Sexualité, fertilité et enfantement

par Stéphanie St-Amant

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En 2004, rédigeant le récit de la naissance de mes trois enfants pour le recueil que je codirigeais alors Au cœur de la naissance : Témoignages et réflexions sur l’accouchement (Éditions du remue-ménage), cette pensée m’était venue :

Je crois fermement que l’expérience de l’accouchement peut être un catalyseur sexuel, si seulement on a la chance de le vivre en toute-puissance… […] À ce point-ci de ma vie, quand je pense à mes accouchements, il me vient souvent à l’esprit de les qualifier d’«accouchements féministes». Car c’est féministe que d’accoucher dans son plein pouvoir de femme et dans des conditions qui n’atteignent pas l’intégrité physique et psychologique. C’est féministe d’être le centre du monde au moment d’enfanter. C’est féministe de ne vouloir faire aucun sacrifice ni accepter aucune concession là-dessus. Si plus de femmes avaient l’occasion de vivre une expérience d’une si grande intensité, si plus de femmes qui choisissent la maternité avaient la chance d’y rencontrer leur puissance plutôt que d’en être complètement dépossédées, elles auraient, je le crois, beaucoup plus de pouvoir socialement, et peut-être même politiquement.

L’accouchement est fondamentalement un événement sexuel. Eh oui ! Cela semble étrange, voire choquant à lire pour certain.e.s de nos jours. L’enfantement est un événement central de l’histoire sexuelle de bien des femmes, et des hommes qui y participent étroitement. Les femmes qui ont voulu et qui ont pu vivre un accouchement vraiment naturel (sans hormones, intervention ou anesthésie, dans la position de leur choix, dans l’intimité, à leur rythme…) disent assez unanimement à quel point elles en ont été transformées et à quel point leur sexualité s’est épanouie. Elles parlent toutes d’« empowerment » ou, pour reprendre une traduction proposée par une amie, d’« expérience puissantifiante ». On est loin de la malédiction biblique : « Tu enfanteras dans la douleur ». Nous répondons : Yes !

Et si cette douleur n’était pas ressentie comme souffrance ? Et si cette douleur était à chaque instant du travail le guide qui nous fait adopter la position la plus physiologique possible, celle qui facilite le plus l’émergence du bébé, la moins dommageable pour notre corps, et qui garantit une récupération prompte et de suites de couches aisées ? Et si cette douleur se transformait même en plaisir… ?

Oui, vous avez bien lu : plaisir ! Surtout au moment où, lorsque l’on sait attendre, se produit le fameux réflexe d’éjection qui fait sortir le bébé en moins de deux, ce qui ne demande aucun effort expulsif. Le moment où l’on s’exclame : « Ça poooooouuusse !!!! » Vous croyiez qu’il fallait pousser à vous en éclater les orbites pour faire sortir un bébé, comme beaucoup vous l’ont raconté ? Eh non, la nature ne l’a pas prévu ainsi. Cependant, lorsqu’on fait pousser les femmes (avec des muscles qui n’ont rien à voir techniquement avec l’expulsion du bébé !), on court-circuite la poussée-réflexe, un phénomène de la même nature que tous les réflexes expulsifs du corps : vomir, éternuer, déféquer, éjaculer, jouir. Des réflexes libérateurs qui, souvent, s’accompagnent de plaisir.

La différence entre le réflexe d’éjection du fœtus et les efforts expulsifs volontaires pour accoucher (« inspirez, bloquez, poussez ! ») correspond à la différence entre « laisser l’utérus pousser le bébé en se rétractant » et « vouloir faire sortir l’utérus avec le bébé » en créant une hyperpression abdominale. Lorsque l’on comprend que l’enfantement est un processus-réflexe, on saisit mieux la possibilité d’y éprouver du plaisir. 2

Si l’accouchement a été conceptualisé et est devenu aujourd’hui une épreuve de force et de douleur, il faut peut-être un peu contextualiser. D’une part, l’histoire de la sexualité, et a fortiori celle de la sexualité féminine, est étroitement liée à celle de son contrôle. On peut remonter loin dans le temps, mais disons que l’ère victorienne et la médecine hygiéniste aux XVIIIe et XIXe siècles ont fait de l’expression de la sexualité l’origine de tous les maux.

