Pour une veritable transformation: la médecine du Serpent

par Sarah Maria

The Earth is our Mother, she taught us to embrace the light,
Now the Lord is Master, she suffers an eternal night
The river is deep and the ocean wide
Who will teach us how to read the signs

Song of the disposseded, Dead Can Dance, Spiritchaser

À l’aube du troisième millénaire, la situation de notre planète est préoccupante. Aux niveaux écologique, économique, humain et politique, nous sommes dans une impasse que je n’ai pas besoin de décrire. Ce qui est flagrant, c’est qu’en plus de détruire son environnement extérieur, l’humain s’autodétruit et se fuit de plus en plus: surconsommation de biens inutiles, de médicaments (notamment d’antidépresseurs), télévision à outrance, etc. Les mots entendus et répétés inlassablement comme des mantras sont souvent les mêmes: productivité, rentabilité, rapidité, compétitivité, efficacité… le tout sous un couvert de rationalité qui permet de justifier n’importe quoi.

Dans ce contexte de quantité, de moins en moins d’espace pour la qualité. Qualité de la nourriture, de l’environnement, de la présence à soi, à l’autre. Et pourtant… certainEs semblent se chercher intérieurement. Sectes et sociétés secrètes de tout acabit pleuvent, et plusieurs mouvements nobles prennent aussi de l’ampleur. On assiste aussi à une montée du bouddhisme en Occident, ces enseignements parlent justement de retourner à l’intérieur de nous pour y trouver l’essence divine, dans le but de faire la paix avec soi-même et donc, avec toute l’humanité.

Ce que nous sommes en train de constater, c’est que la vraie issue ne se trouve pas dans la création de structures extérieures, aussi vertueuses qu’elles puissent être. Tel que mentionné dans un précédent article, Permaculture humaine (Aube no 9), aucun écovillage, aucune charte, aucun mouvement ne pourra durer et réellement changer les choses si elles ne changent pas à l’intérieur de nous-mêmes. Nous sommes dans une ère de profond bouleversement, de l’émergence de ce pouvoir spirituel. Ce pouvoir ne sera pas non plus attribué à un gourou, un rabbin, un prêtre, un prophète, un chaman, un pape, un brahmane. Ce pouvoir se trouve à l’intérieur de tous les êtres. Il est universel.

Les traditions démontrent que ce pouvoir serait de nature maternelle, sous forme d’énergie. Nous l’avons ignoré si longtemps parce que nous en avions peur. Lorsque nous sommes prisEs dans un cycle d’autodestruction, l’éveil nous semble lointain et inaccessible. Alors, nous nous en remettons à des causes et des solutions extérieures à nous. Ainsi s’est faite l’évolution de la société appelée occidentale, depuis environ 3000 ans, et je crois que c’est ce qui cause le désarroi dans lequel nous nous trouvons présentement.

Même si ce n’est malheureusement pas écrit dans nos livres d’histoire, “notre civilisation prend sa source dans la culture néolithique dans laquelle la Déesse-Mère était l’unique divinité (…) elle a été vénérée de tous temps et en tous lieux, excepté dans notre société moderne. En fait, la première représentation de la divinité fut celle de la “Déesse”.

À la lumière des recherches des archéologues et des historiens, des milliers de figurines la représentant ont été retrouvées de la Sibérie à l’Europe de l’Ouest. Ces figurines ont plusieurs points commun: (gros ventre, seins, lune et serpent)  dataient de 20000 ans ou moins. Elle était appelée Déesse-Mère, Terre-Mère, et représentait la Mère de toutes les créatures vivantes, soit la Terre. Elle a porté plusieurs noms à travers les âges, sa présence s’est peu à peu atténuée mais a subsisté dans les divers panthéons, devenant la fille de l’un ou la mère de l’autre.

Entre 30 000 et 10 000 avant Jésus-Christ, lorsque des tribus d’homo sapiens décidèrent de rester sédentaires, une véritable culture artistique se développa, comme on peut le voir dans la fameuse grotte de Lascaux. On croyait que ces grottes ne servaient que d’abri, mais en 1994, M. Lumley du Museum d’Histoire Naturelle de Paris et plusieurs autres archéologues découvrirent que l’art représenté était davantage un art sacré. Les figurines féminines représentant la Déesse occupent une position centrale dans les centaines de grottes étudiées.

