St-Camille, une source d’inspiration

par Olivier Brière

D’après les propos recueillis auprès de Sylvain Laroche, natif et résidant de St-Camille, membre fondateur du Groupe du coin et du P’tit Bonheur de St-Camille

Pour ceux qui la connaissent, la municipalité de St-Camille, en Estrie, retient l’attention par l’activité culturelle et communautaire qui s’y développe. Pour une population de 440 personnes, on y retrouve 25 groupes communautaires, une salle de spectacle et d’exposition, des jardins biologiques en plein coeur du village, une coopérative d’habitation pour personnes âgées, des cours d’université, deux festivals, des échanges interculturels avec des villages maliens et même, dans quelques semaines, Internet par fibre optique! Le caractère unique de ces quelques réalisations et la fierté qu’en ont les gens de la localité m’ont incité à m’interroger sur les raisons qui auront poussée cette population à développer une telle vitalité.

Pour les personnes qui demeurent en campagne ou pour ceux qui en rêvent, l’idéal campagnard consiste à joindre un environnement naturel en santé avec un environnement social de qualité. Y aurait-il une potion magique? Cet article est le premier d’une série qui tentera de proposer des pistes de réflexion et d’action sur l’aménagement d’un milieu de vie rural en s’inspirant des réalisations bien concrètes du village de St-Camille. Cette première chronique vise avant tout à introduire le lecteur à ce village peu commun.

Commençons donc par son histoire. St-Camille est fondée en 1848, lorsque Louis-Hippolyte Lafontaine autorise l’installation de colons français dans les cantons qui n’ont pas été ouverts par les royalistes anglais. Seulement 60 ans plus tard, en 1910, St-Camille atteint sa population maximale, soit près de 1100 personnes. Mais depuis cette époque, particulièrement après la Deuxième Guerre mondiale, elle décroît substantiellement. Effectivement, avec l’industrialisation, St-Camille, comme beaucoup d’autres villages au Québec et dans le monde, perd sa population au profit des grandes villes.

La conséquence principale de cette décroissance démographique est la perte des services de proximité. Il y a quelques années encore, on retrouvait à St-Camille des beurreries, des fromageries, deux garages, deux abattoirs, une coopérative de grains, une meunerie, un garage de tracteurs. La perte graduelle de ces services et le risque d’en perdre d’autres, comme le bureau de poste ou l’école primaire, éveilla la population à entreprendre des actions pour contrer cette tendance.

Le terreau était fertile à St-Camille pour que ces actions puissent éclore. Selon les dires de Sylvain Laroche, St-Camille possédait une certaine tradition culturelle. Les communautés religieuses qui s’y installèrent au début de son histoire privilégiaient, entre autres, la musique et les arts en plus des valeurs de partage et de coopération. Comme un peu partout dans le monde rural, la population entretenait une vie associative riche et ses membres se rencontraient régulièrement pour fraterniser. C’est ainsi que, dans son inconscient collectif, une culture de proximité veillait avant même que ne s’initie cette démarche vers la réappropriation de l’avenir de la municipalité.

La première de ces actions fut la participation de St-Camille, vers le milieu des années soixante-dix, au concours « Villages fleuris ». Par un geste simple et esthétique, celui de planter des fleurs, ce concours apporta peut-être un regard nouveau sur l’environnement du village, mais à tout le moins une action concertée pour la santé de la municipalité. Par la suite, la création du Babillard, un journal mensuel qui regroupait et qui regroupe encore les communiqués et les nouvelles des organismes de la région, offrit à la population un outil pour se tenir au courant des activités ayant lieu chez elle. À l’image de tout organisme vivant, l’organisation du « corps social » passa par une circulation efficace de l’information.