La masturbation était crainte et combattue, car la croyance voulait qu’elle soit la cause des maladies les plus graves ; c’est pourquoi, de triste mémoire, il y a eu aux États-Unis une généralisation de la circoncision et de l’usage d’acide pour « atténuer l’excitabilité anormale » des filles…3 On a quelque idée des chasses aux sorcières à différentes époques, où l’on condamnait et exécutait ces femmes qui en savaient trop et connaissaient étroitement la fertilité, et donc les moyens de ne pas engendrer ou d’avorter.

On a aussi horizontalisé l’accouchement (on a couché les femmes) pour des raisons de décence (car les femmes, depuis la nuit des temps, ont pris spontanément des poses « bestiales » et inconvenantes pour enfanter…) et pour permettre aux nouveaux accoucheurs d’utiliser les instruments qu’ils inventaient, afin de s’arroger un nouveau profit et une nouvelle clientèle usurpée aux matrones.

Or, on sait que la position horizontale (ou semi-assise) est la pire qui soit, celle dans laquelle le bassin est le moins ouvert, et pourtant, celle que l’on impose encore aujourd’hui aux femmes, au mépris de toutes les connaissances anatomiques et physiologiques. 4 Notre société croit fermement que la médicalisation de la grossesse et de l’accouchement a dramatiquement fait chuter la mortalité maternelle et néonatale. Malheureusement, c’est faux.5

Les facteurs déterminants, auxquels on impute d’ailleurs l’augmentation de l’espérance de vie dans n’importe quelle couche de la population partout sur la planète, sont : l’amélioration des conditions de vie et d’hygiène, une meilleure alimentation et l’accès à l’eau potable. 6

En fait, la médicalisation progressive de toutes les étapes de la vie sexuelle féminine a surtout obéi à un impératif de contrôle de cet immense pouvoir des femmes : la capacité de donner la vie. Ce pouvoir a toujours suscité l’envie sur le plan conscient, mais surtout inconscient, et a motivé par là l’assujettissement des femmes en les rendant dépendantes de soins qu’elles finiront par percevoir comme nécessaires à leur santé, voire essentiels à leur survie.

Cette volonté de contrôle des femmes dans leur potentialité procréatrice a présidé à l’émergence de la discipline gynécologique au XIXe siècle, de la même manière qu’elle autorise de par le monde toutes sortes de pratiques mutilantes envers les femmes qu’on excise, infibule, épisiotomise, césarise ou hystérectomise à l’envi. 7

D’autre part, si l’on adopte un point de vue évolutif (darwinien), on peut se poser cette question : s’il eût été intrinsèquement dangereux d’accoucher ou de naître et qu’il eût fallu attendre que le « génie » de l’intervention humaine prenne enfin les choses en mains pour améliorer les pronostics périnatals, l’humanité se serait éteinte depuis des millénaires. Si enfanter menaçait la vie, dans supposons un cas sur dix, et que chaque femme ait (avant l’ère du planning familial) accouché un certain nombre de fois dans sa vie, le calcul est simple à faire : aucune population humaine n’aurait pu se maintenir bien longtemps. Là où, sur cette terre, la période périnatale représente une menace pour la vie des femmes, il faut d’abord et avant tout examiner le contexte sociopolitique et le traitement général des femmes dans ces sociétés pour y trouver les causes réelles de ces morts inutiles. 8

Dans le même ordre d’idées, en quoi eût-il pu être avantageux, sur un plan évolutif, que la nature ait privilégié chez l’humaine un enfantement équivalent à l’épreuve de force et de douleur que l’on croit ? Par ailleurs, comment l’allaitement eût pu être poursuivi par les femmes s’il eût représenté un défi d’abnégation et un office exécuté par pure nécessité ? 9

En fait, le secret le mieux gardé, là où civilisation, « progrès », technicité et religion nous ont fait perdre contact avec notre nature (bien que ce mot soit lourd de connotation [10]), est peut-être que nos fonctions procréatrices sont orchestrées par les hormones sexuelles du plaisir, du contentement et de la détente (ocytocine, endorphines, prolactine) et que ces hormones nécessitent un contexte d’intimité et de sécurité pour être sécrétées.  Par contre, dans des conditions d’anxiété, de surveillance et en présence d’inconnu.e.s, ces hormones, ainsi que le processus réflexe de la naissance, se trouvent inhibés, ce qui rend l’accouchement long, beaucoup plus douloureux, difficile et parfois impossible.