Dans son livre “La Mère et la Spiritualité”, M. Gwenaël Verez fait une description historique et une analyse anthropologique très intéressantes du culte de la Déesse. Il mentionne notamment que selon les recherches qui ont été faites, même si la population honorait la Déesse, il n’y avait pas de hiérarchie particulière dans la population! Aucun élément archéologique n’indique la supposée supériorité de l’un ou l’autre des deux sexes. Aussi, certaines représentations nous permettent de voir que la femme assumait plutôt un rôle important dans les rituels sacrés. Il semble que dans les plus anciennes traditions, la femme était considérée comme l’initiatrice, le lien entre la Terre et le Ciel. Ce qu’on sait également, c’est qu’il n’y a pas eu de guerres pendant au moins 2000 ans et ce n’est qu’en 4500 ans avant J.-C. qu’on retrouve les premières représentations pictographiques de combats et de citadelles.

Alors, que s’est-il passé? Un jour, arrivèrent en Mésopotamie (particulièrement à Sumer) les Sémites, clan semi-nomade d’éleveurs d’animaux. Les Aryens, peuple guerrier, débarquèrent quant à eux en Europe, en Iran et dans le Nord de l’Inde. Ces deux peuples avaient une façon bien différente, solaire, de voir les choses. Habitués à des conditions de vie plus difficiles dans le désert, sous des climats et des environnements extérieurs plus arides, ils se sont installés avec leurs propres coutumes patriarcales de guerre et de compétition. Comme si les conditions extérieures n’étaient que souffrances, qu’il fallait constamment lutter pour survivre.

Au lieu d’invoquer la Terre, ils invoquaient le Ciel, soit quelque chose d’intouchable, d’inaccessible.  Il est clair que si les deux civilisations s’étaient rencontrées avec ouverture, l’équilibre entre le Yin et le Yang se serait installé harmonieusement. Toutefois, ces peuplades plus patriarcales se sont servi de leur supériorité technique pour asservir l’autre civilisation plus matriarcale, comme ce fut le cas par la suite pour les peuples autochtones de partout.

Je me suis longtemps posé cette question: mais pourquoi et comment cela a-t-il pu basculer d’une ère d’harmonie à une ère de compétition? En dépit des envahisseurs, pourquoi les populations ont-elles accepté ce changement? Je crois qu’une partie de la réponse se trouve dans le fait qu’avec la sédentarisation et l’agriculture, les femmes en sont venues à assurer un contrôle plus grand sur l’environnement extérieur: l’agriculture, les enfants, les rituels, et les hommes ont peut-être perdu une bonne partie de leur entraînement physique de marche, de chasse. Peut-être ont-ils perdu leur place? Et ce n’est qu’avec la guerre qu’ils retrouveront ce côté actif, solaire, qui a besoin d’être exprimé autant que le côté réceptif et plus stable.

Une autre partie de la réponse est que la grande différence entre ces deux idéologies réside dans le fait que quand on divinise la Terre, on sacralise en même temps tous ses habitantEs, y compris nous-mêmes. Nous sommes peut-être des esprits incarnés dans des corps, mais c’est grâce à la matière qu’on peut vivre cette expérience terrestre. Donc la façon de vraiment comprendre l’Esprit, c’est de le sentir à l’intérieur de nous, de notre corps, de se sentir partie de tout cet écosystème humain et naturel, de se sentir aussi partie de tous ces cycles naturels de mort et de naissance.

Or, quand on divinise le Ciel seulement, ou un seul Dieu, on vient de se couper complètement de la Source. On remet alors notre pouvoir entre les mains de quelqu’un d’autre, on ne se sent plus responsable du devenir de la Terre et des autres qui nous entourent car ils sont extérieurs à nous. On commence à avoir peur. Si on se sent séparé des autres, on en a peur. On a peur des conditions extérieures, du changement et surtout, de la Mort. On suit alors les lois et les chemins déjà tracés sans prendre le temps de chercher la source de la Morale en soi-même, ça semble plus facile et moins inquiétant!

