Le sens de l’amour et de la sexualité

par Chantale Proulx

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Michel souffre. Il a besoin de se confier sur cet amour qui l’envahit, qui nouvellement constitue sa raison de vivre. Il me témoigne de cette rencontre comme l’ont fait des millions d’êtres humains avant lui; à l’aide des mêmes mots révérencieux, intenses, absolus, quasi religieux,… avec le langage de l’âme. La rencontre avec cette femme est un nouveau moteur de fortune, qui donne sens à toute sa vie. Dorénavant, il est prêt à prendre des risques, à commencer de nouveaux projets, à faire peau neuve. Et d’ailleurs, si cette femme le quitte, il sera sans regrets, me dit-il. La vie aura donné le meilleur d’elle-même. Auparavant, il avait envie de faire l’amour avec une femme. Maintenant, il aime follement la femme qu’il désire. La vie s’est renversée, et lui encore davantage! Il ne songe plus à l’avenir, cela lui importe peu, il a déjà trouvé son bonheur! Michel se sent vivant.

Michel est un homme de son temps. Jeune homme, il a été quitté de manière malhabile par la femme qu’il aimait. Il s’est senti trahi. Quelque chose s’est éteinte en lui, de l’ordre de la confiance, de la foi (la fiance) plus précisément. Il n’a pas cessé de partager sa vie avec une femme pour autant. Il est possible que le célibat aurait été un bon moyen pour Michel de réfléchir et de s’abstraire des modèles ambiants mais cet état solitaire porte son aridité. Michel ne peut pas vivre seul. Il a donc développé de l’affection pour les femmes qui ont traversé sa vie.

Croisade contre l’aliénation
Nous sommes socialement programmés pour aimer de cette manière contrôlée et prévisible. Tout nous conduit vers la consommation; de nourriture, de sexe, de plaisirs éphémères, d’extériorité de l’amour. Michel a parfait sa vie de couple en entretenant de multiples aventures sensuelles, surtout depuis sa rentrée dans la quarantaine. Ses convictions liées à l’exclusivité et la monogamie sont ébranlées depuis fort longtemps. Michel ne croyait plus en l’amour. Il me confie qu’il a besoin de se valider auprès des femmes, de sans cesse constater qu’il peut encore séduire. Il me confie que son manque de confiance en soi et d’estime personnelle le jette sans cesse entre les bras d’une nouvelle femme. Lorsqu’il se sent déprécié, au travail par exemple, il se tourne vers une femme pour recevoir du sexe.

Considérons que la sexualité répond aussi et surtout à des besoins psychologiques. L’énergie sexuelle est forte, mais neutre. Nous nous en servons aussi bien pour aimer que pour détruire. La sexualité est quelque chose que nous faisons, – un choix – en lien avec un projet. Son premier organe est le cerveau. C’est bien plus qu’une pulsion.

Il est facile de remarquer que nous sommes devenus des esclaves d’une sexualité superficielle, au point d’en perdre la dimension intime. Les chaînes sont invisibles; perte du sens au travail qui entraine sur son passage la perte du sens de la vie, la télévision et les médias de masse qui grignotent le temps antérieurement consacré à l’imaginaire, – au rêve et à la réflexion -, le battage publicitaire sur des comportements sexuels réducteurs. Certes, il faut encore examiner l’effet des multiples psychotropes sur les revendications de l’âme (psyché) à vivre pleinement les aléas de la vie; disparition des pleurs, des crises, des rages, des insomnies, et des chagrins d’amour. Nous endormons l’émotion qui est, incontestablement, notre meilleur guide vers le changement.

Qui plus est, au cœur de notre assoupissement, la culture stimule sans cesse les sensations et la satisfaction immédiate qui n’exige aucun effort, si bien que l’être humain fait face à un épuisement mental quasi constant. Dans un tel état de torpeur, la sexualité peut facilement devenir le lieu de la fermeture, de l’exploitation, de la domination, de la perversion, et pire encore, de l’aliénation à ses propres besoins humains.

Le monde moderne a atteint un tel niveau de rationalité, de découpage entre les facettes d’un être humain, qu’il est devenu difficile de percevoir les conséquences de ces siècles d’amputation. Nous ne savons plus ce que nous avons perdu, et du coup nous ne savons plus ce qui nous ferait du bien. Qui d’entre nous se rend compte, par exemple, de l’effet de la perte des rythmes naturels sur nos vies? Nous devenons globalement anxieux sans nécessairement ressentir cette perte de sécurité.