C’est pour cela que les mammifères s’isolent pour mettre au monde leurs petits. Nous n’échappons pas à cet instinct et les personnes qui accompagnent les femmes qui choisissent d’accoucher à la maison ont l’habitude de les voir se réfugier, juste au moment où émerge le bébé, dans des endroits incongrus comme une garde-robe, une cabine de douche ou un recoin du salon, et bouder le lit préparé avec les couvertures antitaches. Bref, les lois de l’évolution auraient fait en sorte qu’il soit agréable de procréer : faire l’amour, enfanter, allaiter… Célébrations sensuelles de la vie !

Un excellent documentaire sorti en 2009 explore justement ce côté caché, méconnu et troublant : l’aspect sexuel de l’enfantement. Il s’agit d’Orgasmic Birth, qui a fait le tour du monde, a été traduit dans plusieurs langues et a récolté des prix partout. La réalisatrice, Debra Pascali-Bonaro, a voulu parler de ces femmes qui éprouvent du plaisir à un moment ou à un autre du travail et de l’accouchement (phénomène moins rare qu’on ne le croit [11]), mais aussi, plus largement, elle a voulu montrer des femmes et des couples qui abordent et vivent l’accouchement comme une expérience de dépassement à la fois transcendante et sensuelle.  C’est dans cette veine que l’on peut situer le beau témoignage que le journaliste Steve Proulx nous avait offert en 2009 :

Le 15 octobre, un peu avant 3600 secondes d’extase, ma blonde a accouché en direct de notre sous-sol, à quatre pattes dans une piscine gonflable. Elle n’a pas hurlé de douleur, elle n’a pas eu l’air possédée du démon et n’a réduit aucune de mes phalanges en purée. Elle n’a pas non plus eu besoin de quelque antidouleur que ce soit […]. À la place, enveloppée dans un nuage d’endorphines, ma blonde s’endormait entre chacune de ses contractions. Elle était magnifique à voir. Anecdote : chaque contraction, vous allez rire, ma blonde les prenait en disant un grand «OUUUUI !» On est loin de la trame sonore du film d’horreur. On est plus dans l’audio d’un film cochon, mettons. Et c’est ainsi que Romane est venue au monde, dans l’eau. Après le départ de la sage-femme, on s’est endormis dans notre lit et, le lendemain, on s’est réveillés chez nous. On était une famille […]. J’ai la conviction que lorsqu’on ambitionne de donner la vie, la moindre des choses, c’est d’avoir confiance en elle, la vie.

Confiance en la vie, confiance dans les capacités de nos corps à transmettre et à perpétuer la vie, cela va de pair avec la connaissance et l’écoute de son corps. Mais il me semble que l’on a tant perdu contact avec nos corps. En particulier les femmes. Du moins, c’est ma perception. Ce texte a voulu montrer comment on nous a éloignées et dépossédées de nos corps… Je me prends à me demander souvent combien il existe encore de femmes « non modifiées hormonalement ». Pilule au moindre problème menstruel (sans offrir d’autres options), hormonothérapie à la ménopause, suppression des menstruations… À l’heure où l’on vante la pilule en continu pour en finir avec les menstruations, quel discours adopter pour vanter les règles aux adolescentes ? Mes deux filles ont, depuis un bon moment déjà, franchi cette étape et je suis heureusement surprise de la manière simple et naturelle dont elles vivent et abordent les menstruations. Ça me réconforte !

Il faut quand même se poser cette question : la libération des femmes doit-elle passer par leur transformation chimique ? Étrangement, j’éprouve un puissant sentiment de liberté à ne jamais avoir eu recours à la pilule, à étudier ma fertilité et à avoir sollicité de la part de mes partenaires masculins une démarche consciente par rapport à la fécondité (il est d’ailleurs très étonnant que certains hommes sentent l’ovulation de leur partenaire et y fassent attention !). C’est l’essence même d’un rapport égalitaire dans la sexualité.

