L’écothéâtre, un engrais prolifique

par Patricianne Blanchet 

L’origine du théâtre, dans sa forme primitive, remonte aux premiers balbutiements de l’humanité. Chez l’homme et la femme, la recherche d’un sentiment d’appartenance à un groupe est un réflexe inné et essentiel à la consolidation de l’identité. Fondamentalement politique et social, cet art ancien est donc intrinsèque à l’existence en collectivité. Initialement, le peuple était le créateur et le destinataire du spectacle théâtral, lequel consistait en une célébration festive et ritualistique à laquelle tous étaient conviés à prendre part. Le théâtre était l’affaire de tous, il évoquait le partage et l’harmonisation. Nous retrouvons encore cet aspect rassembleur du théâtre dans certains pays épargnés par l’industrialisation.

À toutes les époques, les humains ont tenté de se représenter le monde dans lequel ils évoluaient afin d’en augmenter leur compréhension. Le théâtre s’est toujours imposé comme un moyen pragmatique de porter un regard critique sur la réalité. Toutefois, l’avènement de l’aristocratie provoqua une scission dans cet art jadis festif et populaire. Dès lors, certains élus furent désignés pour exécuter leurs prouesses, les acteurs, alors que tous les autres furent condamnés à demeurer passifs, les spectateurs. Ainsi, le théâtre devint un véritable instrument d’endoctrinement de la masse crédule. Au fil des siècles, les gardiens de l’institution aristotélicienne muselèrent les auteurs et mirent à l’index nombre de trésors dramatiques. La censure alla même, au Moyen Âge, jusqu’à interdire à tous les acteurs, désormais perçus comme des criminels, de se donner en représentation.

Naviguant depuis maintes années sur le vaste océan du théâtre, je me suis trop souvent heurtée au snobisme qui mine cette discipline aujourd’hui conditionnée aux courants mercantiles. Mes réflexions sur le milieu artistique et la place de l’artiste dans la société me portent à souhaiter un impératif retour aux sources. Pour comprendre le cloisonnement qui étouffe le théâtre actuel, il faut puiser dans les racines de cette pratique ancestrale. L’esquisse brossée ci-haut permet de saisir les particularités inhérentes à cet art de la représentation et du simulacre. Kidnappé par le pallier supérieur de la hiérarchie sociale, le théâtre est devenu un art élitiste auquel le peuple n’a plus guère accès. Combien d’entre vous sont-ils allés au théâtre cette année? Les statistiques démontrent que seulement 1 % de la population québécoise fréquente régulièrement les théâtres, alors que dans d’autres pays, c’est le village entier qui l’incarne. Qui va voir le théâtre d’ici? Eh bien, ceux qui baignent dans le milieu artistique et, encore, les bourgeois soucieux de leur image mondaine et ceux qui se font offrir des billets de faveur. La noyade est imminente! Il faut donc apprendre aux créateur à nager avec plus de liberté, à s’émanciper de l’eau stagnante dans laquelle le théâtre s’enlise. Pour ce faire, il faut que chacun réveille le créateur qui sommeille en lui car toute créature, du fait qu’elle a elle-même été créée, reçoit en héritage ce don de création qu’il lui suffit d’activer à volonté.

Au XXème siècle, plusieurs théoriciens et praticiens se sont déjà penchés sur cette problématique du clivage entre le théâtre et la population à qui il devrait normalement s’adresser. Il est certain que les nouvelles technologies de l’information, faisant de la culture un produit de consommation, ont contribué à l’amplification du phénomène d’emprisonnement du théâtre dans d’obscurs lieux exigus. Jean-Jacques Rousseau proposait de sortir le théâtre des salles et d’en faire un événement forain auquel chacun ajouterait sa magie enfantine. Bertolt Brecht, pour sa part, a tenté de faire du spectateur un agent actif susceptible de provoquer des changements dans sa propre vie. Il parle ainsi du spectacteur qui, au lieu d’être en mode réceptif, voit son intellect et ses sens constamment sollicités, ce qui l’incite à prendre position. Cette nouvelle manière d’appréhender le théâtre a germé dans l’esprit d’un créateur de notre temps, Augusto Boal. Depuis plusieurs décennies, ce dernier œuvre sans relâche pour redonner aux peuples opprimés les rênes du théâtre et leur permettre de bénéficier de ses vertus. Pratiquer cet art est un droit qui leur est légitime et qui comporte plusieurs bienfaits trop souvent occultés sous les couches de maquillage et les éclairages spectaculaires.

