Qu’est-ce que la permaculture ?

par Jillian Hovey

La permaculture connaît aujourd’hui un engouement toujours plus grand, mais d’où ce mouvement est-il né?

Histoire du fondateur de la permaculture
Bill Mollison est originaire d’Australie. Les vingt-huit premières années de sa vie ont été un rêve: il demeurait dans un petit village de Tasmanie où tous les habitants vaquaient à diverses occupations: ils fabriquaient leurs propres souliers et leurs outils en métal, attrapaient leurs propres poissons, faisaient pousser leurs légumes et cuire le pain. Il a passé la plupart de ces années sur la mer et dans la forêt. En 1954, il s’est mis à travailler comme écologiste de la faune sauvage, et pendant les neuf années suivantes, il a travaillé comme biologiste dans plusieurs endroits en Australie. Il a ensuite travaillé en pêcherie dans les canaux, les rivières et les estuaires.

Durant les années 50, Bill s’est aperçu que de grosses portions d’écosystèmes où il vivait disparaissaient. Il a commencé à protester contre les systèmes politiques et industriels qu’il considérait responsables de la destruction du monde. Mais il s’est rapidement rendu compte que persister dans cette opposition ne menait à rien, et il ne voulait plus perdre son temps. Il s’est alors retiré de la société pendant deux ans et ne voulait revenir qu’avec quelque chose d’extrêmement positif qui permettrait à tous d’exister sans la destruction et l’effondrement des systèmes biologiques.

Histoire de l’invention du terme permaculture, des publications, des cours et de la pratique

Cet apport que Bill Mollison recherchait s’est trouvé matérialisé. En 1968, il a commencé à enseigner à l’Université de Tasmanie. En 1974, accompagné de son étudiant, David Holmgren, il a développé les grandes lignes d’un système d’agriculture durable basé sur une culture diversifiée constituée d’arbres, d’arbustes, de plantes (légumes et “mauvaises herbes”), de champignons et de racines. Ils ont baptisé ce système “permaculture”. Ils ont passé beaucoup de temps à explorer ses principes grâce à la culture d’un jardin riche en espèces. Cette recherche a abouti, en 1978, à la publication de l’ouvrage Permaculture One, suivi un an plus tard de Permaculture Two.

Bill Mollisson a commencé à enseigner la permaculture en 1976, et en 1979, à l’âge de 51 ans, il a quitté son poste de professeur à l’Université pour se consacrer à convaincre le monde d’établir de bons systèmes biologiques. L’année 1981 a vu arriver les premiers “diplômés” d’un cours de design de permaculture. Depuis, elle s’enseigne partout dans le monde. Son utilisation s’est répandue et est appliquée dans une multitude d’écosystèmes, mais son essence demeure la même, quelle que soit son utilisation. Mais qu’entend-t-on exactement par “permaculture”?

Design des systèmes de production et des habitats humains écologiques

Le mot permaculture dénote une évidence, mais en même temps, n’est pas tout à fait clair. Il est une contraction des termes “agriculture permanente” et “culture permanente”. C’est entre ces deux contractions de mots que se trouve la base de la compréhension de la permaculture: le focus porte à la fois sur l’agriculture et sur la société (ou culture) en général.

Le focus réside dans le design de sites écologiques qui produisent de la nourriture. Ils le font en développant des polycultures vivaces et intensives et en utilisant et accélérant la succession naturelle. Toutefois, la permaculture n’est pas seulement une approche des sites écologiques qui appuie et intègre l’agriculture: les designs incluent aussi les autres activités humaines dans les écosystèmes pour qu’elles aussi causent le moins de perturbations et de dommages possible. La permaculture est une méthode d’aménagement de terrains qui intègre les bâtiments humains, les systèmes de communications et de transports, les finances et la politique, les ressources d’eau et d’énergie, etc., et l’agriculture. Beaucoup pensent qu’elle comprend uniquement l’agriculture, mais, bien que les systèmes de productions agricoles sains et justes soient essentiels à une vie durable, ils ne sont qu’une partie d’un tout holistique qui comprend une vaste plantation durable. Les systèmes doivent être écologiquement sains, économiquement viables, subvenir à leurs propres besoins et ne pas exploiter ni polluer. C’est la seule façon d’engendrer une durabilité à long terme.

