La transformation et réappropriation de nos églises

par Etienne Bovo

On entend parler de plus en plus des difficultés que rencontrent nos églises. Autrefois au coeur de la vie communautaire et spirituelle de notre société et construite à l’aide des dons et du bénévolat des paroissiens, un nombre grandissant d’entre elles sont menacées de démolition. Cet article se veut une réflexion sur les avenues de transformation qui pourraient contribuer à faire revivre nos églises en réalignant leur vocation et activité.

Les églises appartiennent au peuple
Leur érection fut financée et supportée par l’argent et les efforts de nos ancêtres, elles constituent donc un héritage populaire et collectif qui n’est que trop rarement réclamé. Le clergé, qui fut l’administrateur de ce bien public, est techniquement propriétaire et gestionnaire des lieux de culte, mais a-t-il l’autorité morale d’en disposer à sa convenance et d’empocher les profits de vente? Je ne crois pas. Cependant, si personne ne revendique ni ne réclame équité et transparence dans ces dossiers, peut-on les critiquer de mettre la clé dans la porte?

Pourquoi beaucoup d’églises sont-elles vides? Mes parents ont rejeté le carcan et le spectre de culpabilité qui a empoisonné la religion catholique, et je leur en suis reconnaissant. Le message contradictoire qui prône d’un côté un Dieu-Amour et d’un autre un esprit de châtiment, d’apitoiement et de crucifixion n’est clairement pas viable et est selon moi une insulte à l’intelligence des individus. La foi catholique ne saurait cependant pas se résumer à cette sursimplification, car à travers les arcanes mystiques du christianisme se révèle des traditions séculaires et sacrées, nées d’une semence d’amour qui s’est élevée dans la lumière. Les esprits ouverts ressentent ce caractère sacré et la force présente dans ces lieux grandioses que sont nos églises, des endroits d’une grande beauté et d’une puissance évocatrice inégalée.

Que faire avec une église?
Telle est la question. Plusieurs églises ont su se renouveler et se rentabiliser en élargissant leur vision et en mettant à jour leur mandat. L’église du Gesù (1202, rue de Bleury, Montréal), qui s’est octroyée le titre de « centre de créativité » en est un bon exemple. Toujours administrée par des religieux, cette institution est devenue un foyer effervescent d’activités artistiques fort variées, mariant l’art sacré avec la réalité moderne de la vie urbaine. L’église en elle-même, outre sa fonction de lieu de culte, est l’hôte de spectacles et d’événements variés. Un amphithéâtre est aménagé au sous-sol, une scène plus adaptée aux concerts populaires. Une galerie d’art permet également à des artistes visuels d’exposer leurs oeuvres. Le Gesù est un excellent exemple d’une institution allumée qui a su s’organiser pour prospérer au lieu de se laisser sombrer dans la désuétude. C’est un cas qui ne reflète pas la norme cependant, et mon expérience personnelle à l’église St-Eusèbe me le démontre.

Le cas de St-Eusèbe
Si j’écris ces lignes, c’est parce que ma réflexion est stimulée par mon implication dans un projet de reprise et de transformation à l’église St-Eusèbe-de-Verceil (2151 Fullum, Montréal). Cette vieille église se trouve dans le quartier Ste-Marie, une zone où la pauvreté physique et morale est grande. La première fois que j’ai pénétré dans ces lieux, je fus sidéré par la beauté des vitraux et des fresques et par l’atmosphère profonde de recueillement dont l’endroit est imprégné. L’église est immense, et la réverbération sonore est exceptionnelle. Au jubé, un orgue Casavant énorme couronne le lieu et quand il vibre, tout l’espace résonne et s’emplit de couleurs sonores maintes fois réverbérées. Le potentiel musical de cette église est frappant.

L’église est décrépie, les fuites du toit ont attaqué le plâtre à certains endroits et le coût des rénovations s’élèverait à plusieurs millions. Aux jubés entourant le Sanctuaire, des amoncellements d’objets variés (décorations de Noël vétustes, innombrables pots de fleurs en plastique, etc.) s’empilent, laissant l’impression que le dernier ménage remonte à 20 ans… Les services religieux sont pour ainsi dire les seuls événements qui font vivre l’église, et amènent une cinquantaine de fidèles là où pourraient se réunir 1000 personnes. Les frais de chauffage annuels s’élèvent à 40 000$. Le discours des autorités cléricales est fataliste et ils semblent être déterminés à démolir ce joyau collectif pour construire des HLM…

En dépit de cette situation, moi et une poignée de patriotes (dont Yvan Bombardier, fondateur de l’organisme «la Famille»), avons déterminé de faire entrave à ces tristes desseins, pour empêcher la destruction de notre bien commun et reprendre en main sa direction. C’est un projet monumental qui comprend des volets multiples, mais ne dit-on pas qu’une poignée de gens déterminés ont le pouvoir de changer les choses? Pour ma part, outre mon implication dans la mise en oeuvre et gestion du grand plan de sauvegarde, j’ai entrepris de démarrer et diriger une chorale de chant sacré qui répète tous les jeudis soirs à l’église, histoire d’occuper et faire vibrer l’espace. Une pétition et un sondage sont également en circulation pour supporter notre cause, et une page web est en cours de planification au moment où j’écris ces lignes. Une journée portes ouvertes et 2 spectacles-bénéfices sont également prévus (visitez notre page web pour détails).

Notre but général est de transformer l’église en centre culturel et communautaire multidisciplinaire, tout en conservant la vocation sacrée du lieu. De nombreux événements, concerts, ateliers, partages, jardins, cuisines et groupements seront appelés, selon notre vision, à converger à St-Eusèbe pour qu’elle redevienne le lieu de vie communautaire, de fraternité et de recueillement qui fut sa vocation originelle.

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