Suzanne Parenteau, médecin-conseil auprès de Serena Québec, rappelait dans une conférence sur l’impact des polluants sur la fertilité que l’action de la pilule ne se limite pas au cycle menstruel : elle agit sur la chimie du cerveau ! Car c’est le cerveau (hypothalamus, hypophyse) qui coordonne le cycle menstruel… Il ne faut pas compter sur les compagnies pharmaceutiques pour mener des études solides sur les conséquences à long terme des contraceptifs hormonaux. Outre les risques associés à ces produits, combien de femmes souffrent de vaginites à répétition et d’une diminution sensible de libido à cause de la pilule ? De cela non plus, on ne parle jamais ! Est-ce cela la libération sexuelle des femmes ? Hum… C’est peut-être une libération du sexe finalement. Voilà un sujet qui mériterait un article à lui seul !

Je crois que la révolution sexuelle est encore à faire. Cette fois, elle doit être écologique et inclure désormais la maternité.

À mes filles, devenues jeunes femmes, et à mon fils aussi, je vous souhaite, si l’avenir vous prête désir d’enfant, de jouir autant – et bien plus encore ! – de leur venue au monde que moi j’ai eu la chance, la grâce et le bonheur de jouir des vôtres… le plus naturellement du monde!

Notes : 

1 Docteure en sémiologie (UQAM), spécialiste des constructions de savoirs sur la naissance et consultante en périnatalité.

2 Citation de Bernadette de Gasquet, experte de la physiologie de la parturition.

3 Traitements préconisés par le célèbre John Harvey Kellogg, créateur des fameuses céréales…

4 Malgré la prédominance de la péridurale, il serait quand même possible de favoriser la position couchée sur le côté (à l’anglaise) et de permettre ainsi la mobilité essentielle des jambes et donc du bassin. Néanmoins, il faut savoir que la péridurale cause souvent des problèmes d’engagement du bébé dans la filière pelvienne. Pour reprendre l’analogie proposée par Christiane Northrup, obstétricienne-gynécologue, dans le documentaire Orgasmic Birth, c’est un peu comme tenter de traverser une autoroute avec les jambes gelées : bien que la motricité fonctionne, l’absence de sensation complique substantiellement les choses.

5 Juste en Amérique du Nord, on observe notamment une augmentation rapide et constante de la mortalité maternelle depuis plus de deux décennies. La mortalité maternelle a augmenté de 58 % aux États-Unis ces dix dernières années, en correspondance directe avec une augmentation exponentielle du taux de césariennes. Il est scientifiquement établi qu’au-delà de 10 à 14 % de césariennes, le nombre de vies sacrifiées dépasse le nombre de vies sauvées par cette opération majeure. Voir par exemple : www.rememberthemothers.net; www.orgasmicbirth.com

6 Voir : Marjory Tew, Safer Childbirth? A Critical History of Maternity Care (Londres et New York: Free Association Books, 1998).

7 On consultera à ce sujet le célèbre ouvrage de la philosophe et théologienne Mary Daly Gyn/Ecology (Boston, Beacon Press, 1978) qui retrace dans une perspective féministe radicale toute l’histoire et la préhistoire de la gynécologie depuis le XVIe siècle et de ces autres professions (dont la psychiatrie et certains champs psychothérapeutiques) qui « se spécialisent dans les maladies et l’hygiène du corps, et de l’esprit des femmes ». On lira aussi ce fameux texte de Marc Girard, expert médical auprès des tribunaux : « La brutalisation du corps féminin par la médecine moderne ».

8 Voir : « Rapport de la Rapporteuse spéciale sur la violence contre les femmes, ses causes et ses conséquences, Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, point 89, Pratiques qui portent atteinte aux droits génésiques des femmes » (document pdf: G0110445).

9 Je vous recommande la lecture de cet excellent texte qui affronte un énorme tabou : « Allaitement et sexualité : incidents de frontières ». 

10 Loin de moi l’idée d’évoquer une quelconque « essence féminine » qui réaliserait sa finalité par la mise au monde d’enfants et le maternage ! Pour moi, le terme nature est plutôt à entendre dans le sens d’écologie ; comme on revient désormais à une agriculture biologique, je propose d’envisager l’enfantement dans sa perspective « écologique », d’adopter une compréhension de notre corps comme un écosystème, d’en respecter ses rythmes et de montrer pourquoi on pourrait s’en porter mieux.

11 On peut écouter ici Nicole qui témoigne (en anglais) de son expérience d’accouchement orgasmique : www.mariallopis.com/2009/10/19/

 

À la mémoire de Mary Daly, décédée le 3 janvier 2010, au moment où je rédigeais cet article.

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