Messieurs le Pornographe, l’Érotomane, ainsi que le Tantrika, parlez-nous bobettes!

par A.Zard von den Glückenglücken (Célan Lavalé)

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On se cherche. On pense aussi chercher l’autre, mais il s’agit d’un jeu de miroirs.  Parfois on trouve un personnage dans lequel on aime se reconnaître; parfois, c’est gênant.

Un personnage m’apparaît comme un Eros, bébé mignon éroton et ses moignons d’ailes, qui volète.  Il perd soudainement ses ailes et se retrouve sur l’asphalte ridée ; vieilli.

Eros regarde autour et reprend ses esprits, par portions incomplètes, et dit, incertain, ne sachant pas s’il devrait se livrer à moi :

« Je ne me reconnais pas comme entité entière…  Je joue dans le partiel, je marche à tâtons dans des couloirs excitants entre les zones de fête.  J’ignore les banalités qui alternent (je crois que c’est alterner de l’exaltation à la banalité..sm) mes exaltations. Oui, je préfère l’ignorance.  Hmmm…  Moins j’en sais, plus ce qui paraît à mes perceptions agacées me mijote le désir… »

Disant cela, il prend assurance et se vêt avec style.  Pendant ce temps, derrière lui je vois un bout de euh…  Avec des gants à vaisselle je tire dessus, apparaît alors un autre bébé hébété, et, perplexe, nous regardant, se met à se zigner la zigounette de façon maniaque, et tout en lui grandit, jusqu’à devenir homme, lui aussi, en restant cependant replié sur sa molle zézette, s’exclamant :

« De toute façon je suis pas gêné, tout le monde pense comme moi, mais ils ne le disent pas.  Ils sont choqués mais la société dans laquelle nous vivons est ben plus choquante!  (Enwèye!  petite zine et mou deviendra limousine!)  Babylone porno, médias pornos, politiciens pornos. J’arrive pas à bander! Quoi de bandant je pourrais bien changer en argent?!  Quel argent je pourrais changer en femme?!  (Pff….  Rien à faire, je bande pas).

Se grouillant la grenouille, le Pornographe se tourne vers l’Érotomane :

« Me semble que je te connais. »

« Quand le Pornographe passe par-là, c’est que l’Érotomane est déjà passé. »

Je cite quant à moi Alain Robbe-Grillet :  « La Pornographie, c’est l’érotisme des autres. »  Oui, fallait quelqu’un avec une imagination coquine pour pouvoir donner les restes en pâture aux spectateurs du Pornographe.

Ce dernier soupire :

« Pâture…  hum…  Je prendrais ben un Big-Mac viande de rousse avec une bière blonde qui baiseraient ensemble… »

« Ah l’horrible personnage… » mâchonne l’Érotomane, continuant :

« …  Chaque fois que je passe proposer le menu d’une femme en tartare avec framboise sur mamelon, on finit toujours par commander de la goinfrerie.  J’invite monsieur et madame à une table retirée sous de discrets drapés, et eux se ruent sous la lumière crue des supermarchés au rayon des cadavres… »

« Ouin kin!  Pourquoi pas?  Y a rien de sacré!  Je demande au boucher les meilleures parties.  Je choisis les culs, je pèse les totons, je veux qu’on me tourne des lèvres comme des pâtes à pizza…  Je…  J j’assemble l’assiette qui me tente puis que je finisse par bander! »

Le vulgaire regard du Pornographe a des plans fixes aux génitales d’une femme en papier et des travellings de superficies.  Dénombrement, quantités, surconsommation, s’arrêtant un instant sur un corps pour aussitôt choisir celui d’à côté, et changer, tourner la page, tourner, et dans son excitation toute porn-flake, d’étranges métamorphoses surviennent, se recourbant sur sa solitude pour une auto-fellation.

« Indécent…  Le pauvre… » dit l’Érotomane avec condescendance.

« …  On dit qu’à une époque lointaine il a eu un aspect subversif, mais maintenant… »

Oui, il est malheureux.

« Un malade! »

Sans doute.  Un dominant dominé, inséparablement.  Ça marche ensemble.  Méfions-nous de tout assujettissement…

« …  Hm…  Tout de même, à cela je dirai qu’il y a certains jeux à l’assujettissement réciproque, jeux de rôles, des manipulations cordiales, la créativité des formes, l’allégresse des fesses!  Il y a tant de plaisir au fantasme, et il est si fragile, gardons-nous du papier et de la pellicule…  Ah…  Je vous remercie d’ailleurs mon cher Narrateur de m’avoir accordé le crédit de posséder le pouvoir de l’imaginaire. »

Naturel…  Quoique plus naturel encore, voici un autre personnage : (et je tire sur un drap)

« C’est une sculpture orientale?  C’est certainement antique.  Un peu trop simple à mon goût, ça manque d’expression. »

C’est un méditant.  Son pouvoir à lui, c’est d’être enraciné en son centre.

