Perdus dans Babylone

par Philippe Laramée et Frère Ours

Suite à l’article de Frère Ours « Écopolis ou la revalorisation urbaine », les décideurs du Grand Babylone ont voté à l’unanimité d’injecter des milliards de bidoux pour végétaliser les toits de la Métropole. Plus de dix millions de kilomètres carrés ont ainsi été naturalisés et transformés en toits végétaux. Aube a dépêché sur le terrain deux chroniqueurs pour constater les faits.

– Mais où est tout le monde ?

– C’est étrange, on dirait que les rues ont été laissées à l’abandon. C’est vraiment étonnant, on dirait même que la végétation a repris ses droits !

– Hein… regarde, sur les toits !

– Hey oh, en bas ! Mais qu’est-ce que vous foutez-là ?? Vous êtes malades de marcher dans les rues ??

– Mais comment on fait pour monter ?

– Tu vois la balançoire là-bas ? Tu t’assois dessus et tu tires sur la corde… on va te faire monter.

Une fois sur le toit des immeubles, l’émerveillement peut se lire sur le visage de nos deux journalistes. La vie semble s’être redéfinie sur le toit des édifices. C’est comme si toutes les occasions étaient bonnes pour abandonner le fond des canyons de pierre et les labyrinthes de béton pour organiser une nouvelle vie au sommet de la cité.

L’horizon au-dessus de Babylone est maintenant verdoyant. À perte de vue, nos chroniqueurs peuvent apprécier les arbres, les lierres, les fleurs et les jardins. Les animaux sauvages, anciens prisonniers de l’humain, ont même été remis en liberté et se baladent maintenant librement entre les différents îlots de toitures luxuriantes.

Des terrasses et des cafés, ainsi que de nouveaux commerces ont ainsi vu le jour sur les toits verts… Les habitants utilisent des lianes, des cordes de Tarzan, des passerelles tressées et des ponts suspendus pour se déplacer. Les escaliers en colimaçon desservent maintenant les différents paliers d’activités. Un service de Minirail électrique a même été conçu afin de desservir les différents jardins. On accède aux habitations par le haut.

– Je savais que Aube pouvait avoir de l’impact… mais en si peu de temps ?

– Regarde là bas, des oiseaux ! J’savais pas qu’il en restait à Babylone !

– Ben oui. Les dirigeants ont décidé de relâcher les animaux les plus adaptés au climat d’ici. Ils les ont munis d’un système de repérage pour les retrouver pendant leur période d’hibernation si besoin s’en fait sentir. Voilà pourquoi il est devenu si dangereux de marcher sur le plancher des vaches ! Hier encore, un cougar a attaqué un adolescent insouciant au Parc Lafontaine.

– Quoi, un cougar ?!

– Ils sont en train de tourner un documentaire sur le sujet, car Babylone est maintenant décrétée « Réserve Mondiale de la Biosfaire », ce qui attire les touristes du monde entier.

– On aura tout vu… et les essences d’arbres maintenant cultivées… noix, fruits, bois exotiques…

– Wow ! As-tu vu le jardin !

– Vous n’avez pas fini de vous émerveiller vous deux ! Vous voulez que je vous serve de guide ?

Nos deux émissaires en terre babylonienne empruntent le Minirail en compagnie de leur nouveau guide qui leur présente l’historique de la profonde mutation qui s’est opérée entre la Métropole surpeuplée et polluante de jadis et l’écocité axée sur la satisfaction des besoins de la nature et de ses habitants.

Phase un, la révolte entre les humains et la cité-machine construite pour les voitures ─ mais ça, vous le saviez déjà;

Phase deux, la fermeture de certains quartiers à forte concentration humaine avec construction d’immenses stationnements en périphérie de la ville;

Phase trois, mise sur pied du premier sentier aérien pour les piétons et les vélos qui peuvent maintenant traverser la ville en diagonale;

Phase quatre, installation du Minirail le long des sentiers aériens et début de l’appropriation des toitures;

Phase cinq, abandon total des rues et fermeture de la ville aux automobiles;

Phase six, réintégration des rivières originales dans les grands boulevards. Le sport à la mode ces jours-ci est le rafting de ville;

Et enfin, Phase sept, relâchement des espèces prisonnières des zoos et autres parcs thématiques…

– Et voilà, en peu de temps, le gouvernement babylonien avait enfin réussi à freiner l’exode des jeunes vers la campagne en réglant par le fait même un des plus grands défis de tous les temps: l’utilisation de la voiture.

– C’est vraiment inspirant cette histoire…

– Les toits étaient déjà adaptés pour supporter de lourdes charges avec la glace et la neige de nos hivers. Ce qui fut étonnant, c’est de voir avec quelle rapidité les habitants se sont adaptés à leur nouvelle réalité. Vous n’avez pas encore vu le Parc Lafontaine, véritable zoo à aire ouverte. Il est préférable par contre de voyager à bord du Minirail et de garder vos doigts à l’intérieur…

– Tu parlais aussi de rivières à la place des boulevards ?

– La plus populaire des rivières urbaines est la St-Denis… La Voie Camillien Houde qui tranchait, à l’époque des voitures, la montagne en deux, est maintenant une glissade d’eau pour les enfants…

– Stupéfiant…

– Qu’avez-vous fait du métro et de tout ce qui était le « Babylone sous-terrain » de l’époque ?

– Ah! Tout ça existe encore. Populaire! Surtout en période de grands froids, mais très rarement utilisé l’été.

Le Minirail glisse silencieusement dans le ciel d’un bleu profond peuplé d’une faune ailée fort diverse. Nos deux investigateurs questionnent leur guide sur tous les aspects qui caractérisent cette utopie d’autrefois maintenant réalisée.

La tête pleine d’idées nouvelles, ceux-ci regagnent enfin leur contrée afin d’y rapporter l’expérience vécue au grand lectorat de la revue Aube. Ce rayon d’espoir ainsi communiqué, ils savent que cette utopie pourrait bien devenir la réalité de demain.

Inspiré librement de « Havre Exquis », une bande dessinée écologique collective réalisée par plusieurs bédéistes. 

A propos Philippe Laramée

Éditeur de Aube

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