Petite histoire de la mondialisation

par Pierre Nadeau

Cadre d’évolution du phénomène le plus en vogue

Vous demandez-vous jamais d’où vient la suprématie d’un modèle essentiellement néolibéral, capitaliste et anglo-saxon sur le reste du monde ? Pourquoi environ 90 % des pays du monde semblent tendre vers un modèle de plus en plus similaire à nos modèles monétaire, capitaliste, d’éducation et politique ? Pourquoi les Chinois, qui ont une histoire commerciale plus longue de plusieurs millénaires que n’importe quel autre peuple, sont si en retard malgré leurs récentes avancées ? Pourquoi peut-on trouver du Coke dans absolument tous les pays ?

Le Brésil, sur papier, est un pays extrêmement compétitif, avec ses ressources naturelles abondantes, sa grande population et sa position géographique stratégique. Pourtant, dans les faits, la nation dénote beaucoup de problèmes importants. Le Japon, quant à lui, est une impossibilité économique certaine, toujours sur papier, ne possédant aucune ressource naturelle significative à part une main-d’œuvre abondante. Il s’agit pourtant de la deuxième puissance mondiale. Pourquoi ?

Le mot anglais « globalization » a été mentionné pour la première fois en 1982 par un professeur de la Harvard Business School. Toutefois, le phénomène a débuté bien avant.

La mondialisation est un phénomène qui prend sa source dans l’ambition incurable qu’a l’humain de découvrir l’inconnu et d’en repousser plus loin les limites tangibles et intangibles. La mondialisation, c’est le réseautage du monde entier par le développement des technologies de l’information et du transport. Elle a débuté il y a bien des siècles avec les premiers explorateurs et les premiers commerçants internationaux. Elle est désormais « un ensemble de tendances interreliées et provoquant l’accroissement des interdépendances entre les sociétés »1.

La mondialisation ne se limite pas au commerce ou à la standardisation des cultures et des structures. Elle comprend aussi l’effacement des frontières (parler au téléphone avec un interlocuteur à l’autre bout de la planète, magasiner sur le Net autant au Japon qu’en Californie, obtenir les nouvelles en temps réel partout et de n’importe où, déposer son argent dans un pays étranger, etc.), elle comprend la conscientisation par un plus grand nombre de personnes de la réalité de l’ensemble du monde et l’accès à un bassin d’information augmenté de façon exponentielle. La mondialisation a aussi pour conséquence la réduction du pouvoir public au profit du privé par la privatisation de services et l’endettement des pays, les créanciers étant des institutions financières privées.

Depuis quelques décennies, on a entrepris de gérer la mondialisation et cette décision a entraîné toute une série de conséquences qui sont au cœur des débats sur la mondialisation. Tentons de comprendre ce qui se passe.

XVe siècle, Europe
À cette époque, dans le monde, nous constatons deux grands bassins de population: l’Europe et l’Asie centrale. Le niveau de vie de chaque couche sociale y est à peu près égal partout; situation très différente d’aujourd’hui ! Le seul commerce international est celui connu sous le nom de Route de la soie, partant de l’Asie de l’Est (Chine et Indes) et se terminant officiellement à Istanbul, pour livrer les produits de l’Est en Occident. Des civilisations arabes s’emparent du contrôle de l’extrémité occidentale de ce marché. On cherche de nouvelles sources pour s’approvisionner et assurer son indépendance.

Recherche d’une nouvelle route pour les Indes, découverte des Amériques par les Espagnols, puis par les Français, les Anglais et les Portugais. Imaginez un seul instant: une quantité incommensurable de ressources naturelles vierges dont personne ne prétend à la propriété (on n’a que peu de considération pour les Amérindiens). À partir de ce moment, c’est l’enrichissement démesuré des nations européennes.