Nous avons perdu de vue, entre autres, le sens des relations humaines pour l’être humain. Les relations agrémentent considérablement le quotidien parce qu’elles soulagent de l’isolement, de la solitude, de l’angoisse, de la souffrance. Or, la perte de ces partages quotidiens nous fait emprunter plus facilement des moyens pour s’abasourdir. De ce vide et de cette solitude sont apparus la surconsommation, l’abrutissement par les spectacles d’humour, la perte de temps devant des écrans – tous ces actes qui nous éloignent de la réflexion, du rêve, de l’intériorisation, de l’amitié et de l’amour.

L’antidote à tout ce courant réducteur est un fort attachement vécu en bas âge qui accorde une valeur d’existence. Nous pourrions émettre l’hypothèse que les styles d’attachement insécurisés qui se multiplient chez nos enfants, et qui mettent les relations sous suspicion, sous verrou, ou à distance, enrichissent les compagnies pharmaceutiques, l’industrie du sexe, et l’achat de gadgets. Mais nous ne pouvons se leurrer, et nous ne devons surtout pas se décourager : un grand nombre d’entre nous résistent à se faire traiter comme une marchandise interchangeable. Nous sommes appelés à vivre en toute conscience. Et à établir de saines et fortes relations humaines.

La grâce de l’amour
Curieusement, la passion amoureuse a de particulier, pour les hommes aussi bien que pour les femmes, de ne tolérer qu’un seul partenaire sexuel. Nous pouvons aimer un grand nombre de personnes, seulement nous sommes amoureux que d’une personne à la fois. Nous devenons tout à fait exclusifs. Ce qui me conduit à remettre en question le fait génétique qui permet, d’ordinaire, d’expliquer l’infidélité masculine. Il est possible qu’un bon nombre d’hommes n’aient pas encore entrevu une sexualité qui se satisferait pleinement de la passion et de l’évolution engagée de deux êtres humains, parce qu’ils s’en défendraient. L’infidélité est souvent un moyen de se faire croire que nous ne sommes pas trop attachés, de tricher sur notre sentiment de dépendance à l’autre. La passion est souvent perçue comme un défaut pour le rationnel. Le monde moderne a maintenu un déni imposant sur l’intuition, la quête spirituelle, la passion surtout. Nous fuyons.

Dans l’ordre de l’amour, précisément, nous sommes en mesure de choisir un partenaire mais nous ne choisissons jamais de devenir amoureux. Nous ne pouvons faire advenir l’amour véritable. Nous savons simplement créer et accueillir les conditions de sa venue. Nous consentons plutôt à vivre ces sentiments, et les émotions qui les accompagnent.

On consent à exister un peu moins, pour que l’autre puisse exister un peu plus, écrit Simone Weil.

L’amour nous tombe dessus, puis nous prenons la décision de ce que nous ferons de cet intrus. Tristement constaté, la plupart d’entre nous le refusons.

Pour le moment, Michel a la force d’y faire face. Accompagnons-le.

L’amour véritable donne une dimension extraordinaire à notre vie, mais il nous faut, comme Michel, accepter le sentiment de marginalité qui s’en suit. L’amour n’est jamais banal. Il modifie la perception du temps. Il entoure d’une lumière particulière tout ce qui vient de l’aimée et, de ce fait, il enjolive les gestes pour les sacraliser. Il banalise donc de manière impitoyable le reste de notre vie. Tout ce qui constituait nos importances devient désuet. Nous sommes alors appelés à changer. Le plus grand courage est sollicité. Les amoureux se font renaître l’un l’autre en réinterprétant leur vie, entre autres.

Michel me confie que la perte du sens du plaisir était devenue si importante que plus rien de sa vie ne lui faisait vraiment plaisir. Bien sûr, il appréciait sa vie aisée, les voyages liés à son travail, ses paternités, le sexe et les autres partages de la vie, mais rien ne lui apportait une joie réelle. Depuis un an, la rencontre avec son amoureuse lui ramène l’enthousiasme. Il a sans cesse le sentiment de se soigner, de se guérir, de se dépasser. Cupidon a réussi à percer sa carapace de sa petite flèche ensorcelante. La flèche s’est vraisemblablement posée là où il y a un vide ou une ombre. Nous le savons, l’amour entraîne des complications destinées à nous transformer. Mais pour l’heure, Michel n’est pas encore tout à fait conscient d’avoir ouvert une boîte à Pandore. Il est touché par la grâce.

