Le Centre culture et environnement Frédéric Back

par Prudence-Elise Breton

Le bâtiment de demain, aujourd’hui

La construction durable, vous connaissez? Vous répondrez peut-être qu’elle consiste au recours à des pratiques plus vertes et à l’utilisation de ressources naturelles, écologiques et locales visant à obtenir un bâtiment de haute qualité. Et bien, vous avez tort ! La construction durable, c’est plus que cela. Le bâtiment durable n’est pas que son résultat: c’est un assemblage de matériaux écologiques et d’installations écoénergétiques. En effet, il inclut également son processus, c’est-à-dire toutes ses phases de conception, de construction, d’exploitation et éventuellement, de démolition et de récupération. En d’autres termes, ce qui distingue réellement le concept de bâtiment durable, c’est sa perspective holistique dans le temps.

Sachez maintenant que la construction durable n’est pas seulement réservée aux habitations résidentielles de petite ou moyenne taille, mais qu’elle peut également s’appliquer aux immeubles de grande envergure en milieu urbain. Le Centre culture et environnement Frédéric Back, situé sur l’avenue Salaberry à Québec, en est une preuve vivante. Il s’agit du plus important regroupement d’organismes environnementaux au Québec qui héberge près d’une trentaine d’organismes environnementaux, culturels et entreprises d’économie sociale.

Grâce à une entrevue réalisée avec Marie-eve Sirois, chargée de projet en bâtiment durable au Centre de l’environnementi, je vous dresserai un portrait des infrastructures, matériaux et innovations durables qui font de ce projet un avancement marqué dans le monde de la construction au Québec.

D’abord, le projet débute avec un défi de taille: la réhabilitation d’un bâtiment vétuste datant des années 30. Plusieurs réparations importantes au niveau de la toiture, des fenêtres, de l’électricité, du système de chauffage et du système de contrôle des appareils mécaniques (thermostats, contrôle centralisé du système de chauffage et système de contrôle centralisé des portes) étaient nécessaires. Alors que les entrepreneurs traditionnels auraient fort probablement choisi de faire table rase et de repartir à neuf, les regroupements et organismes environnementaux initiateurs du projet ont plutôt opté pour la récupération et l’agrandissement de cette ancienne école d’une superficie totale de près de 36 000 pieds carrés. Ils visaient à développer un milieu à leur image et cherchaient ainsi à réduire la production de déchets et à préserver ce patrimoine collectif. Le Centre de l’environnement est donc né et obtint le mandat de mener à bien le projet. Voici maintenant le « top 5 » des éléments à retenir de ce grand projet.

Numéro 5: Du pôle Nord à l’Équateur. Maintenant, le climat tempéré.
Là où le bâtiment durable peut marquer beaucoup de points en fait de climat froid, c’est au sujet de l’efficacité énergétique, et j’entends plus précisément parler ici du système de chauffage. Un intérêt particulier a donc été porté à ce niveau. La chaufferie d’origine, fonctionnant à vapeur, était très énergivore et difficile à ajuster d’une saison à l’autre et d’une pièce à l’autre. Pour une superficie de cette importance, il n’y avait que trois zones de chauffage réparties entre deux bâtiments et quatre étages. Il en découlait évidemment des écarts importants de température: certaines pièces étaient surchauffées et d’autres trop froides.

Tout en récupérant le réseau de tuyauterie, la chaudière et les calorifères de fonte massive, le système à vapeur a été converti pour un système à l’eau chaude moins énergivore (moins d’énergie est nécessaire pour chauffer l’eau que pour la rendre à son état gazeux, la vapeur). L’installation d’un nouveau brûleur plus efficace est aussi une des causes de la réduction de la consommation énergétique du bâtiment. De plus, chaque local est maintenant pourvu de son propre système de contrôle et des réflecteurs thermiques ont été installés derrière tous les radiateurs.

Comme complément idéal à ce système de chauffage repensé, ils ont mis en place un système de plancher radiant dans les cinq paliers de la nouvelle partie de l’édifice. Fait de béton, le plancher est parcouru d’une tuyauterie en serpentin dans laquelle passe de l’eau chaude. Le système de plancher radiant a pour avantage de distribuer la chaleur également dans toutes les directions et ce, graduellement (par radiation grâce à la masse thermiqueii), créant une température plus uniforme. Étant dissimulé dans le plancher, le système est invisible et silencieux.