L’Asie de l’Est, qui ne jouit pas d’autant de ressources naturelles, ne voit pas le niveau de vie de ses habitants changer comme dans l’Ouest. C’est le début des colonisations massives: le Portugal en Amérique du Sud (Brésil) et vers l’Asie (comptoirs en Inde, à Macao en Chine et à Nagasaki au Japon) ; l’Espagne aussi en Amérique du Sud (tous les autres pays) et en Amérique centrale (de la Californie au Panama) et du Nord et en Asie (à Manille aux Philippines) ; l’Angleterre et la France (Amérique du Nord). L’objectif de ces colonies est d’enrichir leur mère patrie respective, mais aussi de convertir les aborigènes au catholicisme, sauf dans le cas de l’Angleterre qui est protestante.

La Route de la soie subsiste difficilement à cause de la diminution de la demande dans l’Ouest où s’est trouvé le Nouveau Monde et du nouveau canal vers l’Asie ouvert par les Portugais. À partir du XVIIe siècle, le Japon, inquiet des intérêts colonisateurs des nations occidentales, se ferme alors au reste du monde de façon officielle, ne gardant qu’un lien commercial étroit avec l’Angleterre et quelques partenaires néerlandais (aussi appelés Hollandais).

Le modèle anglo-saxon
L’Angleterre a étendu son colonialisme en Amérique du Nord, en Afrique du Sud, en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux Indes et ses canaux commerciaux en Chine avec Hong Kong et à Yokohama, au Japon. Du XVIe au XIXe siècle, ses richesses dépassent rapidement celles des autres pays d’Europe.

C’est au milieu du XVIIIe siècle que l’Écossais Adam Smith jette les bases de ce qui constitue l’économie d’aujourd’hui. Il avait pourtant bien énoncé certains dangers guettant une libéralisation excessive. Il publie en 1776 son fameux « The Wealth of Nations » dans lequel il exprime ces concepts fondamentaux:

  • La division du travail: en décortiquant la fabrication d’un objet donné, on abaisse énormément son coût de revient.

  • La notion de marché libre: l’État n’intervient pas et une « main invisible » s’occupe de régulariser les prix, les quantités et les intérêts égoïstes en fonction de lois comme celle de l’offre et de la demande, dans les cas où le marché peut traiter tous les éléments en cause. Smith précise toutefois que c’est rarement le cas et que le gouvernement se doit de contenir un marché, ne sachant que faire d’éléments extérieurs à lui et intraitables (ressources naturelles, droits de l’humain, conditions climatiques, etc.).

La révolution industrielle constitue la suite logique, avec l’augmentation considérable de la productivité des pays d’Europe et d’Amérique du Nord. L’apparition de la vapeur puis de l’électricité, combinés à la « science » de Taylor, au début du XXe siècle, refaçonne littéralement les sociétés occidentales. Exit les métiers, exit les petits commerces, place à la production de masse, à la standardisation mais surtout place à l’effondrement des coûts de production et des prix de détail. Le citoyen moyen voit son pouvoir d’achat décupler et la conscience qu’il a de son écosystème et son éducation en général ne suivant pas, sa consommation explose et c’est l’homo economicus qui s’installe.

Avec l’enrichissement des nations occidentales et du Japon qui s’est ouvert, en partie sous les pressions étrangères et en partie à cause de changements intérieurs, au commerce international et à l’occidentalisation de ses infrastructures à partir de 1868, des tensions apparaissent entre des nations d’intérêts, d’opinions et de visions différents. C’est la Première Guerre mondiale. La crise économique désastreuse de 1929 ébranle le monde entier.

En même temps, ce sont les États-Unis qui prennent le premier rang en termes de richesses, déclassant l’Angleterre. L’Allemagne nazie et le Japon, tout comme les autres nations, se gonflent d’ambition, et la Deuxième Guerre mondiale éclate. Après six années infernales, l’Europe est complètement détruite, le Japon aussi et la seule grande puissance à voir ses finances et ses infrastructures intactes est les États-Unis. En souhaitant éviter un troisième conflit mondial, en 1944, on invite de hauts dirigeants à la rencontre de Bretton Woods. On y statue que la paix passe par le développement et la libéralisation du commerce international. Il en résulte la création du GATT (plus tard devenu l’OMC).

