Le projet « Ripple » ou la formation d’un écovillage

par Geneviève Roy-Proulx

Ça fait un bout de temps que je rêve de communauté, de simplicité et d’air pur… Au printemps dernier, je me préparais à aller explorer écovillages et vie communautaire et j’en étais à mes recherches quand je suis tombée sur le « Ripple Project » par hasard – une apparition parmi d’innom­bra­bles petites annonces sur internet.

C’est le titre qui m’a accroché! Comment traduire… vaguelette, ondulation…? Rien de parfaitement fidèle à cette image des ronds créés dans l’eau par des gouttes de pluie ou par un caillou qu’on a lancé. Pour moi, c’est la symbolique de l’expansion, de ce centre qui grandit et se répand. C’est aussi cette chanson que j’adore:

Ripple in still waters
When there is no pebble tossed
Nor wind to blow

Jerry Garcia Acoustic Band

En plus concret, c’est un projet de trois mois qui s’est déroulé cet été en Nouvelle-Écosse, un espace ouvert où les participants créaient ensemble leur expérience d’un écovillage temporaire.

Pendant juin, juillet et août, nous avons été six «ripplers» à vivre en communauté, sous tentes et au rythme de Dame Nature, sur un bout de terre magique appartenant à EarthSea – un écovillage établi depuis 1997 sur la côte sud de la province. Entourés de pommiers (en fleurs au début de l’été!), de l’océan, de cerfs et de chardon­ne­rets, baignés de l’atmosphère chamanique de cet écovillage, nous avons exploré ensemble les étapes de la mise sur pied d’une communauté intentionnelle. Visions communes, permaculture, résolution de con­flits, décisions par consensus, «check-ins», bouffe commu­nau­taire, joies et frustrations… en peu de temps, rêves et utopies ont pu s’ancrer dans le pratique et le concret.

Nous étions donc six. Jonathan, l’artiste, joueur de didgeridoo et futur papa; Emma, la femme au ventre rond, mère très bientôt, amoureuse des plantes et des herbes; Cara, l’activiste environnemental de Victoria; Geneviève, pleine de rêves et passionnée des chevaux; Kathleen, notre cadette, adolescente de 17 ans et grande amateure de jeux de rôle; et Falcon, notre aîné de 50 ans, le «mystique à l’orée de la forêt», passionné des chants en canon.

Un groupe varié, mais tout petit! On s’attendait tous à être plus nombreux, alors on a dû faire face à cette réalité et réviser nos attentes. Un peu plus longues, ces premières étapes d’installation : imperméabiliser un vieux tipi et le transformer en espace de rangement, expérimenter avec diverses techniques de cuisson sur feu de camp, protéger notre nourriture des animaux et des intempéries, semer le jardin, installer un système pour attraper l’eau de pluie, construire une toilette extérieure, etc. etc. En juin, la plus grande partie de nos journées était passée à répondre à nos besoins de survie (abris, eau, chaleur et nourriture)!

Ceci étant dit, l’été a été rempli de surprises et d’apprentissage. Nos principaux projets ont inclu le jardinage (un merveilleux jardin bio que nous avons dû défendre contre cerfs et porc-épics!); le « Artist’s Way », un processus visant à développer sa créativité, qui a pris la forme de rencontres hebdomadaires ainsi que de plusieurs créations artistiques spontanées; des discussions de groupe sur différents aspects de la vie en écovillage (simplicité volontaire, développement durable, commu­nity glue, etc.); et notre implication dans des projets environnementaux locaux.

Un de mes projets personnels a été de travailler un jour/semaine chez des amis de la communauté EarthSea qui sont en train de bâtir une maison en ballots de paille. Une expérience riche à plusieurs niveaux – un apprentissage technique, certainement, mais aussi fort en symbolique : le dur labeur au niveau des fondations (tout ce gravier pelleté au prix de bien des sueurs et muscles endoloris!) qui donne peu de résultats visibles (en fait qui disparaît complètement, enfoui sous le ciment), mais sur lequel repose ensuite la structure qu’on voit grandir, petit à petit (et quelle satisfaction, la rapidité à laquelle ça prend forme, quand on en est rendu à poser les fermes sur le toit!)… Un peu la même symbolique que celle de la graine dans le jardin, qu’on arrose et qu’on nourrit et dont on attend impatiemment le fruit.

De beaux miroirs du processus de création d’une commu­nauté. Je me souviens de nos frustrations en juin, au début du projet : certaines attentes déçues, le temps incroyable que chaque petit détail semblait prendre. Nous en étions aux fondations et, sans s’en rendre compte, à travers tout le labeur, nous tissions des liens entre nous, développions une vision commune… et tout-à-coup, en août, ça commençait à prendre forme, on sentait vibrer cet esprit de communauté qui avait fait son apparition entre nous, à notre insu.

EarthSea: Une communauté chamanique
L’expérience du projet Ripple a été enrichie par sa proximité avec la communauté EarthSea. Formé de cinq adultes et d’un adolescent, cet écovillage a été fondé en 1997 par Nancy et David, les aînés de la communauté. Elle, c’est la chamane – elle a appris auprès de sages autochtones, et offre maintenant des consultations et des ateliers dans la région. Lui, il est charpentier – il a construit la maison en ballots de paille dont le rez-de-chaussée sert d’espace communautaire pour tous les résidents.

