La prise de décision par le consensus

par Passerelle Éco

Comment un groupe qui partage un projet peut-il prendre les meilleures décisions ? Comment favoriser la plus large contribution possible des membres du groupe, aussi divers soient-ils, à la prise de décision ?

Il existe de nombreuses variantes quant à la manière de procéder. Ces textes présentent les principes de la MC (Méthode du Consensus) et des repères pour sa mise en oeuvre. Ils s’inspirent des présentations qu’en ont faites Roberto Macchio (pour la Fédération Italienne du Commerce Équitable et Solidaire) et Bea Briggs (pour le Global Ecovillage Network).

Passerelle Éco est une revue européenne qui traite de sujets écovillageois en plus de fournir un bottin des différents lieux et projets où l’on pratique et promouvoit une existence écologique.

Cet article inaugure un premier échange outre-mer entre les deux revues, qui espéront-le seras long et fructueux.

Passerelle Eco
www.passerelleco.info

La Méthode de Consensus est un processus de discussion, d’analyse et de débat, grâce auquel un groupe arrive à prendre des décisions sans avoir recours au vote. Le principe en est que chacun détient une part de la solution.

C’est une approche non violente, et à ce titre, elle considère le désaccord et le conflit comme un phénomène naturel, ni juste ni faux en lui-même, mais expression de la force de vie de personnes différentes, et qui résulte de la rencontre sur un même territoire de leurs intérêts respectifs.

 

Mémento pratique

Contexte et objectifs :

-Un groupe a des objectifs communs qu’il veut réaliser collectivement. Il faut organiser la discussion afin que chacun soit partie prenante et s’approprie la décision.

-Chacun exprime son opinion.

 

Cinq préalables :

-Volonté réelle de chacun de partager le pouvoir. Attention au faux consensus où des personnes ont du mal à abandonner le pouvoir. Il faut être conscient de son rôle dans le groupe.

-Engagement de chacun sur ce procédé.

-Objectifs communs (définis au préalable).

-Un “facilitateur” est choisi pour animer la réunion. Cette personne neutre est  extérieure au groupe, ou non impliquée dans l’ordre du jour; elle doit avoir toute la confiance du groupe. Il peut être différent à chaque réunion.

-Ordre du jour clair : préparé à plusieurs et non pas par un ou deux leaders. Le facilitateur de la réunion doit bien le connaître.

-Trois temps dans l’ordre du jour : Si possible, un même sujet doit être traité en trois séances différentes; Cela suppose une organisation dans le temps, et permet un mûrissement des questions et positions.

Les différents rôles :

-L’animateur-faciliteur : Son rôle est d’aider à prendre les meilleures décisions possibles. Avec quelques membres du groupe, il établit le minutage de l’ordre du jour. Le facilitateur doit poser souvent des questions pour voir si tout est clair pour tous, être patient et calme, avoir une bonne mémoire et le sens de l’humour.

Il s’entoure d’une équipe, dont au moins les 2 premiers rôles ci-après doivent être décidés à l’avance :

-Le secrétaire établit le compte rendu
-Le gardien du temps
-Le gardien de l’ambiance
-Le scribe met les idées en ordre au tableau
-Le gardien de la paix (pacificateur)
-Le gardien du seuil empêche d’autres personnes de déranger
-Les initiateurs des propositions, qui prennent la responsabilité de présenter l’idée et de la soutenir.

Contenu d’une proposition
Chaque proposition débattue doit être clairement définie pour tous avant d’être adoptée :

-Titre
-Date
-Résumé de l’idée principale
-Description de ce qui amène l’idée
-But et justification
-Actions à entreprendre (coût, quand, comment.)

Procédure

Il n’y a pas de vote après une discussion !

Pour que la décision soit prise, il faut que la plus grande partie du groupe soit d’accord, sinon on remet la décision à plus tard.

On peut rencontrer trois situations :

-Le groupe apporte son soutien total à une décision. La décision est alors prise !

-Une franche majorité se dégage dans le groupe. Certaines personnes peuvent s’abstenir car leurs convictions les empêchent de soutenir cette décision, mais elles l’acceptent quand même globalement.

-Une personne ou un petit groupe peut bloquer la décision en montrant que celle-ci n’est pas bonne pour le groupe ou contraire à ses principes.

 

Principes & Repères

Entre éthique, pragmatisme et esthétisme: Dire qu’il y a consensus signifie que l’on est d’accord sur quelque chose, mais ne signifie pas nécessairement accord total de tous sur tout. L’unanimité peut être atteinte, mais ce n’est pas l’objectif : le consensus tend à faire cohabiter les différences, non à les éliminer.

En conséquence, il peut y avoir des engagements très divers des membres vis-à-vis de la décision prise, mais cela a lieu d’une façon explicite et globalement acceptée.

Note : La MC une fois acceptée n’exclut pas le recours à d’autres méthodes de décision, pourvu qu’un tel recours advienne sur la base d’un décision consensuelle (par ex : vote, sous-groupes thématiques…)

La fin ne justifie pas les moyens; les moyens contiennent la fin: La MC naît de la conviction que les moyens et les buts doivent être cohérents. Si on a des objectifs justes et solidaires, les moyens de les réaliser devront exprimer concrètement équité et solidarité.