L’amour ramène le possible du sacré, le sens même de la rencontre. La chute est souvent brutale : nous tombons en amour. C’est toujours par l’affectivité que se présente le changement chez l’être humain. Dionysos nous sert un verre de vin et veille à nous dérider. De fait, il cherche à nous remettre en route sur le chemin du sens. L’histoire de Michel ne me surprend pas. Elle me rassure. Une partie de nous – notre âme ou notre psyché – demeure vivante et en quête. Michel me confie que sans s’en rendre compte, il se sentait perdu – vide et sur le bord du gouffre – et une partie de lui cherchait à vivre quelque chose de nouveau. Et l’événement est arrivé sous la forme de cette femme extraordinaire à ses yeux dont la seule présence le ramène à ce goût plein de la vie.

L’amour s’est infiltré en Michel et lui offre une présence rassurante. Il n’est donc plus seul. De l’extérieur, je perçois que Michel récupère les idéaux de sa jeunesse. Il laisse s’entrouvrir en lui une brèche qui peut faire passer la lumière. La confiance ouvre de nouveau la porte sur le mystère. Une part sacrée veut se partager. Je suis émue de tant de candeur chez cet homme d’âge mur. Comme tous les amoureux, il souhaite ardemment aimer, comme une première fois. Le sexe, pour avoir été à l’avant plan, et pour avoir bafoué l’être, devient tout à fait secondaire.

Le sexe de consommation
L’estime de soi de Michel est déjà en partie rétablie parce qu’il a retrouvé sa dignité, sa « noblesse d’homme ». Il se sent perçu positivement dans les yeux de son amoureuse. Elle aime ses mots, ses gestes, sa voix, son regard sur la vie. En l’aimant, elle fait de lui un homme meilleur.

Une poétesse russe, Marina Tsvetaieva, écrivait : quand une femme rencontre un homme dont elle n’est pas amoureuse, elle le voit tel que ses parents l’ont fait. Quand elle regarde l’homme dont elle est amoureuse, elle le voit tel que Dieu l’a fait.

Michel est bouleversé. Il se rend compte que le vagabond sensuel qu’il valorisait, en fait, ne s’amusait pas. C’est le sexe qui s’amusait de lui. De quoi perdre notre sens de l’humour!

Je ne peux m’empêcher de songer qu’au plan social nous nous efforçons, de manière générale, à réduire les hommes à leur pulsion sexuelle dans le but de mieux les aliéner et de les manipuler. De la même manière que la femme traitée en objet sexuel perd aussi son estime d’elle-même, et sa capacité de discernement, les qualités morales et intellectuelles de l’homme sont niées dans le but de le réduire à sa plus simple expression. Si les femmes souffrent d’être devenues des techniciennes sexuelles, je pense que les hommes n’ont pas encore cerné la profondeur de leur aliénation. On en fait des obsédés du sexe que nous leur vendons sous le couvert de la liberté, de la revanche, et de l’émancipation.

Pire encore, nous exploitons la colère masculine, le vide existentiel, le malaise identitaire des hommes, et leur sentiment d’infériorité face à la réussite de la femme contemporaine, pour entretenir une guerre des sexes qui passe par la violence du sexe.

Dans cette veine, l’homme projette sur la femme son propre mépris de soi, entretenu par des messages sociaux débilitants qui le condamne à errer dans les dédales d’un Éros fou et débridé. Plus il exploite et  déteste sa congénère, plus il s’aliène à lui-même et à son évolution possible. L’histoire nous montre que lorsque les hommes n’aiment plus les femmes, ils cessent également de s’aimer, de se respecter et de se fier les uns aux autres, ce qui rend leur isolement total, souligne James Baldwin (1963). Rien n’est plus dangereux et insupportable. Si un homme ne peut plus communier avec la femme, et faire preuve d’humilité relationnelle devant la grandeur de l’amour, la violence sexuelle prend une importance invraisemblable. Elle s’alimente à ce que le sexologue Crépault (2013) appelle la pulsion de domination sadique qui régit amplement les fantasmes masculins.

En d’autres mots, Freud (1929) avançait que seul Éros peut s’affirmer dans la lutte qu’il mène contre son adversaire immortel – Thanatos (ou la pulsion de mort). Il faut bien le dire, l’amour même est devenu un phénomène marginal. Aliénés par les messages ambiants, les jeunes hommes sont empêchés d’aimer et de s’actualiser. On leur vend de la compétition et de la performance sexuelle tandis que l’amour est une réalité gratuite et n’exige que de l’abandon.