Finalement, comme la construction durable se doit d’être orientée vers l’avenir, la chaufferie a été conçue de telle sorte qu’elle puisse éventuellement être couplée à un système de pompes géothermiques. Puisque la température de chauffage requise pour l’agrandissement est relativement faible, une telle pompe pourrait fournir de l’eau de chauffage directement dans ce réseau, sans avoir recours à l’apport thermique de la chaudière actuellement en place.

Numéro 4: Pas d’araignée dans le plafond, mais des papillons sur le toit.
L’édifice est pourvu de trois toitures végétales dont l’une, ultralégère, est une première du genre dans la province. Son poids est de 20 livres/pi2 comparativement à 60 livres/pi2 en moyenne. Les plantes utilisées pour ces toitures végétales sont indigènes, donc bien adaptées à notre climat. L’installation de corniches sur le rebord de la toiture permet aux plantes de s’y accrocher et donc d’être vues par les passants en bas de l’édifice, ainsi que d’optimiser l’espace pour plus de végétation et de diversité. La toiture de l’agrandissement, plus lourde et portant un substrat beaucoup plus épais, produit des légumes biologiques que les occupants-jardiniers du Centre culture et environnement Frédéric Back se partagent. En plus d’offrir des espaces supplémentaires pour le jardinage, les toitures végétales procurent de nombreux avantages au bâtiment ainsi qu’à ses occupants:

    • isolation de la chaleur durant la saison estivale qui se substitue avantageusement à l’air climatisé;

    • protection du toit contre les rayons UV et les intempéries, ce qui conséquemment augmente sa durée de vie;

    • assainissement de l’air par la production d’oxygène et la filtration de poussières urbaines;

    • récupération des eaux pluviales qui, filtrées par les végétaux, seront éventuellement recueillies dans des bassins de rétention afin d’être utilisées pour l’arrosage des plantes et le nettoyage;

    • maintien de la biodiversité (attirent papillons, abeilles, oiseaux…).

Une terrasse, meublée de tables à pique-nique, a d’ailleurs été complétée afin que les utilisateurs du centre puissent admirer ces jardins haut perchés lors de leurs pauses ou de leur repas du midi. Celle-ci, ainsi que les corniches, ont été fabriquées de plastique 100 % recyclé, un matériau très solide et durable.

Numéro 3: Le mur du sud est en friche!
Pourtant souvent aperçues sur de vieux collèges ou sur des maisons de pierres, les bienfaits des plantes grimpantes utilisées adéquatement sur les bâtiments sont peu connus. Une structure métallique grillagée et souple a été installée à quelques pouces de distance du mur de briques sud afin d’y faire grimper des plantes indigènes. Cette structure prévient la dégradation de la façade par l’humidité à long terme en plus d’offrir un support solide aux végétaux. Il s’agit d’une autre façon originale de pratiquer l’horticulture urbaine, mais aussi un moyen passif de rafraîchir le bâtiment en été, sans consommer d’énergie (contrairement à un système d’air climatisé, par exemple, qui est plutôt énergivore). Durant l’été, l‘air chaud extérieur est rafraîchi et humidifié par l’évapotranspiration des végétaux. Par ailleurs, comme le mur sud est très souvent exposé au soleil, il limite d’emblée l’échauffement de la paroi et les effets néfastes des rayons UV sur la brique. Cette intéressante technologie est appelée écran végétal.

Numéro 2 : Il y a de la vie là-dedans !
Évidemment, même le bâtiment construit le plus écologiquement et le plus méticuleusement du monde ne pourrait être considéré durable s’il est vide. La durabilité d’un lieu ne dépend pas seulement des matériaux utilisés, mais également de ses fonctions, elles-mêmes actualisées par ses occupants. Il s’agit d’un aspect primordial qui est bien présent au Centre culture et environnement Frédéric Back. La participation de plusieurs partenaires à l’élaboration du projet contribue à une planification axée sur leurs besoins et valeurs, ce qui a pour effet de consolider l’attachement des intervenants à leur milieu de travail.