Tout ce préambule m’a permis de poser les assises d’une conception renouvelée du théâtre, idée pourtant aussi vieille et naturelle que le monde. Le théâtre, dans sa plus pure essence, doit avoir une vocation d’assainissement de toutes les sphères qu’il chevauche. Ainsi, nous parvenons au cœur du sujet de cet article: les vertus curatives du théâtre, et ce à tous les niveaux, de l’individu à la planète.

Observons maintenant les multiples utilités du théâtre, surtout lorsqu’il est placé dans un contexte aussi inspirant qu’un écovillage. Il est ici proposé de permettre à tous de faire l’expérience du théâtre, d’y déployer leur potentiel, et de ressentir le bien-être que procure l’opportunité de créer ensemble une œuvre qui leur ressemble. Voici un guide pratique des diverses applications bénéfiques du médium théâtral en tant que moteur de croissance d’un écovillage.

L’écologie du corps
Le théâtre impose d’abord un travail en profondeur sur soi-même. Celui ou celle qui fait une incursion dans cet univers farfelu s’aperçoit rapidement de l’importance accordée à la guérison et au bon fonctionnement du corps. En effet, cette pratique est toujours accompagnée d’une discipline physique rigoureuse qui permet au joueur de prendre conscience de son corps, de développer ses capacités motrices, musculaires, ainsi que sa souplesse. Empruntant à plusieurs pratiques comme le yoga, la danse et les arts martiaux, le travail corporel proposé par le théâtre permet de développer des habitudes de vie saines menant à une bonne santé physique et à de meilleures dispositions mentales. Chaque citoyen de l’écovillage doit pouvoir exécuter un échauffement et une routine d’exercices physiques ajustés à ses aptitudes et ses besoins. Pour ce, la présence d’un guide qui connaît bien la physionomie humaine est souhaitée. Des séances de travail corporel peuvent également être réalisées en duo ou en grand groupe. La discipline physique doit être intégrée au quotidien, devenir un réflexe car l’activation régulière du corps contribue à la gestion de l’anxiété. Chaque corps a son propre vocabulaire et il est fascinant d’apprendre à décoder des messages signifiants dans l’attitude gestuelle des autres, et ce, au-delà des mots. En plus de mener au bien-être, le théâtre permet le développement d’un langage corporel entre les joueurs qui peuvent par la suite dialoguer.

La croissance personnelle
À la discipline physique s’ajoute une dimension intrapersonnelle qui permet à l’individu de développer maints outils cognitifs susceptibles d’améliorer son estime et sa confiance. Nous devons tous négocier avec les caractéristiques qui composent notre personnalité, affronter nos fantômes, guérir nos blessures et apprendre à nous aimer tels que nous sommes. Ce défi d’envergure n’est pas sans embûches et il demande une acceptation et une connaissance de soi étoffées pour être relevé. Le théâtre fournit des moyens tangibles et ludiques pour développer notre amour propre. En explorant la gamme des émotions que notre esprit peut générer, à travers divers ateliers d’interprétation, nous prenons conscience de tout le potentiel créateur qui jaillit de nous. L’analyse réflexive qu’impose le travail théâtral nous pousse à explorer toutes les avenues de notre identité, selon diverses perspectives, ce qui nous enrichit considérablement. La dramathérapie est une approche théâtrale de résolution des conflits intérieurs. Par l’écriture ou l’interprétation d’une saynète relatant une situation conflictuelle rencontrée dans le quotidien, le sujet se distancie de sa réalité et peut ainsi entrevoir des pistes de solutions. Ce dernier peut alors envisager de s’ouvrir aux autres en toute quiétude. Trop de gens négligent les vertus thérapeutiques des arts. Elles sont pourtant nombreuses et indissociables de l’acte de création lui-même. Tout créateur se lançant dans une voie artistique ne le fait-il pas dans le but de se réconcilier avec lui-même? Plusieurs spécialistes confirment les apports bénéfiques de la pratique des arts sur la santé mentale.