Prendre soin de la terre par des systèmes viables et durables 

Au tout début, la permaculture visait davantage l’autosuffisance alimentaire par un compagnonnage bénéfique des plantes et des animaux en relation avec des collectivités humaines. Mais, pour son fondateur, il était nécessaire d’avoir une approche holistique qui pouvait changer tous les aspects de notre vie. En fin de compte, Bill Mollison a travaillé sur plusieurs projets de ferme en pleine campagne, ainsi que sur des projets urbains. En effet, c’est une philosophie dont l’approche comprend la planification, le design, la construction et l’entretien de systèmes sains et durables pour tout le monde: un système de soins de la planète. En fondant la permaculture, il a ainsi mis l’accent sur le caractère éthique de cette technique.

L’éthique de la permaculture

Au début des cours de permaculture, on parle de l’éthique en trois parties, qui constituent son fondement : on prend soin de la terre (tous les êtres vivants et les éléments non vivants), on prend soin des personnes (pour que nos besoins de base tels que la nourriture, l’abri, l’éducation, l’emploi satisfaisant et les contacts humains sécurisants soient comblés), et une fois ces deux besoins satisfaits, nous redistribuons le surplus de nos ressources (nourriture, argent, matériaux, temps, etc.). Au fond, c’est la coopération, et non la compétition, qui est au centre de cette éthique. D’après M. Mollison, la première directive de la permaculture est de prendre la responsabilité de notre propre existence et de celle de nos enfants. Une fois qu’on a la base de cette éthique, on peut diversifier les façons de l’appliquer à nos vies. Le livre Permaculture: A Designer’s Manual (manuel de cours de permaculture) parle des méthodologies d’un comportement éthique lorsqu’il s’agit de prendre soin de la planète. Mais d’où s’inspirer pour prendre soin de l’environnement sinon que de la nature elle-même?

Le modèle de la nature

Bill Mollison a passé une grande partie de sa vie en plein air. Des années d’observation approfondie des modèles de la nature l’ont aidé à développer sa philosophie et sa méthodologie. En suivant les modèles et les règles de la nature, les designs de la permaculture insistent sur les connexions écologiques, et les boucles d’énergie et de matériaux. Elle se concentre sur des systèmes intensifs à petite échelle, qui utilisent les ressources biologiques au lieu des combustibles fossiles.

Dans la nature, il n’y a pas de pollution. Par contre, il y a beaucoup de gaspillage, mais tout ce qui est gaspillé par un élément de l’écosystème est utilisé comme ressource par une autre. Tout fonctionne en synergie, et l’écosystème ou les assemblages d’écosystèmes peuvent exister dans une stabilité dynamique et saine. En permaculture, on imite les modèle du monde naturel en vue de développer des systèmes de culture conçus pour produire plus de nourriture pour les animaux et les humains que normalement, et on s’arrange pour récolter l’abondance afin de répondre aux besoins de la planète, sans détruire les systèmes qui nous nuisent. On travaille avec au lieu de contre la nature. On entre en relation avec elle.

La permaculture, c’est établir les connexions de la vie; c’est une toile d’araignée

Au cœur de la permaculture se trouvent l’établissement et le design de relations fonctionnelles basées sur les connexions entre tous les éléments d’un écosystème. Un des principes fondamentaux est que chaque élément (maison, jardin, clôture, étang, poulet, etc.) d’un écosystème soit destiné à occuper plusieurs fonctions (chaleur, abri, nourriture, énergie, etc.); et, réciproquement, chaque fonction d’un écosystème est supportée par plusieurs éléments (par exemple, on peut récolter l’énergie qui vient du soleil avec des panneaux solaires quand il brille et une génératrice mue par l’eau quand il pleut). La permaculture s’occupe des plantes, des animaux, des bâtiments, des infrastructures (eau, énergie, communication, etc.), mais elle ne se limite pas à ces éléments: elle se concentre sur les relations qui peuvent être établies entre ces éléments et sur la façon de les placer dans le site.

Un des trucs fonctionnels de la méthodologie de ces principes de design est d’essayer d’identifier les nombreuses fonctions que peut avoir chaque élément d’un système. Par exemple, si on voulait créer un étang sur notre terrain, ce dernier pourrait servir de lieu d’élevage de poissons pour la consommation humaine, de lieu écologique qui enrichirait l’environnement local, d’endroit récréatif pour les humains, de source d’eau pour l’irrigation, d’eau potable pour les animaux, de réserve d’eau contre les incendies, de masse thermique pour le chauffage et la cuisson, de source de réflexion pour augmenter l’éclairage dans la maison (s’il est proche), de source de bruits et de petits vents plaisants, etc. Si l’on s’en tient à ce défi, la diversité des connexions plus spéciales que conventionnelles nous viendrait, et c’est cela qui constitue la base de la permaculture.

