Le tissu social

par Isabelle Dyens

Il est grand temps de prendre le temps. L’expression choisie de “tissu social” fait référence à la matière dont je propose de parler: le tissu. La route: l’écologie va plus loin que le rapport de l’arbre à l’homme. Il s’agit d’une sensibilité envers l’environnement qui inclut aussi l’environnement humain et signifie aussi le rapport de l’homme à ses sens et à son instinct (LAROUSSE).

J’ai choisi aujourd’hui de vous parler d’une nouvelle forme de recyclage, le “recyclage du temps”. Prenant source dans notre Terre mère, notre patrimoine, source inépuisable de contes, d’histoires et de cultures fécondes, nous savons que tous les êtres utilisent le vêtement, soit pour se vêtir, se couvrir ou encore couvrir la table afin de se retrouver en clan, en groupe, en communauté: discuter, échanger, tisser des liens, des contacts, des raisons. Le vêtement est tissu (est issu) de la terre. Les premières matières naturelles comme le coton et le lin sont peu à peu remplacées par les matières synthétiques, dérivées, elles aussi, de la nature, de la viscose à la bouteille de Seven-up recyclée. Il y a eu d’abord les semences, puis les récoltes, de la transformation. La Terre s’épuise, l’homme également. Le recyclage du vêtement est un temps de repos aux moissons. Recycler, bien recycler, n’est pas simple. Cela demande le mariage d’époques et de technologies textiles; revoir la mode, le mode d’être à travers le vêtement.

J’ai retenu deux choses qui semblent avoir marqué l’humanité: l’ampoule électrique et l’automobile. L’ampoule électrique est un des premiers facteurs importants de stress chez l’Homme. Avant, il y avait le jour, la nuit, les saisons… un peu de bougies. Le temps de luminosité respectait la nature. Tranquillement, l’Homme perd la notion du temps pour céder la place à la productivité. Plus d’heures de travail, plus d’argent, de moins en moins de temps. Le temps devient synonyme de rentabilité. L’ampoule rallonge progressivement les journées. L’heure laisse place à l’ampoule électrique. Les distances ne sont plus les mêmes. On accélère à la vitesse de la lumière. La distance entre les êtres humains prend de nouvelles dimensions. L’espace vital est redéfini.

Le vêtement perd de son emprise, de sa définition sociale. L’espace vital change. Il y a ce que l’on appelle “les quatre cercles de l’espace vital”. Plus nous vivons dans des lieux à grande densité de population, plus la dimension de notre bulle sera réduite. La “bulle” des Occidentaux peut être considérée comme moyenne. L’espace intime de 15 à 45 cm est le plus important. Seuls les très proches ont droit d’y pénétrer: femmes, enfants, parents, amis intimes. À 15 cm, c’est le micro-espace franchi exclusivement pendant un contact physique. L’espace privé, de 45 cm à 1,20 m, c’est la distance idéale à respecter en société: au bureau, dans une réunion amicale, un cocktail, etc. L’espace social, de 1,20 à 3 m, c’est la distance qui sépare deux personnes qui se connaissent peu ou pas du tout: le facteur, le plombier, un livreur, un client. L’espace public, au-delà de 3,5 m, c’est la distance confortable pour une personne s’adressant à un auditoire ou à un groupe d’autres personnes.

Une toute nouvelle distance fondamentale vient changer les relations humaines et sociales avec l’apparition de la voiture. Le temps s’envole… en fumée (!) de monoxyde de carbone. Cet habitacle, ce cocon, cette enveloppe transcende l’aura humaine. Conférant puissance, vitesse, rentabilité et affichant notre niveau social. Une nouvelle dimension à l’être qui le sépare indubitablement de son prochain.

Beaucoup de temps, tout le temps, on a plus ou moins le temps, on a si peu de temps. Autrefois, l’homme se déplaçait seulement pour les choses essentielles comme le travail.

La femme restait au foyer, elle rencontrait des amis, des voisines, de la parenté. Elle transmettait, enseignait, éduquait les enfants, communiquait l’histoire, son histoire, son patrimoine.

C’est l’heure du conte. Les femmes cuisinent, cousent, trouvent des solutions, gèrent le budget. Les vêtements et tissus divers sont recyclés. Elles recyclent des vêtements, réutilisent la matière déjà existante en abondance, elles retrouvent et redonnent un usage à cette matière qui est le tissu. La courtepointe est née, symbole de notre histoire: à travers le texte-île, une histoire se trame.

Le textile est texte et tactile, le fil suit la trame, la vie se tisse dans la transmutation de notre histoire à travers la matière. La matière étant le reflet de l’esprit et la matérialisation de la pensée. La courtepointe, ou le recyclage de textiles, répond à la problématique appliquée, à la relation entre le temps et le travail, favorisant le dialogue, la synergie et permettant de retrouver le plaisir et la joie de la créativité et de la réflexion du moi. Le travail à la main contribue à l’édification de la culture. Redonner vie à l’instrument le plus important qui nous a été donné: la main. La main qui tisse des liens.

Aujourd’hui, la société croule sous ses amas de vêtements abandonnés, jetés, oubliés. Malgré cela, on continue à produire des masses de vêtements. La Terre est fatiguée, l’être humain est fatigué. Trop de produits, trop de production, trop de rejets et de déchets.

Re-use, re-duce, re-cycle. Il est temps de passer à un mode pragmatique et à la simplicité volontaire. Il faut revoir notre approche face au vêtement, au tissu, au textile. N’est-il pas grand temps de se retrouver, de s’unir un moment pour la sauvegarde de notre patrimoine? Implanter le principe de bonheur et de plaisir comme élan et ressource de la créativité, l’instinct comme principe de renaissance sociale et d’harmonie en accord avec la Terre. La sauvegarde de la Terre, des cultures traditionnelles, de notre culture, de nos ressources.

Contribuer à l’édification de la paix à travers la culture “textile” du Québec. Vivre une expérience aux mille couleurs de la paix, de la sérénité, du rapprochement, du patrimoine. L’histoire tissée du tissu social.

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