D’abord, leur choix d’un site situé en plein centre-ville permet aux utilisateurs et visiteurs de l’édifice d’avoir recours a une panoplie de moyens de transport alternatifs. Il y a au moins une vingtaine de parcours d’autobus à moins de 800 mètres, mais ils peuvent aussi se rendre: en marchant, à vélo (le bâtiment est équipé de douches et d’espaces de stationnement pour vélo) et avec Communautoiii (deux véhicules communautaires y sont stationnées en permanence).

Ensuite, le regroupement de plusieurs organismes culturels sans but lucratif (6) et environnementaux (15) et d’entreprises d’économie sociale (10) dans un même édifice a pour effet de favoriser entre eux le travail en partenariat et en concertation. Ils œuvrent tous ensemble à divers petits projets internes tels que le compostage de toutes leurs matières putrescibles, le jardinage sur le toit, l’entretien de la cuisine et les corvées de nettoyage du terrain.

Finalement, cette synergie contribue d’emblée à la viabilité financière de chacun. Le partage des ressources et des services liés à la gestion administrative permet à la fois de soutenir la qualité du travail et des organismes et de maintenir des emplois. Par exemple, certaines entreprises d’économie sociale locataires des lieux obtiennent une partie de leurs contrats en provenance des autres occupants du Centre. Aussi, mentionnons que la proximité d’organismes et entreprises d’économie sociale à vocations connexes favorise l’achalandage.

Numéro 1: Isolation en ballots de paille, deux fois plutôt qu’une !
L’agrandissement a été construit afin d’agrandir le bâtiment et afin d’installer un ascenseur, ce qui rend le bâtiment accessible aux personnes à mobilité réduite. Il a été construit en utilisant la technique d’isolation des ballots de paille. (Se référer au site Internet suivant pour plus d’information: www.centreenvironnement.org). Le choix de ce matériel apporte son lot de scepticisme dans le monde de la construction traditionnelle. Or, le ballot de paille offre tant d’avantages que c’est à se demander pourquoi la laine minérale a été et est encore si populaire!

Voici quelques-uns des avantages de l’utilisation du ballot de paille:

  • Elle offre des performances techniques exceptionnelles dans les conditions climatiques que l’on connaît. Elle atteint une valeur R-28 ou plus comparativement à la valeur R-19 d’un mur type isolé en fibre minéraleiv.

  • Le bâtiment en paille est très économique, il est très isolant. Les maisons en ballots de paille consomment 20 % moins d’énergie pour le chauffage des locaux que les maisons conventionnellesv.

  • Cet isolant est bien souvent accessible localement. C’en fut d’ailleurs le cas ici: les ballots furent achetés à un fermier de L’Ancienne-Lorette situé a environ 25 km du Centre culture et environnement Frédéric Back.

  • Y avoir recours, c’est mettre en valeur une ressource souvent considérée comme un sous-produit agricole.

  • La paille est rapidement renouvelable et elle constitue un puits de carbone.

  • La paille serait aussi un bon isolant phonique et acoustique minimisant le bruit généré par la circulation automobile.

Tous ces avantages auraient pu à eux seuls propulser le choix de cet isolant au sommet de ce palmarès, mais mon choix est plutôt relié à la grande persévérance dont les consultants ont fait preuve pour cette portion du projet. Alors que l’installation des ballots de pailles était enfin presque terminée, après 6 mois de travail, et qu’ils attendaient patiemment d’être recouverts d’un crépi, derrière une toile de polythène, un incident pour le moins malheureux arriva. Durant la nuit du 26 au 27 août 2005, un pyromane mit le feu à la toile. Vous imaginez la suite ? Je vous arrête tout de suite: les ballots de paille n’ont pas brûlé! En effet, seules les sangles de polypropylène qui retenaient les ballots de paille à la structure du mur et la toile de polythène ont brûlé, prouvant d’ailleurs du même coup que contrairement à ce que l’on peut penser, la paille en ballot est très résistante au feu. Le ballot de paille brûle difficilement par rapport à tous les isolants d’origine pétrochimique. L’indice de propagation de la flamme d’un ballot de paille est de 10 alors que les normes exigent 25 ou moins pour un matériau isolant dans une construction non combustible.

