L’esprit du thé à travers les âges

par Elsa Marsot

Élixir millénaire, boisson la plus consommée dans le monde (après l’eau !), le thé commence à faire partie du quotidien de nombreux Occidentaux. J’aimerais vous partager ma passion pour cette plante stimulante pour le corps et l’esprit et apaisante pour l’âme.

En 2737 av. J.-C., Bodhidharma, le père du bouddhisme, faisait bouillir de l’eau pour la purifier, à l’ombre d’un arbuste. Le vent se leva, faisant virevolter une feuille de l’arbuste jusque dans sa casserole de fer. Circonspect mais charmé par l’arôme qui s’en dégagea, Bodhidharma goûta et découvrit le thé, boisson née de la réunion des cinq éléments : terre, eau, bois, feu et métal. Dès le départ, donc, le thé se trouve intimement lié à la religion, à la spiritualité. Les moines bouddhistes l’utilisaient pour maintenir leur esprit alerte pendant les longues heures de méditation, ou pour l’énergie qu’il leur procurait lors des pèlerinages.

Les effets du thé sur la santé sont connus bien avant ses qualités gustatives. Considéré d’abord comme une plante médicinale, les Chinois le consomment pour contrer la fatigue, pour faciliter la digestion, aider à la concentration, ralentir le processus de vieillissement et chasser les humeurs maussades. En externe, on en faisait des cataplasmes pour soigner les rhumatismes et certaines infections. Il fut même considéré par les Taoïstes comme un élixir d’immortalité.

À partir du 4ème siècle, on utilise le thé comme aliment, mélangeant les feuilles fraîches à des épices, du riz ou des herbes pour en faire une soupe nourrissante. Ce n’est qu’avec Lu Yu (8ème siècle), premier grand maître de thé chinois, que la façon de consommer le thé changera radicalement. Celui-ci tient le thé en haute estime et énonce dans son Classique du thé des manières de transformer et de déguster la plante qui respectent ses qualités gustatives : finis les ajouts de toutes sortes, le thé se boit seul, avec une eau de source, et les feuilles de qualité doivent ”briller comme un lac effleuré par le zéphir“

Partis en Chine pour s’imprégner du bouddhisme chan, des moines japonais vont découvrir conjointement le germe de ce qui va devenir le zen et leur goût pour le thé. Ils rapportent de leur pèlerinage quelques boutures qu’ils plantent aux abords de leurs monastères et auxquels ils offrent mille et un soins. La culture du thé se répand pendant des centaines d’années, l’art de le préparer également, et c’est au Japon qu’on trouve encore aujourd’hui à travers le Chado (Voie du Thé) et dans sa pratique (Chanoyu), la plus haute expression de respect et d’hommage à la nature.

Au 16ème siècle, Sen No Rykyû est le premier maître à énoncer les règles de la pratique du thé au Japon. À première vue, le chanoyu paraît austère et rigide. Chaque geste est réglé avec une extrême précision et une grande droiture, les rapports entre l’hôte et les invités peuvent sembler protocolaires, et une seule rencontre peut durer jusqu’à 4 heures ! Mais comme dans toute discipline, c’est par le coeur que l’apprentissage réel s’opère. Ce ne sont pas des actions ou des performances que Rykyû énonce comme principes fondamentaux à la préparation du thé, mais des valeurs humaines : le respect, l’harmonie, la tranquillité et la pureté. Il montre comment tout l’être, dans le geste de boire le thé, entre en communion avec les autres, la nature et Dieu.

La porte de la chambre de thé est si petite qu’il faut s’incliner, signe d’humilité, pour y entrer (au temps des samouraïs, ceux-ci n’avaient d’autre choix que de laisser leur sabre à l’extérieur). Chacun des gestes a une portée spirituelle et démontre un profond respect pour la vie. On salue les fleurs, “arrangées” naturellement, pour honorer la plus belle création de la nature, on salue la calligraphie ou la peinture, car l’esprit de l’artiste plane en ces lieux et donne le ton de la rencontre. Les objets du thé sont tour à tour examinés, honorés, le thé est bu en silence, après qu’il ait été offert au Créateur.

Pendant longtemps au Japon, les arts et la vie ne faisaient qu’un, la spiritualité était indissociable de la pratique, que ce soit des arts martiaux, des arrangements floraux ou du thé. J’ai choisi de vous présenter sommairement cette approche, car pour moi elle représente l’essence de la potentialité contenue en chaque humain et dans chaque feuille de thé, si on s’ouvre à ses secrets dans un esprit détendu et de partage.

J’aurais pu aborder le rituel du thé marocain, le tchaï indien, le four o’clock tea  des Anglais ou la pratique presque religieuse de nos grands-parents pressant leur poche de thé au fond de la tasse… Ce ne sont que d’autres manifestations culturelles de l’esprit du thé, cet art de vivre et de recevoir où la notion d’ “ici et maintenant” prend tout son sens. La seule façon de préparer le thé convenablement c’est de s’arrêter, de respirer et d’ouvrir son coeur.

Voici deux livres qui abordent l’esprit du thé en toute simplicité:

Vie du thé, esprit du thé, Sen Soshitsu, éd. J.-C. Godefroy, 1994.

Thé et Tao, John Blofeld, éd. Albin Michel, 1997.

Pour en savoir plus sur cette plante merveilleuse, consultez le site www.camellia-sinensis.com ou téléphonez à la Maison de thé Camellia Sinensis au (514) 286-4002

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