Sexualité : reflet de la conscience, de la vie psychique
D’entrée de jeu et de manière succincte, je pense que la sexualité nous conduit à faire connaissance avec trois grands domaines de la vie ; d’une part la procréation, c’est-à-dire que la force sexuelle sert assurément à nous reproduire. D’autre part, elle s’imbrique  aux valeurs de partage, de communion et de relation – ce qui est au cœur de l’intimité. Enfin, de manière sublimée, elle nous guide vers la création. Presque toutes les grandes œuvres de ce monde ont été créées en période d’abstinence.

La sexualité, aspect le plus spontané de notre vie, est la voie par excellence pour exprimer notre amour, notre goût de la vie, aussi bien que nos incapacités relationnelles et nos méprises. La sexualité n’est pas qu’animale et l’amour n’est pas qu’humain. Ces deux réalités s’emboitent au gré de l’évolution de l’être. La sexualité se vit toujours dans la rencontre, dans un dynamisme d’ouverture, avec une conscience particulière. La sexualité et l’amour expriment notre lien à l’autre, la manière dont nous formulons ce projet d’aller vers l’autre. Nous accaparons, nous agressons parfois, nous respectons, nous adorons, nous utilisons et surutilisons. Comme diraient les existentialistes, la sexualité exprime notre manière d’être au monde.

Et il se trouve que c’est précisément dans la rencontre avec l’autre que peut s’entreprendre une certaine évolution. Un je rencontre un tu qui pourra l’amener à se connaître, nous faisait remarquer le philosophe M. Buber. La sexualité est le lieu même de la plus grande mystique relationnelle – de la communion et de la créativité. C’est le lieu du soulèvement de la personnalité vers des sphères nouvelles et inconnues. Amoureux, on fait des pas de géants hors des territoires familiers. Selon Alberoni (1979), celui qui a le mieux compris la fonction et l’envergure du choc amoureux, le couple passionné est le plus petit noyau de révolution sociale.

Le choc de se trouver amoureux, aventurier du cœur et désireux de transformer sa vie quotidienne, est d’autant plus grand chez un homme dont la conscience corporelle, les expériences sensorielles, sont mises à l’avant plan. Habitué à la consommation sexuelle, un tel homme doit apprendre à laisser aller. Il se sent vite déraper. Son niveau de sensibilité augmente. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait l’impression de bonifier et d’amplifier sa personnalité. Nous pouvons déduire que le choc serait encore plus brutal pour un homme d’approche rationnelle, logique, objective sur le monde. La passion amoureuse convient mieux aux personnes intuitives, créatives, ou sentimentales.

Plusieurs penseurs se sont exercés à concevoir l’évolution de la sexualité en niveaux. Ces étapes s’expriment à peu près toujours de la même manière; du niveau pornographique, où le corps est objectivité, au plan sentimental ou de la séduction, puis au niveau amoureux, étape où l’autre devient une amie adorée. La spiritualisation de la sexualité est un quatrième niveau qui correspond au développement ultime de l’intériorité et de la sensualité. À cette ultime étape, la sexualité est au service de la créativité et de la vie expansive de l’esprit.

La spiritualité de la sexualité va à l’encontre des religions
Tout prend sens dans la centration, dans le Soi. La sexualité est une aspiration vers l’Un, vers le grand tout, elle est donc spirituelle. La spiritualité sexuelle exige, dans un premier temps, que nous enjambions les barrières érigées par les religions sur le chemin de l’amour, l’une d’elle se présentant souvent comme une conception de la sexualité liée à l’animalité. Nous méprisons l’instinct au nom de l’intellect. C’est d’ailleurs ce mépris qui garantit nos obsessions, nos compulsions, et nos agressions puisque nous nous bagarrons contre une part essentielle de nous : cet instinct qui en vient à dominer la personnalité tout entière.

Le clerc du Moyen Âge était obsédé par le sexe au point de mépriser la femme, d’haïr cette part en lui qui la désirait, et de s’en priver entièrement. L’homme contemporain a inversé la dynamique : il est obsédé par le sexe au point de ne pouvoir s’en priver, d’en perdre le sens moral et le sens de la sexualité. Au nom de la libération religieuse, le sexe est devenu sa nouvelle norme, sa nouvelle idole, sa nouvelle adoration.

Il est juste que la sexualité suggère un retour à l’inconscient primitif. Il est bon d’expérimenter ce lâcher prise, ce ressourcement profond aux sources de la vie, ce relâchement du contrôle habituel. Le sexe provoque un bien être unique, régénérateur. Faire l’amour donne l’occasion de s’abandonner à tout ce qui a besoin de s’épancher. On quitte l’ego pour un bref séjour dans l’autre monde, celui de l’inconscient, et on y revient rasséréné. Ni la sexualité religieuse liée au péché, ni la sexualité de consommation ne nous introduit à cette quête de l’infini. L’orgasme est un éveil de l’être. Cette incroyable force de transcendance rend libre plutôt qu’obsédé.