La communication
Le théâtre fait tomber les inhibitions, il permet à la personnalité de se déployer tout en développant chez l’individu une conscience et une acceptation de ses limites personnelles. Ceux qui goûtent à l’expérience théâtrale augmentent leur potentiel expressif certes, mais ils acquièrent également une meilleure écoute des autres. Le théâtre prend racine dans l’interaction entre des individus désirant créer une œuvre empreinte de leurs valeurs communes, tout comme un écovillage. La communication est au cœur du processus théâtral qui, lui, devrait toujours fonctionner par consensus. La création collective provoque de profondes remises en question, elle fait grandement appel à l’humilité et requiert l’ouverture de chacun pour être constructive. Le processus est parfois complexe, voire même douloureux, mais il en résulte souvent une gratification, un enrichissement et une chimie de groupe inégalés. En tant qu’art de la communication, le théâtre ne doit pas être utilisé seulement à titre occupationnel. Il doit au contraire permettre à la communauté qui le pratique de déceler sa dynamique interne, de cerner ses forces et de transcender ses faiblesses afin de devenir toujours plus efficace et optimal.

Le théâtre par et pour la collectivité
Sans nécessairement poursuivre la finalité ultime de la représentation devant public, le théâtre doit avant tout être appréhendé comme une expérience de guérison et de croissance collective. À l’instar des tenants de l’art dramatique qui émergèrent dans les années soixante-dix, le processus importe davantage que le spectacle figé. En effet, c’est à travers l’exécution de divers ateliers de création, d’interprétation et d’appréciation que l’individu développe nombre de compétences susceptibles d’être réinvesties dans une représentation ultérieure. C’est là que réside la dichotomie entre les termes théâtre et art dramatique. Le premier vise un spectacle et se veut performatif, alors que le second s’attarde au développement de techniques et d’outils améliorant le bien-être et la qualité de vie.

Pour revenir aux apports du théâtre pour la collectivité, il faut ici expliciter le principe du théâtre forum. Cette méthode avancée par Boal permet à un groupe donné de résoudre les conflits qui le tressaillent. Par la mise en scène de la discorde, les individus peuvent en identifier le moteur et le désamorcer. Plusieurs problèmes peuvent ainsi être réglés dans l’amusement et sans tensions ravageuses.

La promotion des écoalternatives
Après avoir travaillé de pair pour construire un environnement agréable où chacun trouve sa place, les créateurs d’un écovillage peuvent entrevoir d’utiliser le théâtre comme un vecteur pour propager leurs messages et leurs valeurs. Une communauté écologique en santé et à l’imaginaire débordant regorge d’idées et de solutions alternatives pour un monde sain. L’art théâtral s’avère un excellent médium pour partager ces visions chères à tout écovillageois que sont l’économie des ressources, l’équité planétaire, le développement durable, etc. Il est temps de mettre cartes sur table et d’aborder les vrais sujets au théâtre. L’affirmation artistique de la nécessité d’un virage environnemental peut être faite d’une manière positive, poétique, loufoque et même dérisoire. Le message passe souvent mieux lorsqu’il est empreint d’humour et d’une certaine légèreté. Sans être alarmiste, dénonciateur ou provocateur, nous pouvons transposer à la scène nos préoccupations pour l’environnement de façon à rejoindre le plus de gens possible. L’écovillage constitue un terreau fertile pour l’élaboration de projets théâtraux engagés dans le réel et proposant des alternatives concrètes et applicables. De plus, la possibilité de n’utiliser que des matériaux écologiques et recyclés pour la production d’un spectacle est un autre moyen de faire passer le message. Je souhaite ardemment qu’un tel courant artistique prenne de l’expansion et soit enfin admis de tous.

