Les premières communautés en Allemagne au 19e siècle

par Maheshvari

Saviez-vous qu’en Allemagne, au 19e siècle, des gens se promenaient tout nus dans la nature, chantaient, dansaient, vivaient en communauté, dormaient à la belle étoile, ne mangeaient que des fruits et légumes et exploraient leur créativité? Ce mouvement de retour à la Nature est apparu en réaction à la révolution industrielle et scientifique de l’époque. Cette génération de jeunes rebelles, qui se disaient les «enfants du Soleil», ont renoué avec «Germania», la religion païenne qui régnait en Allemagne il y a 2000 ans, avant l’arrivée du christianisme. Ils vénéraient Nerthus, la Terre Mère, le soleil, qui était pour les anciens Allemands l’œil de Wodan (Dieu), vivaient en communauté, s’efforçaient de vivre en harmonie avec les cycles de la nature et redonnaient aux femmes la place prédominante qu’elles occupaient.

Il y eut trois principaux mouvements de réforme sociale, tous apparus à la fin du 19e siècle :

Wandervogel (les esprits libres/oiseaux migrateurs) Ce mouvement, fondé en 1895, était composé des jeunes de 14 à 18 ans en rébellion contre leurs parents, la bourgeoisie et la société superficielle, matérialiste, industrialisée et technocratique de l’époque. En 1911, le mouvement comptait 19 unités régionales, 412 postes dans 350 villes et 45 000 membres.

Les «oiseaux migrateurs» cherchaient avant tout la communion avec la nature et le retour à l’esprit traditionnel des paysans. Ces vagabonds valorisaient beaucoup le travail de leurs mains. Ils mettaient en commun leur argent. Ils faisaient de longues promenades, le sac au dos, dans le pays où ils chantaient d’anciennes chansons allemandes et dormaient dans des grottes ou couchaient simplement à la belle étoile. Ils se baignaient nus dans les rivières, s’installaient dans des châteaux en ruine où ils faisaient des jams de guitare et de mandoline.

Ils partaient parfois pour un mois à marcher des centaines de kilomètres. Il y avait des campements permanents dans la nature où ils se réunissaient pour célébrer les équinoxes et les solstices à la manière de l’ancienne tradition germanique. Ils avaient leur propre magazine dans lequel  ils publiaient des poèmes et autres articles sur leur philosophie de vie. On dit que c’est de là qu’est parti le mouvement des auberges de jeunesses, qui a commencé en 1907, à Altena, en Allemagne.

Naturmenschen (les hommes naturels): Ce mouvement était le plus radical. Ses membres marchaient en sandales ou pieds nus, avaient pour tout vêtement une tunique, portaient les cheveux longs et la barbe. Ils se nourrissaient de fruits, de légumes et de noix. Les plus radicaux d’entre eux étaient les naturapostel, les apôtres de la nature, qui erraient dans les pays d’Europe du Nord à prêcher l’évangile de la nature.

Lebensreform (réforme de la vie): Cette expression, utilisée pour la première fois en 1896, englobait divers courants sociaux allemands du 19e siècle et de la moitié du 20e siècle, particulièrement le végétarisme (à Berlin, vers 1900, il y avait plus de 20 restaurants végétariens!), le nudisme, la médecine naturelle, l’abstention d’alcool, la réforme vestimentaire et sexuelle, l’établissement de communautés, de jardins communautaires biologiques et la libération des femmes et des enfants par la valorisation des valeurs féminines et maternelles.

La communauté Monte Verita (montagne de la vérité)
Parmi les nombreuses communautés de l’époque, la plus célèbre était la communauté Monte Verita, située à Ascona, en Suisse, près de la frontière de l’Italie. Entre 1900 et 1920, Ascona était devenu le point de ralliement de tous les rebelles spirituels de l’Europe. C’était l’époque de toutes les expérimentations : surréalisme, danse moderne, dada, paganisme, pacifisme, psychanalyse, médecine naturelle. Il y avait un centre de santé qui traitait les gens par le jeûne et les cures de fruits, et des jardins communautaires où les gens jardinaient nus. Les citadins adeptes du lebensreform allaient s’y ressourcer, faire des bains de soleil, de la marche, de la natation, jeûner et dormir à la belle étoile. Il n’y avait ni café, ni alcool, ni viande, et seuls les aliments crus étaient permis.