Toutefois, les pompiers, voulant s’assurer que toute trace de feu était éteinte, ont retiré un à un les ballots de paille du mur; le travail était donc à refaire. L’automne arrivant alors à grands pas, il fallait fermer l’endroit assez rapidement. Les consultants ont alors transformé cette situation malencontreuse en opportunité et ils en ont profité pour tenter une nouvelle technique: l’isolation à partir de l’intérieur du bâtiment. Ils ont donc d’abord posé la finition extérieure, puis ils ont par la suite imbriqué les ballots de paille en les insérant dans des montants en métal, et ce bien à l’abri à l’intérieur. Ils ont ensuite recouvert les ballots d’un crépi à base d’argile, et d’une finition à base de chaux. Ces matériaux possèdent plusieurs propriétés très intéressantes: ils accumulent la chaleur durant la saison de chauffage puis l’irradient lorsque la température de l’air ambiant se refroidit. Cette ingéniosité et cette rapidité à trouver un plan B auront valu aux occupants la chance de passer l’hiver au chaud.

Finalement, la finition choisie fut un crépi d’argile qui, de par sa perméance à la vapeur lorsque combinée à l’utilisation de ballots de paille, permet une régulation du taux d’humidité à l’intérieur du bâtiment. Le crépi d’argile est une zone tampon du mur, qui accumule ou restitue de l’humidité, tout dépendant des conditions intérieures et extérieures. Un tel mur est donc étanche à l’air mais perméable à la vapeur, sans risque de condensation. Cela a pour effet de maximiser le confort à l’intérieur de la pièce de façon passive.

En définitive, le Centre culture et environnement Frédéric Back rayonne, fleurit, transpire, foisonne et respire. Il est vivant et interagit avec son environnement. Voilà de quoi sera fait le bâtiment de demain. Il sera conçu à partir d’un champ de vision élargi incluant toutes ses composantes: non pas seulement ses matériaux, mais aussi le milieu naturel et bâti dans lequel il prend place, ainsi que les êtres humains qui l’animent et son empreinte dans le temps passé et futur. Le Centre culture et environnement Frédéric Back est un projet d’avant-garde qui nous indique que l’avenir n’est peut-être pas aussi loin qu’on peut parfois le penser.

Notes: 

iAttention ! Il y a risque de confusion ici entre le Centre culture et environnement Frédéric Back et le Centre de l’environnement. Voici la description de chacun :

Le Centre culture et environnement Frédéric Back est un complexe immobilier qui se veut à la fois un édifice à bureaux hébergeant des organismes sans but lucratif et des entreprises d’économie sociale, mais également une vitrine technologique et environnementale en associant la démonstration, l’expérimentation et l’exposition de pratiques novatrices.

Le Centre de l’environnement, quant à lui, est une entreprise d’économie sociale qui a notamment pour mission d’offrir des service-conseils à des groupes environnementaux et des individus dans leurs projets de construction et de rénovation d’envergure. Il joue le rôle d’entrepreneur et d’expert en matière d’environnement, de ressources naturelles et de gestion écologique de chantiers tel que ce fut le cas pour le Centre culture et environnement Frédéric Back.

iiMatière ou matériau (ex.: mur, plancher en béton, eau) ayant la capacité d’emmagasiner de l’énergie thermique pour ensuite l’émettre par radiation et par convection. Plus sont élevées la densité, la chaleur spécifique et la chaleur latente d’un matériau, meilleure est sa capacité d’absorber de l’énergie. La masse thermique d’un bâtiment est couramment utilisée dans le système solaire passif. (Source: Grand dictionnaire terminologique: http://www.granddictionnaire.com)

iiiEn vous abonnant à Communauto, vous accédez à un parc automobile pour louer un véhicule à petit prix pour une heure, une journée ou plus longtemps, selon vos besoins. Garées en plein cœur de votre quartier, ces voitures sont disponibles sans délai, jour et nuit. Source: www.communauto.com/comment.html

ivSociété canadienne d’hypothèques et de logement: www.cmhc-schl.gc.ca/publications/fr/rh-pr/tech/tech02-115-f.html

vIdem

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