« Oui mais…  Connaît-il des trucs érotiques? »

Non, mais il est à l’écoute de sa partenaire, ou, seul comme maintenant, à l’écoute des énergies dans son propre corps.  Sans nécessités d’expédients.  Et il cherche en lui-même, dans son intégrité, doucement, ce pouvoir subtil…

« Aucune transgression de tabou?  Pas de baise sous la table dans une fiesta?  Pas de pipe dans l’autobus-voyageur à l’insu des somnolents?  Se donner, comme ça, sans jamais se refuser comme un zèbre ou ne se laisser cueillir que le parfum d’un sein à la sauvette ?  Je sens que je m’ennuierais avec une femme ainsi offerte sans jeu.  Trop facile, plate, sans relief; sans respect, je l’utiliserais pour profiter de son ouverture bonace puis je me lasserais. »

Oui mais, du Tantrique oriental, nous connaissons davantage sa caricature occidentalisée du frotteux qui rêve d’un naturisme orgiaque sans décence.

« Ah!  Si au moins…  Espérons toujours! »

À l’exclamation de l’Érotomane, le Tantrika ouvre les yeux sur lui.  Et que voit-il?   Un pogné névrosé qui rêve d’expériences sauvages en secret?  Qu’est-ce qui ressort de cette cachette?  Le Tantrika le sonde ainsi, profondément, et l’Érotomane, sentant quelque chose de nouveau dans ce regard travaille  en lui, commence à penser qu’il n’a encore jamais essayé des jeux homosexuels…  Ainsi nageant dans la vapeur de l’interdit (à transgresser!), il s’excite, mais garde.  Dans les nuances de la nuit qui nous environne, il joue, perd et gagne de sa propre substance sans savoir quoi.  Perdu lui-même dans le jeu des formes et leurs mouvements dans le regard.

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Ressentant les aléas caoutchouteux qui rebondissent dans l’esprit de l’Érotomane, le Tantrika dit :

« L’amour n’a pas de sexe ni de forme.  Pré-mal, avant le mal, avant la séparation analytique, la définition des formes.  Quand on s’ouvre au Grand Tout, dans l’acceptation, par l’autre, on explore cette frange fusionnelle entre deux êtres, et l’amour apparaît dans toute sa clarté. – Alors, tout est permis, sans hypocrisie, quand l’expérience saine est bénéfique à l’épanouissement de chacun. »

L’Érotomane au regard endormi le perçoit comme un soporifique Bouddha en plâtre poussiéreux.  Mais avant de mourir debout dans un geste fougueux et plein de son tempérament, il sort de son veston un livre de Baudelaire dont il déclame doucement de voix suave les vers :

La très chère était nue, et, connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d’aise
À mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s’était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe!

– Et la lampe s’étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre!

Trop de verbiage pour le Tantrika, observant passivement les élans déployés de l’Érotomane comme un personnage superficiel et zigonneux, voire malsain.

Que reçoit l’un de l’autre?

Y a-t-il possible rencontre entre la personne qui médite le réel et celle qui jongle les fantaisies?

Trois femmes entrent.

La Première, heureuse de quitter ses deux comparses, l’une trop sophistiquée et l’autre trop vautrée pour elle, spontanément se reconnaît en l’attitude du Tantrika et vient s’asseoir devant lui.  Ensemble, quelque chose d’évident connecte.  Aucun décalage de fioritures, ils cherchent le contact de leur vérité, sereinement.

La Deuxième observe son amie en plein nudisme avec le Tantrika, voit l’autre Pornographe flambant nu, et tout cela l’ennuie.  Elle cherche l’aventure et le lent déshabillage.  Elle échange alors une œillade avec l’Érotomane, sort une pomme de sa sacoche et dirige vers l’autre une moue des lèvres.  Interdite et provocante à la fois…  Elle languit et laisse languir, tourne autour, et, contre toutes les fois où elle a préféré laisser niaiser le prétendant en goûtant le plaisir pincé de le laisser frustré, elle souffle à la Troisième :  « Peut-être que je ne devrais pas mais je le fais quand même. »  La pomme est croquée!

La Troisième, qui se vantait auprès des deux autres de ses exploits sexuels de la fin de semaine et se moquant de Lundi (l’un de ses amants), baiseur beaucoup moins performant que Mardi (un autre amant), continue à monologuer sa semaine en passant s’en s’arrêter devant le misérable Pornographe, bien trop occupé à chercher le plaisir qui le fuit.

– C’est triste hein…

Bon, frivolité de Narrateur, le Pornographe subit une autre métamorphose :  il se relève et révèle un joli minois et un corps de canon.  Oh – Hmmm…  Bientôt la Troisième va entrer dans sa collection sous le nom :  Trente-troisième cette année.  La ville est un harem pour ces quelques charmeurs, et ces charmeurs synecdotiques sont les pénis de jacasseries des femmes moqueuses.

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– Assez.  Cette diarrhée m’a rendu malade.  Phrases de vase, qui, séchées, font les formes bouffonnes de personnages qui sont – personne.  Personne comme ça.  Personne forme juste à la case, catégories figées, attitudes au botox, caricatures hollywoodiennes, parce que nous vivons dans la mouvance.

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