Notre société a besoin d’accorder une place plus grande à des valeurs maternelles de coopération et d’entraide, d’écoute et de soutien, afin de créer une harmonie véritable avec des valeurs d’action et de force, d’efficacité et de communication. Le culte de la Déesse a plusieurs clefs à nous apporter et la plus grande selon moi est la connaissance de la médecine du serpent, que l’Inde a appelée la Kundalini.

Remarquez que les déesses sont souvent associées au serpent: Athéna, Isis, Inanna, Nuwa, Kali, pour ne citer que celles-là. On la représente aussi souvent sous forme de spirale… on l’appelle aussi énergie dans plusieurs textes. « L’Énergie primordiale est source de vie. Elle fait germer la graine, transforme la fleur en fruit, développe l’embryon en un être cohérent et harmonieux. »

Cette énergie est accessible à tout être sur la voie de l’éveil, qu’importe où il est rendu. C’est une expérience de connexion à la Terre à travers notre corps, qui amène au lien direct avec l’Esprit. Lorsqu’elle s’éveille, elle initie à l’infini, et en même temps à la reconnaissance du divin à l’intérieur de nous. C’est l’Union avec le tout, la vraie « Religion » — de religare: relier.

Elle a été décrite comme Kundalini, Tao, Shekhina, Esprit-Sain. Elle a été expérimentée et racontée par des êtres de tous les pays, de toutes les religions, sous des formes différentes mais portant toujours la même essence. C’est une sensation. C’est une ouverture à ce qui est, dans l’instant présent. Elle calme le mental. Elle  induit un état de lâcher-prise, de joie et d’ouverture, de compassion.

Bien sûr c’est un état impermanent, mais il se cultive. Et il amène à se connaître et à exister en même temps, dans une union d’amour inconditionnel. Il amène à unir ses deux polarités, la lune et le soleil, l’actif et le réceptif dans une danse de célébration. C’est la Sat-Chit-Ananda, la Vérité, la Conscience et la Joie.

La caducée (vous savez le symbole sur les enseignes des pharmaciens…) exprime bien cette réalité: deux polarités qui dansent autour d’un canal central. En fait, il est dit dans plusieurs enseignements que le canal serait la colonne vertébrale, et le serpent naîtrait à la base de notre corps, et logerait dans le Sacrum. L’os sacré.

Elle est aussi décrite comme le feu de transformation, puisqu’elle traverse le corps jusqu’au sommet de la tête. On la voit au-dessus de la tête du Bouddha et des dakinis, de Shiva, des prophètes islamiques, de Jésus. La Kundalini est aussi représentée dans la spirale de Fibonacci, qui part de l’intérieur vers l’extérieur. C’est une spirale contenue dans tout ce qui vit, du coquillage au chou rouge…

La Déesse est donc présente en chacunE de nous sous forme d’énergie. Il ne s’agit que de la faire circuler, de dérouiller nos canaux énergétiques trop longtemps ignorés. On a refoulé cette énergie et tout ce qu’elle honorait parce qu’on nous a dit qu’elle était le mal. Pourquoi est-ce que ce serait mal d’être pleinement dans notre corps? Nous sommes dans ce corps, sur cette terre. Alors considérons-les comme sacrés, comme des temples où la lumière du soleil peut venir rayonner et apporter la croissance. Il y a plusieurs ressources pour se connecter à ce flot de la Terre-Mère, et la première reste soi-même. Ce n’est pas toujours facile à accepter, et en même temps c’est si vrai et si bon.

Ah oui… il y a une image sumérienne vieille de 2500 ans qui est très parlante: on voit deux êtres, un Dieu et une Déesse, de chaque côté d’un arbre. Ils semblent converser.

Aux côtés de la Déesse se trouve un serpent qui danse. Ça vous dit quelque chose? Ça ressemble à un certain mythe biblique. Pour certains analystes, cette image représentait pour les sumériens le mythe de l’immortalité…

 

Références: 

La Mère et la Spiritualité, Gwenaël Verez, Éditions Publisud

La célébration sexuelle, Ma Premo et Geet Ethier
Éditions de Mortagne

Tantra, la voie de l’amour
Christine Lorand et Dominique Vincent

Retour vers la nature (l’écopsychologie)
p.16-19, Guide Ressources Avril 2004

Les commentaires sont clos.