes d’installation de GNU/Linux, la proportion des utilisateurs atteindra bientôt une masse critique qui en fera le système d’exploitation dominant. Déjà plus de 60 % des serveurs Web fonctionnent avec GNU/Linux, Apache et des langages libres comme Perl, Python et PHP.

Derrière la voie apparemment unique des logiciels propriétaires, celle des logiciels libres s’impose à moyen terme pour tout citoyen engagé qui souhaite demeurer cohérent avec ses valeurs de solidarité. Si vous boycottez les multinationales de fast-food, ne vous sentez-vous pas mal à l’aise d’utiliser encore Excel? Les logiciels libres, ça va de soi pour une organisation communautaire. Soyez solidaires avec la communauté des gentils programmeurs. Avec ceux-ci viennent la légitimité, la connaissance et l’indépendance. On ne perd rien à partager quelque chose de virtuel. La société civile s’est donné un système et des logiciels. Pourquoi s’en priver?

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