Les Américains, qui ne veulent pas voir tomber les victimes de la guerre aux mains des communistes russes, font une proposition aux nations ruinées et c’est la mise en place du plan Marshall. Soyez bien attentifs, c’est ici que se manifeste l’impérialisme américain dans toute sa splendeur ténébreuse.

Le plan Marshall propose aux pays choisis de leur donner les fonds nécessaires à leur reconstruction, mais à une condition: cet argent devra servir à acheter des contrats d’entreprises américaines, que ce soit en ingénierie civile (ponts, routes, bâtiments) ou autres. L’avantage économique pour les Américains était de pouvoir rentabiliser leurs excédents de production résultant de la Deuxième Guerre. Ils réussissent cela avec une vingtaine de pays d’Europe dont la France et l’Allemagne de l’Ouest. Plus tard, c’est en Asie qu’ils ont servi un plat similaire, entre autres au Japon, à Taiwan, aux Philippines, en Corée du Sud et dans quelques autres pays. Plus récemment, c’est une recette similaire qu’ils ont servie à l’Afghanistan, à l’Irak, au Koweït et à bien d’autres. La richesse des États-Unis dépasse non seulement des sommets jamais imaginés par le passé, mais les Américains s’installent de plus dans ces pays où ils gardent un certain contrôle sur les infrastructures et construisent des bases militaires (le Japon est la tour de contrôle américaine en Asie de l’Est: vue sur la Russie, la Chine et la Corée du Nord).

C’est le début des « Trente Glorieuses », trente années de croissance économique sans précédent. Jusque-là, le commerce international se limitait aux ressources naturelles. C’est à partir de ce moment qu’on le verra devenir principalement un commerce de marchandises. Les échanges n’ont toutefois pas beaucoup changé depuis les cinq derniers siècles: ils se font principalement entre les pays forts de l’hémisphère Nord (Amérique du Nord avec Europe de l’Ouest et Asie de l’Est) et entre ces derniers et leurs fournisseurs de matières premières dans l’hémisphère Sud (Amérique du Nord avec celle du Sud, Europe avec l’Afrique et Asie de l’Est avec l’Asie centrale).

Point fondamental dans la compréhension de la nature de la mondialisation: depuis cette époque, le rythme de croissance du commerce international est supérieur à celui de la production mondiale. Cela veut dire que l’interdépendance des pays augmente constamment. Aujourd’hui, lorsqu’un pays faiblit, l’impact est ressenti à des niveaux variés sur l’ensemble du monde.

Les pays producteurs de pétrole tentent de s’emparer du contrôle de leur pétrole (OPEP), ce qui leur donne un levier de négociation avec les pays consommateurs (É.-U., Europe, Asie de l’Est). Dans les années 1970, deux crises du pétrole viennent mettre un frein à l’élan économique. Le réseautage continue de s’amplifier.

Les marchés financiers accroissent leur contrôle de l’argent. On déréglemente, on les laisse bouger d’immenses quantités de capitaux, influant directement sur les économies.

Aujourd’hui, par conséquent, la situation est telle que les marchés financiers dirigent le monde, ni plus ni moins. Leur contrôle sur des quantités gargantuesques de capitaux sous la forme des fonds mutuels, de l’épargne des banques ou autres, leur donnent un immense pouvoir de négociation dans presque toutes les sphères sociales. Moins de 200 personnes possèdent plus de richesses que les 2 milliards des personnes les plus pauvres réunies, et elles font presque toutes partie de la Triade (Amérique du Nord, Europe de l’Ouest et Asie de l’Est), sinon carrément américaines. Plusieurs mégaentreprises possèdent des chiffres d’affaires dépassant le PIB de plusieurs petits pays (celui de Wal-Mart dépasse le PIB du Québec). C’est pourquoi on déréglemente et on allie à qui mieux mieux (ALÉNA, Union européenne, etc.) afin de les laisser jouer avec leurs capitaux comme bon leur semble. On a créé le FMI et l’OMC, devenus des organisations servant à standardiser le reste du monde sur le modèle qui règne. On demande à tous de se restructurer afin de laisser place aux capitaux de masse. Le capitalisme, sorti de l’arène gouvernementale, fait ses ravages: les richesses se concentrent entre des mains de moins en moins nombreuses. Quinze pour cent de la population terrestre possède 85 % des richesses, et vice-versa. Nous faisons évidemment partie de ces 15 %.