Une deuxième barrière sur le chemin de l’être, érigée par les religions, est un abominable mépris du corps. PHI 1 Nous tentons de s’aimer avec des corps que nous déprécions. La mode d’avoir recours à la chirurgie esthétique est un de ces signes extrêmes du manque d’intégrité contemporain et de la haine de soi. Les masques cireux arborent de plus en plus leur sentiment d’effroi devant le temps, mais on n’y voit rien de cette peur et de cette tristesse devant la vie, parce que ces nouveaux visages inertes ne peuvent plus exprimer d’émotions réelles. L’être n’est plus accessible.

Nous ne sommes pas libérés comme on le prétend. En apparence, nous avons jeté par-dessus bord nos interdits. Seulement, nous demeurons aux prises avec une coupure, celle bien affinée entre l’esprit et le corps, celle pire encore entre l’homme et son désir de la femme. Dans notre for intérieur, insidieusement, le sexe est dangereux – la femme surtout, et l’amour.

En bref, le fait d’être amoureux nous rapproche étrangement de l’expérience religieuse. Elle nous fait utiliser le même langage révérencieux et des rituels semblables (sacrifice, mises en scènes, adoration, pardon, rédemption par la parole partagée…). Néanmoins, je pense que seule l’expérience spirituelle et entière de la sexualité peut nous aider à nous élever vers l’esprit.

Désir, émerveillement et sens de la beauté
Désirer exprime notre joie de vivre. Et tout désir véritable est un désir du Soi. Le désir est essentiellement bon. Pour Platon, il traduit l’amour du beau et du bien. Pour le sexologue Bureau, un désir incessant prend source dans l’identité sexuelle, dans ce sentiment profond d’être dans un monde limité, avec un genre sexué. Le désir s’entretient dans l’étonnement de l’autre comme on s’étonne de la beauté de l’existence. L’amoureux s’ahurit de l’être sans cesse renouvelé de son amoureuse, à travers l’intimité.

Est-ce d’ailleurs cette intimité que recherche le voyeur qui n’a de cesse d’écarter une vulve virtuelle? Il s’est trompé de lieu. Il n’y a rien sous les tissus vaginaux. L’érotisme se promène toujours habillé sur les grands boulevards, de manière pudique, en suggérant la beauté. On l’a vu aussi, plus déshabillé, dans le Kâma-Sûtra (qui signifie traité du désir).

C’est le sens de la beauté qui conduit au désir et à l’émerveillement, à la réelle spiritualité. La sage Diotime enseignait à Socrate (via l’écriture de Platon) que si la vie vaut jamais la peine d’être vécue, c’est à ce moment où l’homme contemple la beauté en soi. L’inconnaissable, le sublime, le mystérieux et l’au-delà, et bien plus encore, l’ordre du monde, se révèle à nous dans la beauté du monde. La beauté de la sensualité a sa propre signification spirituelle, inutile à analyser.

De Platon à Spinoza, ou d’Aristote à Einstein et Steiner, l’optimisme de l’être humain prend sa source dans l’expérience possible de la bonté, de la beauté et de la vérité. Je crois que l’amour fait naitre et rassemble les trois valeurs. S’il y a un progrès possible pour l’être humain adulte, – cette attente si rarement attestée au cours de l’histoire – je pense qu’il passe forcément par l’expérience de l’amour.

De l’analyse ontique…
Entrevoir la dimension spirituelle (sens) de la sexualité, c’est aussi aborder la dimension ontique des besoins, dirait le psychologue Maslow. Les êtres humains abritent deux dimensions; la dimension ontique ou sacrée, éternelle, et la dimension déficiente, profane ou plus concrète ou temporelle. Il est bien possible qu’il soit nécessaire de réunir ces deux dimensions si nous souhaitons maintenir notre désir. Nous avons aussi besoin d’être désiré dans cette double projection. La plus adorable des femmes transpire et grossit lorsqu’elle mange. Le plus merveilleux des hommes peut s’avérer être très brutal lorsqu’il est menacé…

Le téléviseur nous renvoie une image déformée, dévalorisante et profane de l’homme moderne. On nous le montre soumis, incompétent, malhabile, et centré sur le sexe. Les arts et les médias nous renvoient sans cesse l’image d’un homme déficient qu’on peut séduire et vider son compte en banque malgré lui, puisqu’il perd le contrôle de lui-même en voyant un décolleté. Et la super femme est une salope qui sait comment s’y prendre et l’enrôler grâce à ses charmes les plus superficiels. Il va de soi que nous entretenons cette vision vulgaire pour les deux sexes, en les réduisant à leur besoin le plus vil : profiter amplement de l’autre, et avec cruauté dans la mesure du possible…

Néanmoins, tous les hommes et toutes les femmes portent une dimension sacrée. Tous les nouveaux nés portent un devenir vertueux et sain bien que, confrontés à la réalité, peu le deviendront. Chacun porte en soi une toute petite part inviolée, incorruptible. Et une lumière dans l’œil : la conscience.