Il y a Carla & John, eux aussi membres de EarthSea depuis ses tout débuts. Ils connaissent tout des plantes sauvages, sont des vétérans de la survie en forêt, et fabriquent des drums pour les rituels à partir de la peau des cerfs accidentés de la région. Maria est la dernière arrivée – elle s’est jointe à EarthSea il y a presque un an, pratique la massothérapie et, comme tous les membres de cette communauté, accorde beaucoup de place aux rituels chamaniques et à sa connexion à la Terre Mère . Reste Oban, 13 ans, pas trop vendu à l’idée de vie commu­nau­­taire (!), mais garçon absolument adorable et sociable, avec lequel j’ai eu l’occasion de jouer au bilboquet tout l’été!

EarthSea, c’est la conscience de la Terre au quotidien. C’est Nancy qui, dans nos pre­miè­res semaines de jardinage où les limaces menaçaient sérieusement de dévorer tous nos plants, nous a offert de faire ensemble un rituel dans le jardin, pour indiquer notre intention aux petits êtres de la terre. C’est aussi la moon lodge où les femmes de la communauté viennent offrir leur sang à la terre, chaque mois. Ce sont Carla & Nancy qui, à l’aube, se rendent sur la roue médicinale pour y battre leur tambour et chanter chacun des levers du soleil. C’est cette conscience, à tout moment, que ce qui nous entoure est sacré, que nous sommes liés aux mouvements et aux cycles de cette nature qui nous donne vie.

Suivant la tradition amérindienne, EarthSea rend hommage à la Terre à travers des sweats (saunas amérindiens), qui ont lieu plutôt régulièrement. Un dimanche après-midi, la communauté se réunit, les ripplers sont invités et jusqu’à une dizaine de membres de la communauté élargie se joignent à nous pour quelques heures de sauna: quatre rondes de chants & prières, où l’on rend d’abord hommage à la Terre, puis à “toutes mes relations” (les êtres vivants et non-vivants, comme ces grosses roches qui nous chauffent); la troisième ronde est un temps de prière pour ceux dans le besoin, des amis malades, ou encore pour soi-même; et, finalement, vient une ronde de pardon. La chaleur vient des roches que John, le gardien du feu, a préalablement chauffées pendant quelques heures dans un énorme feu, et que David, le “sweat leader”, arrose d’eau pour créer une vapeur chaude, très chaude, parfois presqu’intolérable… alors ça prie fort!

Comme quatre des membres de la communauté sont des « sundancers », en juillet certains d’entre eux se sont rendus à une réserve amérindienne en Alberta pour ce rituel qu’est la danse du soleil. Pendant quatre jours, les danseurs jeûnent, s’abstiennent de boire, font deux “sweats” par jour, et dansent, dansent, dansent, soutenus par le rythme des tambours, souvent au grand soleil et à une chaleur environnant les 40 degrés.

Ce rituel les transporte dans une transe où ils sont près des esprits des anciens, et peuvent alors leur transmettre leurs prières pour des proches, pour la Terre, etc. Longtemps bannie par notre gouverne­ment, la danse du soleil est forte en symbolique d’une culture retrouvée… une sagesse dont la terre a plus que jamais grandement besoin.

Une expérience marquante pour moi a été le « shamanic journey » que nous avons tous fait ensemble, ripplers » & « earthseaers, au mois d’août. Ma petite communauté baignait depuis plus d’une semaine dans un conflit qui semblait alors sans issue – les mots étaient devenus inutiles, comme un outil inapproprié.

La communauté d’EarthSea a alors accepté de faire avec nous ce voyage chamanique où, tous ensemble, nous demandions aux esprits – ou à la Vie, à notre intuition, peu importe le nom que l’on donne à ce qui nous guide – de nous guider vers un retour à l’harmonie au sein de notre groupe. Alors que Nancy et David battaient le rythme du cœur sur leur tambour, nous étions tous assis ou étendus dans le studio de Nancy, et la voix de David nous guidait. À travers un trou dans la terre, une grotte ou une source d’eau, chacun de nous est descendu dans les entrailles de la terre, rencontrer nos guides et alliés : des êtres, humains, animaux ou imaginaires, qui pourraient nous nourrir en images, en conseils, pour nous guider dans notre démarche.

Certains considèrent que nous sommes alors en contact avec des esprits; moi j’avais tout simplement l’impression que je laissais aller mon imagination, que je rêvassais. Alors pour l’âme sceptique que j’ai tendance à être, ç’a été vraiment spécial de comparer nos “voyages”, par la suite. Assis en cercle, chacun de nous a raconté son histoire, ses rencontres : la similarité de nos voyages était incroyable.

Un peu comme si l’inconscient collectif de ce groupe rassemblé prenait forme, et s’exprimait en symboles et en images… Un rituel qui nous a rejoint dans notre inconscient, nous touchant à un niveau que nous ne pouvions atteindre par la discussion – et la beauté là-dedans, c’est que notre conflit s’est ainsi dissout de lui-même. Ç’a été la magie d’une nouvelle perspective, et c’était vraiment beau à vivre, à partager…

Si l’envie vous prenait d’aller visiter la communauté EarthSea, n’hésitez pas à communi­quer avec eux. Ils sont ouverts à accueillir de nouveaux résidents, reçoivent à l’occasion des apprentis et ont beaucoup, beaucoup à offrir.

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