Écoforesterie: Le ralentissement, la décroissance et la mort

par Bob Eichenberger

En partie à cause de notre culture, on admire un arbre qui est en pleine croissance, vigoureux, en santé et qui dépasse déjà les autres arbres. C’est effectivement magnifique. Dans sa jeunesse et sa vigueur, l’arbre prend tout ce qu’il peut et l’ajoute à son être. Ses racines compétitives prennent tout ce que le sol, les mycorhizes et les autres êtres vivants du sol peuvent lui donner. Son tronc l’élance vers le plein soleil au-dessus du toit de la forêt. Ses branches se placent stratégiquement pour déployer des ensembles de feuilles qui tireront partie de chaque rayon de soleil que la voûte feuillue aura laissé passer.

Parfois, un arbre peut rester dans cet état jusqu’à ce qu’il devienne un « arbre remarquable », immense, qui dépasse grandement la hauteur moyenne de la forêt, y ajoutant sa structure, une diversité de fonctions et d’activités biologiques et une augmentation de l’épaisseur de la couche vivante à la surface de notre planète.

Les êtres humains ont deux attitudes envers ces arbres. Il y en a qui constatent que ces arbres peuvent nuire à leur entourage et doivent être coupés pour permettre aux arbres voisins de grossir aussi. Si on laisse croître l’arbre, sa structure perdra son équilibre et le vent le fera peut-être tomber et endommager plusieurs autres arbres dans sa chute. D’autres croient que ces arbres sont mieux adaptés génétiquement. On doit donc les laisser mourir de leur belle mort sans jamais les couper afin qu’ils puissent répandre leurs graines et se reproduire le plus possible.

Quoi qu’il en soit, il y a toujours une fin à la croissance. Est-ce que l’arbre aurait épuisé les ressources du sol autour de lui par une croissance trop rapide? Souvent, je remarque des arbres qui ont gardé un rythme de croissance élevé et qui sont soudainement terrassés par une maladie, champignon ou insecte qui a su profiter d’un point faible. Ça arrive souvent avec des arbres pionniers comme les peupliers. Leur structure devient trop imposante et trop difficile à maintenir et à gérer.

Mais je vois aussi souvent, peut-être plus, un arbre dont la croissance a graduellement ralenti, jusqu’à un arrêt qui dure bien des années. Pendant ce temps, des arbres plus jeunes poussant à ses côtés et même à l’intérieur de ses branches sont protégés du vent. Une raison de laisser les plus grands arbres est qu’ils ralentissent le vent au-dessus du toit feuillu et qu’ils permettent aux autres arbres d’atteindre plus de hauteur aussi. Pendant les années d’arrêt de croissance, le grand arbre continue à nourrir le sol et les arbres de son entourage avec ses feuilles. Il continue à remplir ses fonctions de gestionnaire de l’eau, de l’air et des autres équilibres de la nature que nous ne comprenons pas encore. Sa structure est un endroit sûr pour un grand nombre d’oiseaux et de mammifères qui veulent se faire un nid.

Puis, comme si l’arbre était gagné par le plaisir de donner, il peut commencer à larguer son superflu. Sa structure sera assez solide même en laissant son cœur et son duramen aux champignons, aux insectes, aux pics et aux mammifères venant profiter de ces logis confortables. Il devient un arbre creux. Encore, l’arbre peut vivre pendant très longtemps dans cet état. Jusqu’à ce que l’année où l’arbre semble avoir décidé de mourir soit arrivée.

Mais même mort, l’arbre continue à bénir son entourage de nombreux bienfaits. Le bois mort continue à absorber l’eau de la terre pour la voir s’évaporer et humidifier l’air.

Ce faisant, son bois devient un milieu propice aux racines de champignons et autres micro-organismes qui ramollissent les fibres dures et ligneuses de l’arbre.