Parmi les adhérents les plus connus à ces mouvements figurent Hermann Hesse, Rudolf Steiner et Carl Jung. L’influence de ces mouvements s’est fait le plus fortement sentir jusqu’à la Première Guerre Mondiale (1914).

Par la suite, plusieurs de leurs adeptes ont traversé aux États-Unis, principalement en Californie, ce qui a donné naissance au mouvement des médecines alternatives et plus tard au mouvement hippie, dans les années 60.

Parmi les figures marquantes du lebensreform en Allemagne, notons :

Louis Khune: célèbre naturopathe qui s’est fait surtout connaître par son livre La nouvelle science de guérir, traduit en 50 langues et encore en circulation aujourd’hui. En 1883, il a ouvert le Centre international pour la science de la guérison sans médicaments et sans opérations, à Leipsic, en Allemagne, où il a guéri des milliers de malades par ses seules méthodes naturelles. Même Gandhi s’en est inspiré. Sa thérapie consistait simplement à éliminer les déchets de l’organisme par une alimentation saine et des bains de siège froids, de vapeur et de soleil.

Karl Wilhelm Diefenbach et Fidus: ces artistes-peintres établirent une communauté artistique appelée Humanitas, un atelier sur la religion, l’art et la science qui présentait des expositions dans toute l’Europe. Leurs œuvres illustraient des scènes de jardins d’Éden et de communion avec la Nature. Ils avaient souvent des ennuis avec les autorités parce qu’ils jardinaient nus (Fidus s’est présenté en cour pieds nus!) et qu’ils refusaient de faire vacciner leurs enfants.

Adolf Just: naturopathe qui ouvrit un centre de santé et de vie en nature où les gens pouvaient aller apprendre à jardiner et à vivre en accord avec la nature et poursuivre ce mode de vie chez eux. Il y avait un petit magasin d’aliments naturels où se vendaient des beurres de noix, des fruits tropicaux et de la literie faite avec des matériaux naturels. Just écrivit un manifeste, Return to nature, et il était contre la vivisection et la vaccination, qu’il jugeait complètement inutiles. Il décourageait également les parents d’envoyer leurs enfants à l’école, «moins ils y vont, mieux c’est», disait-il, et préconisait d’être nu jour et nuit, comme le faisaient les ancêtres, (pour bénéficier au maximum des rayons électriques du soleil), de dormir sur le sol, de faire son linge et de cultiver des fruits.

Gusto Graser: ce vagabond errait dans toute l’Allemagne et la Suisse avec sa conjointe et ses huit enfants où ils vivaient dans des cavernes ou une caravane. Son refus de faire son service militaire obligatoire lui a valu cinq mois de prison. Il s’habillait de façon non conventionnelle, portait les cheveux longs avec un bandeau, la barbe et rejetait la viande et les aliments cuits. Il donnait des conférences sur son mode de vie, sur la santé et la guérison et attaquait le christianisme pour sa culpabilité. Les dimanches matin, il animait des méditations dans la forêt. Il a traduit le Tao Te Ching en allemand. Il fut également le «gourou» du célèbre écrivain Hermann Hesse.

Hermann Hesse: ses livres Siddharta et Le loup des steppes l’ont rendu célèbre sur toute la planète. Il était un assidu de la communauté Ascona où il apprenait avec Gusto Graser. Ses livres témoignaient de son amour de la nature. Il dit, à propos de Peter Camenzind : «Mon intention était de familiariser l’homme moderne avec la vie silencieuse et débordante de la nature. Je voulais lui enseigner à écouter les battements de cœur de la terre, à participer à la vie de la nature et de ne pas oublier que nous ne sommes pas des dieux ni des créatures qui se sont engendrées elles-mêmes, mais des enfants qui font partie de la terre et du tout cosmique.»

En 1908, il a publié Among the Rocks-notes of a Nature Man, dans lequel il décrivit comment il a vécu en homme naturel et en ermite, se promenant nu dans les bois, dormant sur le sol ou dans une hutte faite de branches et de feuilles, jeûnant pendant des jours et des semaines ou vivant d’eau, de baies et de fruits des arbres, essayant de cette façon de s’approcher du cœur de la nature et d’avoir des révélations.

