Retour de la route des écovillages 

par Denis Jobin

Je suis arrivé à Paris le 21 avril 2003 pour un voyage de près de 4 mois en France et en Espagne. Mon intention était d’explorer le vieux continent et de récolter des expériences sur les écovillages existants et des systèmes alternatifs de monnaies comme les S.E.L. (système d’échanges locaux) et le J.E.U. (jardin d’échanges universel). Je suis donc parti de Québec, avec une liste d’adresses d’écovillages et de contacts S.E.L/J.E.U.,  principalement recueillies sur internet.

Le premier échange S.E.L./J.E.U. s’est effectué à partir de Québec, avant mon départ. Par le biais des groupes Yahoo/S.E.L./J.E.U. je me suis vu offrir une voiture d’occasion pour la durée de mon voyage en échange de quelques travaux à réaliser à Versailles. J’ai donc été hébergé et fait les travaux entendus pendant la première semaine. C’est ainsi que j’ai pu bénéficier d’un transport pour la totalité de mon périple.

Une fois les travaux effectués, je suis parti en solo pour Nancy. J’y ai rencontré Damien Rehar, contact S.E.L. local et ai assisté à une petite foire où se trouvait une table d’information sur le système des S.E.L. Les différences entre les systèmes S.E.L. et J.E.U. ont animé plusieurs discussions et, pour mettre en pratique la théorie – et payer mon hébergement en points J.E.U. -, j’ai ensuite parcouru différentes régions des Vosges à l’Ardèche, des Alpes à la Provence, de Barcelone à San Sebastian, ainsi que les Pyrénées, la Normandie et la Bretagne, puis une courte visite en Belgique avant le retour sur Paris.

J’ai visité plusieurs endroits d’une grande beauté, rencontré des gens super-sympas. J’ai aussi visité plusieurs sites répertoriés comme «écovillages» et dont je voudrais vous entretenir un peu plus. La première difficulté a été de définir ce qu’était un «écovillage»! Pour ce qui est d’ «éco», cela fait référence à l’écologie au sens large, à la protection de l’environnement, aux cultures bio, aux énergies alternatives propres…une définition où il était facile d’établir des paramètres.

Par contre, «village» est demeuré problématique au niveau de la définition. À partir de  combien de personnes commence un «village»? Est-ce qu’on peut parler de «village» à propos d’une association de 2 ou 4 personnes, vivant en marge de la société, de façon plus écologique ?

La conception de village doit-elle inclure des échanges entre les habitants,  une appartenance à la communauté environnante, une économie d’importance? Est-ce qu’on veut présenter les écovillages comme étant une alternative à notre société et applicable à un grand nombre?… Il y a sûrement autant de réponses que de personnes… J’ai donc envisagé de visiter tous les éco-lieux sans distinction.

J’ai alors placé sur mon itinéraire, plusieurs sites de ma liste internet à visiter. Après une grande tournée de la France et de l’Espagne, je dois  constater que le nombre des écovillages et de ses habitants demeure encore très peu élevé par rapport à la population totale. Plusieurs sites sont davantage virtuels que réels et sont soutenus par 1 ou 2 individus. Il y a bien quelques sites regroupant plusieurs personnes comme les Communautés de l’Arche, le Viel Audon… mais ce sont des communautés axées principalement sur des missions sociales et/ou religieuses.

Des sites visités, très peu étaient régis par une charte. La plupart sont constitués d’un petit groupe de personnes où l’ensemble des biens et des revenus sont mis en commun. Le pouvoir est partagé entre ses membres et les décisions se prennent lors des réunions qui ont lieu chaque semaine. Une certaine anarchie prédomine tout en tenant compte des opinions de chacun. La grande majorité des sites visités sont sur des terres d’occupation, des terres cédées par le gouvernement, des terres prêtées par un mécène et qui n’ont donc pas demandé de la part des membres un investissement initial important. La plupart d’entre eux cherchent à atteindre l’autosuffisance des produits de consommation et très peu possèdent une «économie» assez forte pour accumuler une richesse collective.