Un empire n’est que passager
C’est actuellement le règne des Anglo-saxons. Dans le cours de l’Histoire, il y a eu plusieurs grands empires: les Égyptiens, les Romains, les Chinois, aujourd’hui les Anglo-saxons et demain les Chinois de nouveau ? Dans chacun des cas, l’effondrement de ces grands empires a été brusque et très rapide. Pourquoi en irait-il différemment avec le modèle actuel ? La seule différence notable est que le monde entier s’est synchronisé suivant un même modèle économique. C’est à suivre !

L’abolissement des frontières a changé notre condition de citoyen. Encore dans les années 1800, acheter un produit de consommation signifiait envoyer de l’argent vers un centre de production local ou légèrement éloigné, artisanal ou industriel, impliquant que cet argent revienne près de nous à un moment ou un autre (vous achetez chez le boulanger qui, à son tour, achète chez vous). Aujourd’hui, un vêtement peut avoir été fabriqué dans quatre pays différents (ou même plus) avant d’aboutir dans notre chaîne locale, dilapidant le dollar dépensé aux quatre vents. Acheter un produit aujourd’hui, c’est influer directement sur toute une chaîne d’individus et de communautés sans relations apparentes entre elles. Il s’agit donc de rééduquer les populations afin de les conscientiser sur leur nouveau rôle de citoyen planétaire et non plus de simple citoyen d’une ville ou d’un pays. Les frontières ne veulent plus rien dire et les gestes que vous posez n’ont pas nécessairement un impact percevable en deçà de leurs limites. On doit aujourd’hui comprendre abstraitement et visualiser toutes les implications de nos gestes parce que les ficelles sur lesquelles on tire sont tellement longues qu’on ne peut voir leur extrémité.

Le seul et unique levier efficace contre la concentration des richesses dans les mains des capitalistes extrémistes est notre consommation. C’est le seul et il vous rejoint directement, individuellement, quotidiennement. Contrairement à la situation du monde jusqu’au XVIIIe siècle où le citoyen n’avait tout simplement pas son mot à dire sur les sujets d’intérêt public, à moins de prendre les armes et n’impose un changement par la force, le citoyen d’aujourd’hui est responsabilisé par le pouvoir qu’on lui a donné: le dollar dépensé. C’est son billet de vote, l’expression de ses croyances sociales et l’approbation ou la désapprobation de ce qui lui est proposé.

Quel monde voulez-vous créer ?
Pierre Nadeau est présentement étudiant en gestion à HEC Montréal et s’est engagé, depuis 2003, auprès d’un maître de forge d’arme traditionnelle japonaise comme apprenti. Il débutera son apprentissage au Japon, après ses études, à l’automne 2005.

Références:

Note 1 et pour l’ensemble du texte: matière du cours « Dynamiques des marchés mondiaux » de Frédéric Le Bouar, HEC Montréal, hiver 2005.

An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, Adam Smith, 1776, éditeurs variés.

Small is beautiful: Economics as if People Mattered, E.F.Schumacher, couverture souple, 352 pages, Éditeur: Perennial, 27 Septembre 1989, ISBN: 0060916303.

Shogun, James Clavell, couverture souple, 1 211 pages, Éd. Dell Publishing, 1977, ISBN: 0-4401-7800-2.

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