C’est en 1985 que s’amorce vraiment la transformation de St-Camille. À ce moment, l’ancien magasin général du village est repris par la caisse populaire et mis en vente. Pour l’acheter, une compagnie privée se forme, appelée le Groupe du coin, avec l’objectif de protéger ce bâtiment historique et de le faire revivre. Le projet prend forme tranquillement et s’oriente vers la mise sur pied d’une salle de spectacle et d’exposition. Trois ans plus tard, le P’tit Bonheur de St-Camille ouvrait ses portes avec comme mission de «gérer un lieu de rencontre pour tous les groupes d’âges de St-Camille et de la région». Avec l’énergie des gens de la place autant que celle de nouveaux arrivants au village, l’organisme à but non lucratif (OBNL) a pu racheter, avec le temps, le bâtiment au Groupe du coin et celui-ci récupérer son investissement initial. Plus qu’une salle de spectacle, l’endroit permet à la population de trouver des moments pour réfléchir ensemble.

La nécessité de redéfinir cet avenir allait se confirmer en 1990 lors de l’annonce de la fermeture du bureau de poste du village. Véritable état de crise pour la population, St-Camille, comme les autres localités visées par cette mesure au Canada, s’est mobilisée de manière passionnée pour garder ce service en fonction. Le ministre de l’époque décréta finalement un moratoire sur ces fermetures et mit le projet sur la glace. La population allait prendre cette décision comme une victoire et s’engager à prévenir ces crises, plutôt que de réagir seulement lorsqu’elles surviennent.

Le mandat du P’tit Bonheur prenait alors tout son sens. Au centre d’une vie associative et communautaire animée, il joue toujours un rôle d’animation, de recherche et de formation dans cette démarche de prise en charge de la municipalité par ses habitants. Par un de ses comités, le Centre d’Interprétation du Milieu Rural (CIMR), l’organisme s’applique à reconnaître les défis du monde rural. Un des besoins reconnus par ce comité fut la formation continue. «Quand il s’agit pour des gens de s’asseoir et de travailler ensemble, nous devons pour la plupart retourner à l’école», me mentionnait Sylvain. C’est peut-être pourquoi, depuis quelques années, le P’tit Bonheur accueille, par une collaboration avec la Chaire d’éthique appliquée de l’Université de Sherbrooke, des cours en éthique des décisions. Offert à toute la population, cette initiative vise à outiller les personnes engagées dans leur communauté dans la prise de décisions éthiques avec les différents acteurs d’une collectivité.

Effectivement, le tissu social, comme on l’appelle souvent, est un maillage aussi solide que ces fibres sont rapprochées. Afin de consolider le lien entre les gens et les générations, des aînés du village, engagés dans une popote collective, cuisinent deux repas par semaine offerts aux enfants de l’école primaire et à la population. Dans cette même foulée, l’action dans la localité du Groupe du coin s’est également poursuivie dans le temps. En réinvestissant leur capital initial, le groupe achète cette fois le presbytère du village de concert avec le CLD, la municipalité et le programme accès-logis. Laissant toujours le temps à un projet d’habiter le lieu et de prendre le relais, le Groupe du coin a permis au presbytère de devenir avec le temps la Coopérative de Solidarité La Corvée. Cette coopérative comprend aujourd’hui 9 logements pour personnes âgées et permet de garder celles-ci au coeur de la vie du village pour le bénéfice de toute la communauté.

À bien y regarder, l’expérience de St-Camille nous éclaire ainsi sur certains aspects fondamentaux qui amènent les gens d’une collectivité à se concerter pour la prise en charge de leur avenir. Pour diverses raisons, que ce soit l’héritage culturel, l’esprit de fête, de coopération ou encore une situation de crise, les gens peuvent reconnaître en eux-mêmes le besoin de travailler vers un bien-être commun et partager une même philosophie. Une fois cette volonté acquise, il faut disposer de l’espace et du temps permettant aux idées d’éclore. Quand un groupe dispose de ces idées, l’incarnation de ce projet ne dépend souvent que d’une chose: le capital. Il peut suffire d’un montant minime, 15 000 $ comme ce fut le cas à St-Camille, pour transformer le paysage social d’une région. À titre de membre fondateur du Groupe du coin, Sylvain partageait ceci: «Cet investissement a été le meilleur placement de toute ma vie. Par ce geste, j’ai gardé à la fois un milieu de vie en santé, mes parents près de moi et une culture vivante!»

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