Il est ardu d’être aimé d’une femme si un homme ne lui montre ou ne lui évoque que ses aspects déficients, et s’il n’essaie jamais de se hisser à la hauteur des besoins de type ontiques (justice, vérité, intégrité, simplicité, sens de la beauté, bonté…). Car à toutes les époques, on a considéré comme admirable que quelqu’un s’efforce de devenir un peu plus juste, par exemple, dans une société terriblement imparfaite. L’amoureuse adore son amant lorsqu’il se rapproche du grand ordre de la vie. Elle a besoin de se sentir en confiance pour s’engager aussi bien dans l’intensité de l’orgasme, que dans la maternité.

L’homme – et aussi la femme – le plus désirable est une combinaison des valeurs ontiques et des besoins déficients. Il peut avoir peur, pleurer, manquer de courage, être stupide et jaloux, et faire des erreurs. Cela le rend attirant et vulnérable. Il est plus grave, cependant, qu’il ne puisse jamais faire entrevoir à son aimée sa grandeur d’âme et son esprit. Il est essentiel de rester sensible à la dimension spirituelle ou ontique de l’autre. Nous avons conscience d’être un dieu ou une déesse lorsque nous pouvons jeter un pont entre le geste concret et l’archétype qui niche en nous. Alors surgit la plus profonde symbolique qui donne du sens au quotidien.

La femme, notamment, s’associe à la dimension ontique lorsqu’elle prend soin des autres, entre autres lors de la maternité. Seul un homme complètement réduit au concret ne saurait voir la dimension sacrée de ses fonctions (allaiter, soigner, laver, nourrir, consoler, bercer, accompagner, mettre un repas sur la table). Depuis la nuit des temps, les femmes trouvent aussi un sens à danser, se faire belle, entretenir les liens de toutes sortes, s’accorder aux rythmes de la nature et faire l’amour.

La sexualité est une expérience unificatrice et transcendante. On a presque réussi à nous faire croire que la sexualité se confine au corps adolescent et décharné. Mais dans le réel des couples, la sexualité se bonifie avec les maternités et les paternités, et à travers les multiples aléas de la vie. En vérité, la sexualité s’épanouit avec les années, pour devenir, dans certains cas, une expérience authentiquement humaine.

L’ego comme contrainte à l’amour
Tomber amoureux déjoue la frustration quotidienne et offre l’occasion rare et formidable d’entrer dans l’intemporel. De fait, l’extase des premiers temps remplace le doute, la peur, l’angoisse et l’anxiété. Il est plausible de croire qu’il est possible à l’être humain de tomber amoureux afin qu’il y puise, grâce à l’euphorie, le courage d’avancer avec cran, et humilité à la fois, vers cette terre sacrée d’où il reviendra transformé. Choisir un conjoint est de l’ordre du profane tandis que s’abandonner à l’amour est de l’ordre du sacré.

Quoiqu’on en dise, le mystère de la rencontre entre deux êtres demeure toujours entier. Entretenir l’humilité, l’admiration, l’étonnement, l’heureux hasard, la simplicité, le sens de la cérémonie et de la fête, malgré les millions de fois où les choses se répètent, est un art. Les cultures primitives ont réussi cela mieux que nous.

Pour le contemporain, il est bien possible que l’amour véritable exige une certaine marginalité. Car forts de cette culture psy, nous avons presque réussi à faire croire que nous pourrions loger à l’enseigne de l’amour en fortifiant notre ego – ce qui n’a, bien sûr, aucun sens. L’ego tyrannique est toujours notre pire ennemi. Associer l’amour à un travail d’entente entre les deux parties montre bien l’ampleur de la crise que traverse notre conception de l’amour. L’amour ne perdure qu’à condition de triompher sur la négociation perpétuelle des nombreux besoins égotiques, de notre besoin d’avoir raison, et de maintenir un contrôle sur tout. L’amour (l’illumination, la passion) abolit les cloisons qui limitent le moi.