Les pères de la naturopathie aux États-Unis
Plusieurs Allemands sont allés aux États-Unis au début du 20e siècle pour jouir d’une plus grande liberté de mettre en pratique leur mode de vie.

Benedict Lust: appelé le père de la naturopathie en Amérique, c’est lui qui a introduit aux États-Unis tous les grands mouvements naturistes qui étaient en vogue en Europe : hydrothérapie, plantes médicinales, bains d’air et de lumière, végétarisme. Il a ouvert de nombreuses écoles de naturopathie qui ont formé plusieurs hygiénistes comme Paul Brag et Herbert Shelton. Les naturopathes étaient très persécutés à l’époque par les autorités américaines, particulièrement la New York County Medical Association, qui arrêta, en 12 ans, plus de 800 naturopathes et chiropraticiens. Lust lui-même a été arrêté 16 fois par les autorités newyorkaises.

Dr Carl Schultz: naturopathe, médecin, chiropraticien, ostéopathe et avocat, il a mis sur pied, en 1904, l’Association des naturopathes de Californie. Un an plus tard, il a créé l’Institut de naturopathie et sanitarium de Californie, à Los Angeles et il a fondé par la suite le Collège naturopathique de Californie où s’enseignaient le massage, l’ostéopathie, la chiropraxie, la chimie, la physiologie, l’anatomie, la pathologie, la diététique, l’électricité, l’obstétrique, la chirurgie de fractures mineures et orthopédique, l’histologie et l’hygiène. Cet immigrant allemand, qui a débarqué sur la côte ouest avec une seule valise, a réussi, en vingt ans, à y créer le plus gros empire de médecine alternative.

Bill Pester: un inspirateur des hippies d’Amérique, il traversa aux États-Unis en 1906 pour fuir le service militaire en Allemagne. Il vivait dans des huttes de palmiers qu’il se construisait lui-même. Comme gagne-pain, il fabriquait des cannes en tiges de palmiers, vendait des cartes postales sur lesquelles étaient écrits des conseils tirés de la philosophie lebensreform et permettait aux gens, moyennant 10 cents, de regarder dans son télescope pendant qu’il donnait des conférences sur l’astronomie. Il fabriquait ses propres sandales, jouait de la “slide guitar” et de la harpe éolienne, vivait de fruits et de légumes crus et passait la majeure partie de son temps à lire, à écrire ou encore à se promener nu sous le soleil de la Californie à explorer les canyons du désert, les cavernes et les chutes.

En 1920, Bill créa une ferme biologique où il cultivait des dattes, des oranges, des figues et des pamplemousses. Il vivait avec les tribus indigènes locales qui le considéraient comme un des leurs.

Arnold Ehret: il s’est surtout fait connaître par sa théorie du mucus et son livre Mucusless Diet Healing System, qui se vend encore aujourd’hui. Après s’être guéri d’une maladie incurable (inflammation des reins) par le jeûne et la cure de raisins, il devint thérapeute, donna des conférences, écrivit des articles dans les revues de naturopathie de l’époque et ouvrit un centre de santé à la communauté Ascona, qu’il dirigea pendant 15 ans.

John et Vera Richter: ce couple d’Américains a ouvert les Eutropheons, trois restaurants d’aliments vivants à Los Angeles, qui ont fonctionné pendant 20 ans. Le couple donnait des cours d’alimentation vivante et éditait des livres de recettes.

Naturopathe et chiropraticien, John préconisait l’alimentation vivante, le massage, l’héliothérapie, le diagnostic par l’iris, regarder le soleil, le jardinage et la culture de vergers. Il croyait que dans des conditions idéales, l’homme pouvait vivre 140 ans.

Ce mouvement allemand, loin de s’être éteint, a au contraire fait son chemin jusqu’à aujourd’hui, malgré les attaques de “l’establishment” médical qui s’acharne depuis plus d’un siècle à étouffer ces doctrines qui donnent aux humains la liberté, l’autonomie, le bonheur et la santé, et ce, par des méthodes tout à fait simples et gratuites. Ces pionniers seraient sûrement heureux de voir qu’aujourd’hui, de plus en plus de gens réalisent l’importance d’une vie proche de la nature et le cul-de-sac de notre civilisation polluée et malsaine non seulement pour le corps, mais aussi pour l’esprit.

 

Références: 

Children of the sun, a pictorial anthology from Germany to California 1883-1949,
Nirvana Press, 1998

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