Les enfants de l’écothéâtre
Pratiqué dès l’enfance, l’art dramatique comporte plusieurs avantages. Stimulant abondamment l’imaginaire, favorisant l’abstraction, le discernement et la métacognition, le théâtre prodigue aux jeunes de précieux enseignements. En leur permettant de traduire artistiquement les sujets qui les touchent directement, cet art utile pose les assises d’un système de valeurs lucide. La multiplicité des modes de théâtralisation tels l’ombre, la marionnette, le masque ou encore le cirque permet à chacun de trouver la place qui lui convient tout en se sentant guidé et respecté dans ses aspirations. En effet, comme pour l’élaboration d’un écovillage, les membres d’un projet théâtral doivent assumer une diversité de fonctions, de l’écriture à la scénographie, ce qui répond aux besoins et intérêts des divers types d’intelligences. Au lieu d’être les spectateurs subissants de l’industrie artistique, les enfants peuvent s’approprier la création et ainsi devenir des acteurs importants de changements sociaux. L’esprit éveillé, ils s’engageront dans leur vie avec la certitude qu’ils peuvent apporter une contribution palpable.

Du théâtre immunitaire vers un théâtre humanitaire
Finalement, le théâtre peut prévenir bien des maux tant personnels que sociaux. Un écovillage est un lieu de foisonnement idéologique où chacun peut trouver le médium d’expression qui lui convient. Pour ses effets curatifs, l’art doit avoir une place de choix. La multidisciplinarité et le métissage des genres doit être préconisé, car c’est uniquement à l’intersection des pratiques que le consensus pourra être établi et que tout le monde saura tirer profit du travail collectif accompli. Le théâtre, en plus de fournir une bonne dose de plaisir et d’adrénaline, inculque une discipline de vie qui rend chaque individu responsable, conscient de sa valeur et de sa place au sein du groupe. Un écovillage en santé fournit un exemple pour l’humanité et des projets théâtraux amorcés dans de tels contextes peuvent avoir des répercussions positives sur l’ensemble de l’humanité. À l’image des villages africains qui célèbrent ponctuellement leur cohésion par un joyeux rituel théâtral, sortons des salles et contemplons avec extase le magnifique théâtre dont la nature nous a si généreusement dotés.

Conclusion
À la lumière de tous ces projets stimulants, je peux affirmer que le théâtre trouve définitivement sa pertinence dans un écovillage, en ce qu’il fournit un prétexte pour rechercher et appliquer des solutions concrètes améliorant la qualité de vie individuelle et collective.

Un point demeure délicat: le théâtre d’intervention, revendicateur et engagé ou simplement didactique est boudé par le milieu artistique qui préfère dépenser son énergie, et ses capitaux, à renouveler des formes d’expressions esthétisantes et sans portée sociale. Les spectacles qui en découlent sont souvent trop hermétiques pour être perçus par le commun des mortels. Mais pourquoi complexifier sans cesse le code? Pour rendre toute communication impossible donc toute collaboration improbable? Pour faire éclater la cellule sociale en une myriade d’individus eux-mêmes morcelés de l’intérieur et aux prises avec un terrible sentiment de vide? Non!!!

Sans chercher à faire le procès des institutions conservatrices qui protègent jalousement leurs privilèges et intérêts, il est primordial de nous pencher sur la réelle utilité de ce médium de création, à une heure aussi critique de l’humanité, où la désinformation gave la population et où le déséquilibre planifié ne cesse de s’accroître. Si le théâtre est voué à n’être qu’un divertissement fictionnel pour détourner les gens des préoccupations qui devraient pourtant leur être viscérales, je n’ai aucune envie de pratiquer cet art. Le théâtre doit devenir un instrument de guérison globale et nous sommes en mesure de le manifester. Soyons les créacteurs d’un monde meilleur.

Références: 

BOAL, Augusto, L’arc-en-ciel du désir, du théâtre expérimental à la thérapie, La Découverte, Paris, 2002, 238 p.

BOAL, Augusto, Jeux pour acteurs et non acteurs, La Découverte, Paris, 1998, 289 p.

BOAL, Augusto, Le théâtre de l’opprimé, La Découverte, Paris, 1996, 207 p.

BRECHT, Bertolt, L’achat du cuivre, l’Arche, Paris, 1970, 190 p.

BRECHT, Bertolt, Petit Organon pour le théâtre, L’Arche, Paris, 1978, 116 p.

FO, Dario, Le gai savoir de l’acteur, L’Arche, Paris, 1990, 192 p.

Voir aussi:

Jerzy Grotowski, La lignée organique au théâtre et dans le rituel

Constantin Stanislavski, La formation de l’acteur

Meyerhold, La biomécanique

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