C’est la sensibilité à l’autre et la gratitude qui font bon copinage avec l’amour. On pourrait rectifier le propos de Simone Weil cité plus haut et réécrire : on est appelés à consentir à exister un peu moins, pour que l’amour ou l’esprit (plutôt que l’autre…) puisse exister un peu plus.

Sur ce nouveau chemin emprunté grâce à l’échange avec l’autre, nous apprenons ce qui n’avait encore jamais existé, et nous devenons Autre.

Néanmoins, la lutte contre l’ego ancien – et les doutes qu’il fait naitre indument – est particulièrement féroce lorsque nous sortons de la période de l’engouement. L’ego montre ses fragilités en fabriquant des peurs intenses devant  l’inconnu, et en érigeant de nombreuses résistances. Les ombres du passé (mauvais traitements, trahisons, peur de perdre ses limites personnelles) deviennent menaçantes.

La peur ultime tient du fait que nous résistons à nous défaire de nos blocages (honte, culpabilité, gêne, doute). Curieusement, c’est ce que nous valorisons le plus – la sexualité – qui paie les frais de nos résistances, et qui se trouve fortement limitée. Car malgré tout ce qu’on en dit, pour la plupart des gens, la sexualité se vit dans la honte et la culpabilité. Elle se limite au « sexutoire ».

Or, nous désirons expérimenter une pleine sensualité, mais nous refusons de dynamiter les blocages qui nous la rendraient libératrice. C’est d’ailleurs cette peur du changement qui nous motive à fuir devant l’amour véritable! Une posture défensive face à l’amour – qui donne, notamment, amplement l’occasion de le dévaloriser – nous évite de trop se blesser. La plupart du temps, nous faisons fuir l’être aimé avec des revendications, des enfantillages ou de banales infidélités, parce que nous ne souhaitons pas contacter la grandeur de l’amour et, inévitablement, nous transformer. Narcisse triomphe dans la peur de l’engagement.

Aimer avec incomplétude
Le discours sur l’amour de Platon, le Banquet, fait parler les philosophes de l’Antiquité. L’amour est complétude pour Aristophane. L’Occident a retenu son mythe androgyne et charmant : nous cherchons toute notre vie notre complétude sexuelle.

Néanmoins, à ce même banquet, intervient un peu plus tard mon penseur préféré, Socrate, inspiré par une femme savante, Diotime. Au cours de l’histoire, il est rare que nous ayons invité une femme à nous faire connaitre la vérité, surtout de la part de ces philosophes homosexuels et misogynes! Ce contresens n’annonce-t-il pas l’humilité nécessaire aux hommes devant l’amour? Cette présence féminine au célèbre banquet nous dévoile quelque chose d’important : lorsqu’il s’agit d’amour, nous devrions se fier et se référer aux femmes! Ce sont elles qui ont inventé l’amour, nous fait remarquer le philosophe Comte-Sponville, en s’inspirant de la relation de tendresse entre la mère et l’enfant. C’est précisément de cet amour féminin empreint de sollicitude que Michel se ré apprivoise et qui remet en question sa conception de la virilité.

Mais revenons à nos philosophes en sandales sur le bord de la Méditerranée. Socrate fait d’abord remarquer à Agathon qu’un homme riche et en santé ne désire ni la richesse ni la santé. Nous aimons donc une chose qui n’est pas nécessairement belle et bonne, mais quelque chose dont nous ne disposons pas encore.

Diotime avance encore que l’amour n’est pas complétude mais incomplétude. L’amour est destiné à la quête. Il n’est ni perfection, ni désir comblé, mais pauvre. Il est dur, sec, sans souliers, sans domicile; sans avoir jamais d’autre lit que la terre, sans couverture, il dort en plein air, près des portes et dans les rues; (…) il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon; il est brave, résolu, ardent, excellent chasseur… Enchanteur et nomade, si l’ancienne prêtresse dit vrai, l’amour se vit dans l’absence et dans la transcendance. L’amour s’exprime dans le manque, ce qui n’est pas sans nous rappeler Simone Weil qui écrit qu’aimer purement, c’est consentir à la distance.

Pour dire juste, et toujours selon Diotime, l’amour est un démon qui tient le juste milieu entre les dieux et les mortels, ayant pour tâche d’interpréter et de lier les parties du grand tout. Ce démon apporte les prières, les rituels amoureux, et les sacrifices, aux dieux et c’est par son intermédiaire que les dieux conversent et s’entretiennent avec les hommes. L’amour serait une porte d’accès au divin que nous avons mal enseignée aux Chrétiens? Cette croyance en l’accès à la divinité par l’amour est à la source de l’Hindouisme aussi, où le désir de la fusion avec l’autre est motivé par l’Un. Le plus oriental des philosophes, Plotin, y faisait aussi référence.