Des insectes viennent se nourrir des champignons, des éléments nutritifs du bois, et d’autres insectes. Les pics, grimpereaux, sittelles et autres oiseaux viennent profiter de repas d’insectes. L’importance des pics est évidente surtout pour deux raisons. En creusant pour trouver les larves et insectes, et en élargissant les galeries, ils créent des lieux habitables pour d’autres oiseaux et des mammifères. On dit souvent qu’il y a plus de vie dans un arbre mort que dans un arbre vivant.

Un pic n’a pas l’appétit pour dévorer tous les insectes qui habitent un arbre mort. Mais il les mangera jusqu’au dernier dans un arbre relativement sain ou peu affecté.

Peu de temps après sa mort, l’arbre a continué à ralentir le vent à la cime des arbres, tout en offrant un site de nidification pour les oiseaux de proie qui aiment fréquenter ce genre d’endroit. Éventuellement, l’arbre continue à pourrir et à se dégrader lentement jusqu’à ce que le tronc ne soit plus qu’un chicot près du sol où il a créé un milieu très riche. Même en tombant, le tronc creux continue à servir d’abri pour la petite faune. Le recyclage du bois se fera jusqu’au bout des racines.

Pendant sa vie, l’arbre a travaillé longuement avec ses racines pour se frayer des passages jusqu’aux profondeurs où se trouvent des minéraux moins disponibles à la surface, qu’il a remontés jusqu’à ses feuilles et étendus sur la terre autour de lui. C’est un héritage qu’il laisse aux arbres qui utiliseront les galeries créées par les racines compostées de leurs prédécesseurs pour pouvoir atteindre des niveaux encore plus éloignés de la surface.

Pour comparer la forêt naturelle à une plantation, quand on récolte une plantation, on n’a pas laissé la plupart des arbres croître au plein potentiel de leur croissance, tant au niveau de la tige que des racines, parce qu’on a voulu tout récolter à la fois.

La deuxième rotation d’arbres plantés peut utiliser ce qui reste des galeries provenant des arbres du peuplement naturel original. Mais les racines des arbres récemment abattus n’ont pas eu le temps d’atteindre les mêmes profondeurs. Aussi, souvent ils n’ont pas eu le temps de pourrir et n’offrent aucun passage facile aux racines voulant se rendre dans les profondeurs du sol.

Ainsi, après chaque rotation de plantation, la profondeur atteinte par les racines diminue jusqu’à ce que toute tentative de plantation devienne un échec. Chris Maser en fait le constat à propos des plantations en Europe dans son excellent livre « Sustainable Forestry ». Il faudra alors laisser les successions naturelles, des espèces pionnières aux espèces climaciques, reprendre le terrain pour que les arbres morts puissent faire leur travail si important.

La forêt peut nous donner une infinité de leçons. En faisant ces observations en forêt, je trouve mes réponses à ces questions. Je me demande à qui je ressemble: suis-je comme l’arbre qui grandit vigoureusement sans cesse jusqu’à ce qu’il tombe avec fracas en entraînant son entourage avec lui? Ou suis-je comme l’arbre qui vieillit bien? Est-ce que je sais quand adopter la simplicité volontaire au lieu de me battre avec mes voisins pour augmenter mon avoir? Est-ce que je saurai le reconnaître quand je serai arrivé au moment de ma vie d’orienter mon temps, mon argent et mon énergie vers des buts plus collectifs qu’individuels?

Je me pose la même question à propos de la société dans laquelle j’ai grandi. Est-il temps de ralentir la croissance de nos sociétés à culture industrielle? Avant qu’elles ne tombent en nous entraînant dans leur chute? Devrait-on soulager le monde naturel par une décroissance de nos activités et de notre consommation? Ne serait-il pas temps de laisser place aux jeunes initiatives de culture postindustrielle qui seront plus justes, écologiques, équitables et démocratiques?

Si au moins la fin de ma vie peut servir à faciliter l’avènement de cultures plus pertinentes, même la mort ne sera pas tragique. Notre travail continuera à être réintégré dans les cycles naturels de la vie.

 

Merci à Olivier Asselin pour l’inspiration et le concept

 

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