Ceci se manifeste en pratique vis-à-vis du pouvoir et dans la façon de prendre les décisions.

Utilisation du pouvoir : l’individu ne se fait pas écraser par le groupe, le groupe n’est pas bloqué par l’individu

La MC donne un grand pouvoir à chaque individu parce qu’elle en reconnaît la valeur, la dignité, l’unicité. Mais pour que la MC fonctionne bien, chacun doit aussi, individuellement, reconnaître au groupe le pouvoir de déterminer quels sont les problèmes qui peuvent être résolus, ceux qui nécessitent plus d’attention, et ceux qui peuvent légitimement bloquer la décision ou non.

Un soi-disant droit de veto inconditionnel est un abus du pouvoir individuel. Avec la MC, un individu ou une petite minorité ne peut bloquer le groupe que s’il réussit à démontrer la validité de son opposition, c’est-à-dire que la décision envisagée est vraiment dommageable au groupe et/ou en contradiction avec ses principes fondamentaux.

Si le groupe reconnaît le bien fondé de cette opposition, alors la décision est redébattue.

Être attentif aux rapports humains: Les bonnes solutions prennent en compte tant les aspects concrets des situations, que les relations entre les personnes. S’il n’y a pas une bonne ambiance, détendue et confiante, même des problèmes simples peuvent se compliquer et devenir un poids énorme.

Un bon climat psychologique est indispensable pour que les ressources de créativité et d’intelligence de chacun permettent d’aboutir.

Se focaliser sur les questions examinées et non sur les personnes: Lorsqu’on rencontre une difficulté ou une opposition, on oublie parfois qu’on a des êtres humains en face, avec des sentiments, une histoire, des convictions profondément ancrées, des points de vue différents, tout comme nous. Or, chacun a un « moi » sensible qui, menacé, pense surtout à se défendre.

C’est pourquoi il est fondamental de rester proche des faits concrets, « attaquant » les idées et les propositions, mais toujours respectueux des personnes intérieurement. « Dur avec le problème, souple avec les individus”.

Faire la distinction entre les besoins et les solutions et se concentrer sur le fond: Les solutions sont des réponses aux besoins, et le même besoin peut être satisfait de différentes façons. Donc il peut y avoir plusieurs solutions à un même problème, et le fond véritable de la question se trouve dans les besoins, les préoccupations et les convictions des parties concernées.

Les positions de départ d’un problème ne sont parfois opposées qu’en apparence, et il n’est pas possible de négocier de façon constructive si on fait une fixation sur certaines idées.

Il ne s’agit ni de renoncer à ses propres principes, ni de dissimuler des différences incompatibles, mais de rechercher des besoins partagés. C’est ainsi qu’on peut trouver des solutions coopératives et réalistes.

Inventer des solutions et définir des objectifs factuels: Une fois cerné le fond des difficultés, on consacre le temps voulu à la recherche de solutions avantageuses pour tous. Ici, l’imagination, l’intelligence, l’expérience, sont les ressources premières.

Cette étape peut sembler banale, mais cette phase de conception est souvent mal assurée. Par exemple il arrive que le brainstorming soit plein de commentaires ou de jugements.

Ne pas s’identifier, ni identifier l’autre aux idées émises, et ne pas “s’attacher” aux propositions facilite beaucoup la recherche de solutions alternatives, qui finalement se révèleront peut-être meilleures !

Faire des choix sur la base de critères reconnus et transparents: Les critères qui soutendent les conclusions doivent être expliqués et se référer le plus souvent possible à des éléments vérifiables et à des principes communément acceptés.

À défaut, le risque est que certains exercent plus ou moins consciemment un usage incorrect et manipulateur du pouvoir, par exemple avec des menaces voilées, des piques ou des attaques personnelles qui détournent l’attention des données exactes du problème, etc…

Savoir être constructif dans une situation de malaise (frustration, irritation, préoccupation): Une atmosphère propice à l’expression du désaccord et des émotions associées (peur, irritation, frustration, etc.) permet des décisions plus fonctionnelles et satisfaisantes.

Si on alimente la confiance, au moins, le contexte des décisions sera plus clair et compréhensible.

Parfois il faut accepter le fait qu’on n’arrive pas à prendre une décision. Cela fait partie de la MC de savoir gérer de façon constructive le malaise personnel et collectif qui en dérive dans ce cas : patience et confiance sont les qualités fondamentales.

Une méthode souple pour des personnes et des groupes forts: En définitive, la MC tend à construire un accord général fondé sur le respect et la confiance réciproques, où le désaccord particulier est respecté, avec la volonté de continuer à aller de l’avant et à partager des expériences ensemble.

Il est basé sur la confiance et sur la liberté (à l’opposé de ce qui se fonde sur la peur et sur la dépendance aux autres).

La MC est une méthode qui requiert donc une certaine maturité et une force intérieure de la part des sujets qui l’utilisent, et qui en l’utilisant se renforcent.

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