Des raisons invoquées pour la faible émergence des écovillages, on retrouve : le coût d’achat des terres très élevé, une législation trop restrictive, un capital de départ insuffisant, des relations humaines difficiles et conflictuelles et l’intérêt mitigé de la population et des instances civiles. On m’a souvent fait remarquer qu’en France, après une période baba-cool qui a été suivie de désillusions et déceptions, la ferveur pour ce type de projet avait grandement diminuée.

Ce que j’ai observé sur le terrain se rapproche d’essais parsemés et il faudra être patient avant de voir poindre une véritable révolution. Il ne faut pas pour autant considérer l’expérience comme un échec. Les tentatives faites dans ces domaines que sont l’écologie et les relations humaines ne peuvent que nous informer sur les difficultés qui attendent ceux qui veulent réaliser un projet semblable et nous pousser à  choisir des pistes plus éclairées.

Je retourne chez moi heureux et enrichi de tout ce que j’ai vu et appris. Nul doute que cette récolte d’informations me servira personnellement et à tous ceux qui désirent emprunter un chemin similaire. Je demeure tout aussi convaincu qu’il s’agit non seulement d’une voie viable, mais aussi souhaitable pour tous ceux qui veulent habiter et vivre autrement. Il ne suffit pas seulement de dénoncer un système qui ne convient plus… mais également d’en proposer un meilleur!

Notre groupe d’étude sur «une solution de vie» devra trouver des réponses au pourquoi et au comment d’une possible création d’un possible écovillage. Doit-il y avoir une structure de pouvoir et si oui laquelle? Comment régir les relations entre écovillageois(es). Quelle place ferons-nous à la propriété individuelle et collective? Quels seront les droits, les responsabilités et les engagements des citoyens? L’écovillage doit-il avoir une vocation économique, et laquelle?… autant de définitions et de réponses qu’il nous faudra trouver, voire inventer. C’est le lot des pionniers que de défricher et de trouver des alternatives  qui respectent l’environnement pour les générations d’aujourd’hui et celles à venir.

Ecovillages visités :

La ferme des Moulineaux (27 avril 2003) : Les propriétaires de la ferme ont tenté de transformer leur ferme en écovillage. Après étude et entente d’un groupe de formation, il y a eu des différends entre les membres au sujet de l’orientation de l’écovillage et plusieurs personnes se sont désistées au moment où il fallait verser une somme d’argent comme mise de fonds. Les propriétaires sont toujours à la recherche d’un autre groupe potentiel.

Ecolonie (2 mai) : C’est un groupement de personnes venant de Hollande qui se sont implantés en France, à Hennezel, dans les Vosges. Environ 20 personnes vivent d’agriculture bio, de gîte et d’un camping. Tous ne travaillent qu’à l’écovillage où ils sont logés et nourris. La presque totalité parle Hollandais… et pratiquement pas Français… ce qui les coupe un peu de la communauté environnante. Ils disposent cependant d’un accueil excellent.  Une personne responsable explique le concept et fait visiter les lieux.

Le Bio-Lopin: Au moment de la visite le 5 mai 2003, le site était désert, loué à un couple d’agriculteurs pour faire paître ses vaches. L’écovillage m’a-t’on dit, avait été dissout et le propriétaire du terrain, parti en Bretagne pour construire des maisons écologiques.

Abbaye St-Antoine de St-Marcellin (8 mai) : membre des communautés de l’Arche. Groupement de personnes ayant une unité de foi commune (chrétienne) et vivant en accord avec les préceptes de cette religion. Culture bio, répartition des tâches, petite boutique.

Le Viel Audon (9 mai) : C’est une coopérative qui rénove un site historique sur les gorges de l’Ardèche. Le site reçoit des jeunes en difficultés (stages), des jeunes des écoles (enseignement), des passants en gîte, etc. Certains membres ont aussi relancé une coop de traitement de la laine de mouton (Ardelaine). Ils récupèrent de la laine des producteurs (autrefois perdue faute de marché), ce qui permet de faire vivre environ 30 personnes.