Ses autres principes sont: la planification efficace d’énergie, l’utilisation des ressources biologiques, le cycle de l’énergie dans un écosystème, le dessin des systèmes intensifs à petite échelle, l’accélération de la succession, l’évolution, la diversité, l’effet des “bords”. Toutes ces méthodologies nous aident à atteindre notre but premier qui est de concevoir et de soutenir un écosystème riche et diversifié qui nous donne ce dont nous avons besoin avec un minimum d’effort et en ne détruisant pas l’intégrité des écosystèmes planétaires. Mais comment peut-on appliquer ces bases concrètement dans la planification d’un aménagement?

L’évaluation d’un terrain

Il faut appliquer les principes de la permaculture à un terrain réel, et pour ce faire, il faut savoir comment lire le site. Il y a les éléments naturels: les roches en place, les types de sols, la physiographie, les eaux de surface et sous-terraines, les cycles de précipitation, du vent et du soleil, les écosystèmes naturels et perturbés, etc. Et, il y a des éléments physiques qui ont été construits par les humains: les rues et les sentiers, les fils électriques et téléphoniques, les tuyaux de gaz et d’eau des puits et/ou des sources d’eau municipales, les installations septiques ou les égouts municipaux, les bâtiments, etc.

Tous ces éléments doivent être compris aux échelles du site, la région locale, et la biorégion. Ces aspects physiques du terrain sont appelés en permaculture les structures “visibles” (même si certaines sont difficiles à voir à l’œil nu!). Dans nos évaluations de terrains, il faut aussi prendre en compte les systèmes “invisibles”: les lignes de démarcation des terrains, les lois municipales, provinciales et fédérales; la politique de la place, incluant la sensibilité des voisins, etc. Une autre différence entre la permaculture et les pratiques conventionnelles est que la permaculture insiste beaucoup sur l’observation à long terme: pour faire de bons designs, il faut vraiment connaître le terrain, pour que, lorsqu’on prend les décisions, l’on puisse “travailler où ça compte”.

Après l’analyse du terrain par observation directe et par la récolte indirecte d’informations du site, on peut assembler ces informations et les représenter sur des cartes superposées en couches qui montrent une vue synthétique du terrain. L’évaluation holistique du terrain nous permet de modifier le design en place d’une manière qui respecte la synergie avec la nature, pour qu’elle nous donne plus que ce dont on a besoin en stimulant l’abondance naturelle des écosystèmes.

Méthodologies de design

Une des beautés de la permaculture, c’est qu’on peut appliquer ses principes dans n’importe quelle situation et à n’importe quelle échelle. Je l’applique, pour ma part, autant à la cuisine, aux jardins urbains, qu’aux écovillages, aux municipalités et aux bassins versants. Indépendamment du site ou du niveau, en plus de ses principes universels, on se sert des méthodologies de design. Outre la méthode de l’analyse d’un site par l’observation directe et indirecte et la représentation de ces données en couches d’une carte synthétique du site, nous pouvons utiliser d’autres méthodologies de design dans chaque situation. L’une des plus inspirantes est “l’évaluation des besoins et du rendement” qui nous donne une bonne compréhension des besoins d’un élément pour être en santé et ce qu’il produit naturellement. Lorsque nous lions ces besoins et ces rendements aux besoins et rendements des autres éléments du site, nous établissons un réseau de relations intégrées, autosuffisant, qui demandera peu de soins et nous fera vivre grâce à l’abondance qu’il produira.

Méthodologie Mondiale

Comme je l’ai indiqué, on peut appliquer la permaculture n’importe où dans le monde. Elle s’est développée dans un pays situé dans des zones sous-tropicales et tropicales, humides et sèches. Ainsi, presque toute la documentation est adaptée à ces environnements, mais si on comprend les principes et si on connaît notre région, la pratique de la permaculture peut devenir évidente. Sans nécessairement trop lire sur le sujet, il faut qu’on partage ensemble, et quand l’écosystème évoluera, il y en aura qui écriront des livres adaptés à nos sites – ça commence déjà en Amérique du Nord, et ça viendra au Québec!

 

Ressources:

Permaculture: A Designers’ Manual, éd. Tagari Publications, Australie, 1992

Jillian Hovey est professeure de permaculture, consultante et conceptrice de systèmes holistiques. Elle travaille en Amérique du Nord et en Amérique Centrale sur des projets d’écovillages. Elle a fondé le “Sustainable Living Network

www.sustainablelivingnetwork.org et le “Sustainable Living Books” www.sustainablelivingbooks.com

Courriel: jillian@permaculture.net
Site Internet: www.jillianhovey.com

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