Ma maison en Norvège

par Jonathan Pagé

Imaginez que vous vous promenez dans la contrée de vos rêves, entre les fjords de Norvège et les montagnes immenses aux toits de glaciers, à la recherche d’une vallée où vous établir, d’un endroit où habiter. Si vous êtes au XVIIIe siècle, vous allez probablement quémander au seigneur local la permission de vous installer sur ses terres en échange d’une partie de vos récoltes annuelles. Si vous êtes au 21e siècle vous allez quémander à la banque qui offre le meilleur taux d’intérêt de vous avancer l’hypothèque de la terre que vous voulez acheter. Lequel vous devrez rembourser par frais mensuels, à partir des revenus de votre travail.

Voilà, rien n’a vraiment changé en trois cents ans! Au XVIIIe siècle, toutefois, les ressources et variations possibles quant aux matériaux utilisés pour la construction de votre demeure et autres bâtiments étaient beaucoup plus restreintes. La gamme des outils pour ce faire l’était encore davantage : une hache, une pierre à aiguiser, une scie, une pelle et un pic suffisaient à la tâche. Et encore, une scie était un bien rare que l’on louait plus souvent qu’on en possédait une soi-même.

Encore aujourd’hui, les seuls matériaux véritablement naturels, sans transformation chimique ou mécanique industrielle, sont : les arbres (dont on tire les ‘logs’ (billots de bois rond) et les planches servant à la construction des murs), les pierres, le sable et la roche concassée (nécessaire pour les fondations), la terre glaise (utilisée pour la confection de tuiles pour le toit ou de briques pour le foyer et la cheminée, ainsi que pour calfeutrer et isoler sous le toit, sous le plancher, etc.), la chaux (pour le recouvrement du foyer et autres usages), le mortier (servant à l’assemblage des briques et des pierres).

Le mortier se fabrique à base de chaux (qui se trouve à l’état naturel) que l’on brûle durant plusieurs jours au four à bois. Le goudron naturel (essentiel à la pérennité du bois exposé aux intempéries extérieures) s’obtient grâce à l’extraction par le feu de la résine de pin.

Les logs peuvent être découpés en planches ou en demi-logs au banc de scie ou, de manière traditionnelle, fendues à l’aide d’éclisses de bois angulées que l’on introduit par l’extrémité du billot en les martelant avec l’endos de la hache. Toutefois, l’utilisation de billots entiers est plus appropriée pour les murs et les poutres. On n’aura alors qu’à les égaliser à la hache pour atténuer les imperfections.

Pour le recouvrement du toit, la méthode norvégienne traditionnelle qui s’avère la plus efficace autant contre le froid hivernal que contre la chaleur de l’été est l’utilisation de terre et de tourbe se composant de diverses plantes vivantes, généralement des graminées. Ce toit végétal donne un sympathique aspect champ sur le toit ou Jardins suspendus de Babylone !

Ce sont les racines des plantes qui retiennent la terre. Sous la couche de tourbe, des plaques d’écorce de bouleaux, disposées comme des tuiles, empêchent l’eau et l’humidité de pénétrer sous le toit. C’est étonnamment efficace pour l’étanchéité en plus d’offrir une surface adhérante pour les racines qui jouent alors un role de véritables crampons fixant le tout en place et ce, pour une durée de vie exceptionnelle pouvant facilement dépasser une quarantaine d’années.

Ajoutons à cela un effet visuel incomparable par son aspect champêtre et naturel…Ajoutez-y des fleurs, du blé, des tournesols, des fines herbes ou quelque plante que vous voulez! Tout est possible, en autant que les racines ne soient pas envahissantes ou destructrices; comme dans le cas du framboisier. Et voilà!

Végétation extensive ou intensive, tout est une question d’épaisseur de sol dont la principale restriction réside évidemment dans la capacité de charge de la structure du toit. Toutefois, un toit vert d’herbacés ne demande qu’une très fine couche de sol de moins de 15cm et est donc accessible en fonction d’un toit conventionnel en autant que la pente de celui-ci ne dépasse guère 30 degrés. [À ce sujet et pour plein d’autres de ses aspects consultez l’article d’Alexandre Quessy, dans Aube#8:Sanctuaire, p. 514 à 516]

Également, sur le plan thermique cette isolation en terre est définitivement plus efficace que l’ardoise et de loin supérieure au bitume. Elle est comparable aux tuiles mais est plus résistante. Sa longévité, elle, est incomparable et c’est sans compter son coût de fabrication et surtout de réfection, totalement dérisoire ! Évidemment, il fallait tout de même faire appel au forgeron pour les pentures des portes mais surtout pour les quelques clous nécessaires au lambrissage (panelling) du toit avec des planches.

Au XVIIIe siècle, les planches du toit étaient clouées verticalement sur les solives (poutres, beams) et non horizontalement comme c’est généralement le cas au 21e siècle.