Le site dispose d’une boutique de leurs produits bio, un service de restauration, un accueil (de la personne à la boutique) très sympa et intéressé. Ils ont des chèvres, des poules et des canards… utilisent des énergies alternatives (solaire pour l’eau, toilette au compost, etc…) Un professionnalisme dans la gestion dans une atmosphère décontractée… qui m’a beaucoup plu. Bravo!

Torri Superiore, Italie (12 mai): Petit hameau accroché au flanc d’une petite montagne italienne. Site en reconstruction. Des « bénévoles » peuvent venir contribuer à la rénovation des lieux. Un groupe plus ou moins anarchique se contente de travailler 6 heures par jour à la restauration du hameau. Ils sont logés et nourris. Des réunions ont lieu pour choisir les principales tâches et travaux à exécuter. Le tout se fait par discussions et il n’existe pas de « pouvoir » proprement dit. Vous pouvez aussi être semi-bénévole, soit contribuer financièrement et travailler 4 heures par jour, ou même payer le prix plein et ne pas travailler du tout. Il y a un bureau et une personne qui s’occupe de la gestion. Il n’y a pas à proprement parler d’accueil, mais nous avons dîné avec le groupe et recueilli là nos informations. Il y a de l’agriculture bio (petit potager) et un chauffe-eau solaire.

Bastide « La Source de Vie »: (17 mai 2003) Carcès, Provence. Andrée Fina, vivant seule, désire toujours créer un écovillage… mais est freinée par l’administration publique (droit de construire) et le peu de personnes intéressées… Pour le moment ce n’est qu’un projet ou espoir… et elle propose du gîte au passant…

Association CARAPA: (25 mai 2003): St-Paul Lacoste, Cévennes. Un petit groupe de personnes, principalement des gens qui vivent en marge de la société… Ils ont des maisons alternatives, un Teepee,  ne sont pas raccordés à un réseau électrique, utilisent l’eau de source, ont des panneaux voltaïques pour s’alimenter en électricité, font un peu d’agriculture bio. Lors de mon passage, j’ai rencontré un membre pour discuter du site, les autres membres étaient alors absents…

Ecosalvia, Espagne (14-16 juin): Groupement de 6 personnes vivant en commun sur des terres prêtées. Ils vivent d’agriculture bio et de fabrication de fromages et d’huiles essentielles. Ils donnent aussi des stages sur des sujets comme les plantes thérapeutiques, comment se servir d’un alambic pour recueillir les huiles essentielles… Ils vivent dans un seul bâtiment où chacun dispose d’une chambre. La confection des repas et les autres tâches sont distribuées lors de réunions concertatives.

Artosilla, Espagne (18 juin) : Le groupement s’est dissocié il y a quelques années et ne demeurent que les maisons qui sont louées par le gouvernement.

Lakabe, Espagne (20 juin) : Le plus ancien écovillage visité. A débuté il y a plus de 20 ans par un groupe de personnes qui ont occupé le village abandonné et ont décidé de le faire revivre. Environ une vingtaine de personnes vivent au village. Il ne demeure que 5 personnes du groupe qui a débuté l’écovillage. La principale économie se fait autour de la vente de leur pain bio-intégral qu’ils distribuent aux villages et villes environnants.

Ecofestival, Moisdon la Rivière, France (26 juillet): Un festival des alternatives écologiques. J’y ai vu des poêles à énergie de masse, des cristaux de quartz, des livres sur l’écologie, une conférence de Pierre Rhabi. Le tout s’est déroulé sur le site de la Maison Autonome où une famille de 2 adultes et 4 enfants vivent depuis 7 ans sans être branchée sur l’électricité de France, utilisant  éolienne et panneaux solaires, bassins de filtration pour les eaux de cuisine, des toilettes sèches, jardin bio…

Les succès mitigés et les échecs ont quand même quelque chose à nous apprendre. Ne pas commettre les mêmes erreurs et éviter les écueils sont en eux-memes un enrichissement. S’il y a une chose qui n’a pas diminué, c’est mon désir de continuer dans cette voie. Ma foi en cette alternative demeure et est même plus forte! C’est en participant que je désire toujours aider à créer un écovillage, puis un autre, puis une confédération d’écovillages…

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