Le bio en action

par Raphäel Zummo   

Le cours intelligent des événements a, au printemps, permis à un projet que j’avais en tête depuis l’hiver de prendre racine, de s’élargir dans la pratique.  Arrivant au Café Étudiant du Cégep Saint-Laurent (Okafhé), j’ai été désagréablement surpris d’apprendre que notre fournisseur de pâtisseries était un détaillant de beignes national. Déçu à tel point que mon sentiment d’appartenance à mon travail s’en trouvait freiné.  Depuis des années et des années, on s’accommodait Okafhé de cette source d’aliments, pas toujours gaiement mais enfin, on n’y changeait rien.

Heureusement, Okafhé étant une coopérative étudiante où les initiatives de chacun des quatorze travailleurs-gestionnaires sont les assises du milieu de vie qu’elles nourrissent, j’ai pu m’orienter, dès le départ, d’une manière favorable à l’émancipation de mes idées écologiques et humanitaires, que j’avais déjà mises en mouvement dans le journal étudiant.  Au début de la session, nous devions choisir un comité de gestion dans lequel nous allions nous investir bénévolement toute la session, d’une part en maintenant le bon fonctionnement de ce qui y était déjà établi, d’autre part en le revitalisant avec des projets nouveaux.  J’ai donc choisi le comité «Prix et Produits», en charge du contact avec les fournisseurs de denrées fraîches et du renouvellement de celles-ci.

Avec mon amie Geneviève, ma coéquipière dans «Prix et Produits», nous nous sommes dit : «Si ce n’est pas nous qui agissons, nous qui sommes sensibles au problème que cela représente d’acheter d’une pâtisserie qui n’a pas dans ses motifs fondamentaux d’œuvrer à l’amélioration de la santé, qui donc le fera?»  Notre projet de session pour le comité que nous avions pris en mains était clair : trouver un nouveau fournisseur de pâtisseries, idéalement bio et artisanal (petit).  Et je dois vous dire que c’est surprenant de se retrouver dans cette situation où un contexte extérieur vous permet d’agir à grande échelle, où l’expression d’une réalité sociale dépend de la qualité de vos idées, de la persévérance de votre quête, de votre engagement à aller jusqu’au bout.  C’est, tous à la fois, des sentiments d’autonomie et de liberté, du pouvoir expansif des idées et de la responsabilité morale qui s’y rattachent, qui vous envahissent; une sorte de vertige où est mis en relief l’apport original de votre personnalité dans l’ensemble d’une communauté.

(C’est magnifique, car chacun d’entre tous les membres de la coopérative se retrouve dans cette situation de liberté, de pouvoir d’action et de responsabilité, contexte qui, lorsque bien utilisé, permet d’accroître la connaissance de soi et de vivre la joie des réalisations personnelles, dans une dynamique collective, où l’appui est mutuel dans les projets qui s’appuient en chacune des individualités en jeu!)

Appuyé moralement par tous les kafhéens et plusieurs cégépiens et concrètement par ma coéquipière de comité (d’abord Geneviève puis ensuite Emmalie), j’ai, après quelques recherches plutôt infructueuses (mais instructrices, bien sûr), déniché un trésor de pâtisserie-boulangerie.

Un petit commerce artisanal, M.Pacheco, guidé par deux bons vivants dévoués, dont une mère de plusieurs enfants qui se sent une maman nourricière biologique pour la communauté, avec de très bons produits, pas trop sucrés ni gras, pas excessivement dispendieux… tout ce qu’il nous fallait.  En plus, ils peuvent livrer tôt le matin, puisqu’ils se situent à deux ou trois minutes du Cégep en voiture (économie d’énergie).

Ils m’ont fait don d’un grand festin pour que je fasse goûter aux quatorze kafhéens leurs délices : muffins, biscuits, tartes, gâteaux, scones, carrés aux dattes, pizzas, empanadas…  On a tout de suite adopté à l’unanimité la proposition d’intégration des produits de cette petite entreprise, idéale aux yeux… et aux papilles de tous!

Quelques jours après, c’était fait : les fruits des recherches intensives et du travail acharné du comité «Prix et Produits» étaient là, incarnés dans la chair!  Et les gens aiment, et les gens sont heureux de ce changement qui pointe vers la santé et l’intelligence.

Bien sûr, des résistances et même quelques menaces accompagnent toujours les changements drastiques et les idées fortes – le comité «Budget» de l’Association Étudiante a menacé de ne pas accepter la planification budgétaire d’Okafhé pour la session suivante si nous n’offrions pas à nouveau un muffin à 1$, le nouveau prix de 1,50$ n’étant pas en accord avec la convention selon laquelle le Café Étudiant devrait offrir des produits à prix modique… vous voyez le genre!.

Nous avons donc gardé notre calme et choisi de mener le combat.  Nous avons dit: «Attendons pour voir ce que les gens en penseront et en goûteront, ce que les ventes révéleront, patience.  Nous offrirons même la possibilité aux acheteurs d’exprimer leur appréciation par écrit à l’aide de coupons réservés à cette fin.»  Ce qui fut fait.  Et notre victoire est claire : bienvenue Pacheco bio!

Mon désir ici était simplement d’exposer, bien que d’une manière tronquée et imparfaite, le processus d’une des mille initiatives qui peuvent être prises dans des milieux où le contexte invite aux réalisations personnelles cohérentes.  Et il faudra de plus en plus créer ces contextes de coopérative, car ainsi liberté et responsabilité s’unissent et prennent leur sens dans chaque individu, dans son rapport particulier avec la communauté au sein de laquelle il oeuvre.  Être appuyé, aider chacun des autres dans chacun de leurs projets, se sentir faire partie d’une entité créatrice large dont on est à la fois tête et membre exécuteur, pensée et action: c’est tout ça dont ont besoin les humains pour croître sainement et émanciper leurs plus hautes richesses intérieures dans une réalité fertile, réceptive.

Allez-y!  Donnez des lèvres, des jambes et des mains à vos idées, que le monde reçoive votre précieux trésor, votre génie unique!

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