Sexe, amour et bonheur
L’amour nécessite que nous nous engagions à ouvrir sur l’inconnu, à faire taire les besoins futiles et les émotions forgées par le passé, à ne former qu’un. L’amour exige que nous nous abandonnions à l’amour, bien plus qu’à un autre être humain. Il ne s’agit pas tant de poser sa foi sur l’autre, en tant que personne, que d’être attentif au pouvoir de l’amour sur le moment présent. Et apprendre le laisser-aller.

L’amour est l’enfant pauvre de la psychologie parce que ce mystère ne se déroule pas tout à fait dans ce monde ci. Il s’enracine dans le primitif, et tend vers l’unité, la divinité. L’amour est une épreuve initiatique qui ouvre sur l’être. Un grand nombre de mythes en témoigne (Ulysse, Psyché et Éros, Isis et Osiris, Shakti et Shiva…). L’être humain recherche l’extase amoureuse et l’expansion de la conscience.

Ni le sexe, ni l’amour, ne peut apporter le bonheur. C’est le sens qu’on y trouve qui nous comble, puisqu’il nous propulse vers notre propre destinée. Il n’y a peut-être pas d’amour heureux (Aragon) car tel n’est pas le but de l’amour. L’amour est la réalité transcendante, le moment d’éternité donné aux humains où seul le frôlement de l’aile d’un ange en compagnie de l’aimé nous rappelle notre nature créative et divine destinée à la plus grande beauté.

L’amour dépasse nettement la sphère des plaisirs en nous maintenant ouverts au possible bonheur. Qu’il y acquiesce ou qu’il se révolte, il y est toujours pris et en demeure captif. Toujours il en dépend, et toujours il a son fondement en lui (…) S’il possède un grain de sagesse, il déposera les armes et fera un aveu de soumission, d’imperfection, de dépendance, mais un même temps un témoignage quant à la liberté de son choix entre la vérité et l’erreur (C.G. Jung, 1961).

Le triomphe de la joie de vivre et la plus grande individuation d’un être humain se fait grâce à l’amour. Rien ne vaut une heure de peine pour l’amour qu’on y met, qu’on y trouve.

L’amour est une joie, nous rappelle Michel, qui donne sens à notre vie, et la plus grande expression de notre liberté. Par ces moments d’éternité vécus en toute lucidité, je pense que l’amour nous aide à mourir. La véritable biographie de l’être humain est composée de ces rares moments où l’amour véritable a frappé à notre porte et que nous l’avons accueilli.

Alors, vraiment, nous révèle déjà Michel, la vie a valu la peine… Nous avons fait l’expérience que nous sommes un être humain aimant.

L’amour, assurément, est la plus grande expression de notre humanité.

 

Notes: 

1 Voir mon ouvrage Un monde sans enfance (2009) pour de plus amples informations concernant les styles d’attachement. Nos choix amoureux, ainsi que la manière dont nous aimons, est conditionnée en partie par cet aspect de notre personnalité : l’attachement vécu en bas âge au sein de notre famille.

2 C.G. Jung a élaboré des stades sous l’angle de l’évolution de l’archétype de l’anima. À ma  manière, je perçois une évolution de l’archétype Aphrodite (Petit traité de la vie sexuelle contemporaine, 2012) sous quatre phases.

3 Toutes les religions briment l’expression de la sexualité et nient la valeur sensuelle de la femme.

4 Je fais surtout référence au tourisme sexuel dont les enfants des pays les plus pauvres sont devenus des esclaves sexuels. Je pense aussi à la normalisation de la pédophilie et à la banalisation de toutes les violences sexuelles.

5 C’est le désir qui est absent de la consommation sexuelle, et plus particulièrement de la pornographie. L’image agit sur le système limbique du cerveau par le biais du nerf optique, et fait apparaitre les réactions sexuelles, en faisant l’économie du désir précisément.

6 Les hommes ont la fâcheuse tendance à dissocier l’image de la femme (Vierge et putain), ce qui donne lieu à un complexe sexuel qui associe le désir à la femme lubrique.

7 Le mot sexutoire en est un que j’ai inventé pour remplacer dans certains cas le mot sexualité. Il rend compte d’une sexualité « éjaculatoire » qui n’a de but que de créer une détente ou de renforcer un ego défaillant.

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