En s’ouvrant aux possibilitées, nous notons avec intérêt que ce type de toiture comporte un élément de contre-pollution qui n’est pas à négliger. Si on adoptait ce type de toiture dans les villes, il est fort probable que le taux de pollution et de smog diminuerait rapidement. En fait, plusieurs études nord-américaines sont récemment venues confirmer ce qui avait déjà été constaté en Europe; c’est à dire qu’un toit vert tout de végétation recouvert, que ce soit de jardins potagers, de fleurs ou simplement de graminés, absorbe et retient moins de chaleur en été qu’une toiture en bitume noir. Quelle découverte!

Cela contribue donc à réduire l’effet de serre local. « Une étude menée récemment par Environnement Canada a montré comment l’implentation de seulement 6% de la surface de toiture à Toronto pouvait améliorer la qualité de vie des résidants. Le pouvoir de filtration d’air des végétaux contribuerait à retirer 30 tonnes métriques de polluants dans l’air et surtout cette surface de jardins de toit permetterait de réduire la température ambiante estivale de 1 à 2 degrés Celsius. ».

Sans compter, en plus des autres polluants, toutes les poussières et bien sur le gaz carbonique que les plantes captent et absorbent. De même, les eaux de pluie sont retenues et filtrées par le sol, ce qui régularise le débit de ruissellement vers les centres d’épuration; entraînant ainsi des économies substencielles en argent et en impact sur l’environnement des cours d’eau.

Mentionnons au passage que la première conférence en sol nord-américain sur les toits verts s’est tenue en mai dernier à Chicago et que ceux-ci sont d’ailleurs de plus en plus répandus sur les édifices publics comme la bibliothèque de Vancouver et celle de Châteauguay sur la rive sud de Montréal. La Place Bonaventure fut la première dans la métropole, suivie de l’édifice Loto-Québec et tout recemment de celui de la Moutain Equipment Co-op*. L’idée a germée, elle est en bonne croissance et on peut dire qu’elle sème à tout vent…

Soulevons également qu’au 21e siècle, une construction en bois compte elle aussi à ses avantages un aspect environnemental de plus. En autant qu’on replante et s’assure de la bonne croissance d’au moins autant d’arbres que ce que l’on coupe !!!.

Dans la lutte à l’effet de serre dû aux émanations de gaz carbonique, les arbres sont des alliés de poids car ils constituent de véritables réservoirs à CO2. Le bois d’œuvre est d’ailleurs officiellement considéré dans le protocole de Kyoto ( protocole visant la diminution des gazs à effet de serre, ratifié par le Gouvernement canadien) comme des accumulateurs de CO2, et est comptabilisé à cet effet.

Chaque arbre coupé, qui ne sera ni brûlé, ni biodégradé, correspondra pratiquement à son poids en CO2. Donc, une maison construite en bois rond avec un toit végétal contribue à la captation du CO2 non seulement de par les plantes qui y poussent sur son toit à chaque année, mais en plus, par sa constitution même de fabrication !

Encore de nos jours, les maisons en bois rond, les ‘log’s cabins’ et les ‘stabbur’ sont très présents dans tous les pays scandinaves et particulièrement en Norvège. On peut en retrouver dans toutes les régions: dans les campagnes, les banlieues et même dans les villes, quoiqu’ils y soient un peu moins omniprésents. Il est également très fréquent de voir ce type d’habitation, et même des maisons de construction plus moderne, arborer fièrement un toit vert, où poussent de grands foins. Il y a même des compagnies spécialisées dans l’entretien et la tonte de ces champs sur les toits.

Lors de mon voyage en Norvège, je n’ai que très peu vu de ce type de toits dans les villes. Toutefois, ils sont bien présents dans les campagnes et dans les banlieues. Plusieurs utilisent encore l’écorce de bouleau comme imperméabilisant, mais des techniques modernes avec des matériaux de synthèse sont de plus en plus adoptées.

Les Norvégiens sont très fiers de leurs traditions. Ils sont aussi très conservateurs, quoique ouverts à la modernité. Ils savent ainsi bien doser ouverture sur le futur et maintien des traditions du passé. La Norvège vit dans un présent qui coule paisiblement et sereinement comme un fjord d’eau indigo du sommet des glaciers éternels jusqu’à une mer de changements. Elle se refuse toujours à faire partie de l’Union Européenne et conserve son mode de vie traditionnel et le respect de son Roi.

Très près de la nature, toujours entourées d’arbres, de pommiers et d’arbustes fruitiers, même dans les villes, les habitations s’harmonisent à un environnement champêtre. Il est également intéressant de découvrir que le concept de propriété privée se voit conféré une notion très souple dans l’esprit des Norvégiens; tout un chacun peut circuler librement sur toutes les terres, champs et forêts, ainsi qu’y cueillir champignons et baies sauvages autant qu’il désire…

 

Références: 

Grenn Roofs for Healty cities: 
www.greenroofs.ca/grhcc/index.html 

Aménagement Côté Jardin
www.cotejardin.com

Les Membranes Hydrotech
www.hydrotechusa.com

Soprema
www.soprema.ca

 

*Source: Le Devoir, édition du samedi 3 et dimanche 4 mai 2003

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