Témoignage sur l’expérience de Transition

par Michel Durand

Le modèle de Transition a été créé en 2005 à Kinsale en Irlande dans le cadre du cours en permaculture qu’y donnait Rob Hopkins. Celui-ci a lancé le mouvement des Transition Towns en 2006 à Totnes en Angleterre, là où il venait de s’installer avec sa famille. On utilise dorénavant l’appellation Initiatives de Transition puisqu’il est rapidement apparu que des villages, comtés, îles et quartiers de grandes villes utilisaient également le modèle qu’il a créé. On compte aujourd’hui plus de 225 Initiatives reconnues dans 15 pays — dont 42 aux États-Unis et 6 au Canada — et des centaines d’autres sont en préparation.

Pourquoi Transition?
Le modèle de Transition est une réponse citoyenne aux menaces que font peser sur nos communautés la disparition rapide du pétrole abondant et bon marché (pic pétrolier), le chaos climatique et la vulnérabilité du système économique qui découle de ces conditions.

Tout est fondé sur une vision alternative et positive de leur avenir élaborée par les citoyens, vision qui guide l’élaboration d’un Plan d’Action de Descente Energétique (PADE). On reconnaît que c’est une démarche de longue haleine, car on ne peut espérer changer en quelques années les fondements d’une société. Le mot «transition» exprime ce travail dans la durée: le changement est commencé mais loin d’être achevé. L’important est de prévoir et de ne pas attendre que le «réservoir» soit vide. Il s’agit de préparer dès aujourd’hui un futur moins gourmand en énergie en élaborant des systèmes de production, de consommation et de vie en commun conciliables avec les réalités écologiques, sociales et économiques qui s’annoncent.

Pour Hopkins, il appartient à chaque communauté, à chaque entité locale, de construire sa résilience, c’est-à-dire son aptitude à encaisser des chocs tout en préservant l’essentiel de son fonctionnement. Une communauté augmente sa résilience en faisant le meilleur usage possible de ses ressources, en relocalisant une grande partie des activités dont elle dépend, en changeant ses habitudes en matière de consommation et de déplacements. Il n’est pas question d’un retour en arrière, mais plutôt de devenir plus solidaires et plus autonomes en termes de nourriture, d’énergie, d’emploi, de transport et d’économie.

Pour rassembler et valoriser
Une particularité importante des Initiatives de Transition est qu’elles émanent de la population et non des autorités locales (ce qui n’empêche pas de souhaiter que des ponts soient établis avec elles). Il ne s’agit pas de se substituer à l’action des collectivités locales, des entreprises, des associations existantes ou encore de l’État. En pratique, le but d’une Initiative de Transition est de susciter, de coordonner et de soutenir les différents projets qui émanent de la communauté en créant des groupes de travail thématiques: alimentation, déchets, énergie, enseignement, déplacements, logement…

Le mouvement de Transition donne une grande importance à la relation, à la discussion, à l’enrichissement mutuel. Il permet à chaque citoyen de s’engager dans le processus, à son niveau, selon ses souhaits et ses possibilités, peu importent les différences en termes de profils, d’âges et de compétences. Une grande place est donnée aux initiatives des jeunes et à l’éducation, car ils construisent le monde de demain. Les anciens sont aussi mis en avant: leur expérience passée d’un monde moins dépendant du pétrole est précieuse et sert de base à la requalification de la population. Cette dynamique allie volontairement la force du groupe avec l’implication personnelle: elle a le mérite de libérer le génie collectif et l’enthousiasme de la communauté. Elle permet surtout de construire des liens sociaux plus forts et plus durables.

Les Initiatives de Transition rejoignent par beaucoup d’aspects les orientations et les motivations des mouvements de Simplicité volontaire et de Décroissance conviviale. Le but n’est pas de survivre, mais de se recentrer sur l’essentiel: vivre autrement, mieux.

Les témoignages sont à la première personne du singulier. Il est impossible de témoigner avec authenticité autrement. J’ai donc, avec réticence, utilisé une grande quantité de «je».

J’ai commencé à m’intéresser aux Transition Towns dès 2006 alors que j’étais vice-président d’Environnement Nature Boucherville et en même temps que j’écrivais mon livre Le Guide de la maison verte (La Presse, 2008). La croissance rapide du modèle de Transition dans le monde (220 Initiatives officielles en moins de deux ans et demi) et l’intelligence avec laquelle il semblait avoir été construit m’a convaincu d’en parler aussi souvent que possible dans l’espoir de faire naître un grand nombre d’Initiatives ici au Québec. J’ai suivi la formation officielle de Transition à Montpellier au Vermont en juillet dernier.

Je me suis rendu compte, au fur et à mesure que je révisais mes présentations et en fouillant dans mes souvenirs, que ma compréhension et ma perception du modèle de Transition s’étaient transformées. J’ai découvert un modèle beaucoup plus sophistiqué et profond que je ne l’avais perçu au début.

D’abord en me confrontant à son côté le plus désagréable, ensuite en l’expérimentant et, finalement, en lisant les arguments utilisés par Hopkins pour répondre à des alliés bien intentionnés qui demandaient des modifications du modèle.

Malaise et inquiétude
D’abord, un aveu. Après avoir consacré près d’un an à parler publiquement du modèle de Transition, un de ses éléments m’embête encore. On m’a reproché de susciter la peur dans les présentations qui traitent des menaces, par exemple le pic pétrolier. En plus, ce n’est pas la partie que je préfère: je m’anime vraiment lorsque je commence à parler de la façon dont le modèle reconnaît la peur et la canalise vers des solutions.

Alors, pourquoi continuer? Et si j’esquivais cette partie «prise de conscience» qui engendre la peur et qui dérange tant? Si je ne parlais que de la portion positive? Je pense encore qu’il faut franchir cette désagréable étape des «plis dans le front» pour les raisons qui suivent.

Rob Hopkins écrit dans The Transition Handbook (TTH) que si la situation ne vous fait pas peur, c’est que vous n’avez pas encore vraiment compris. En décrivant avec précision la situation critique dans laquelle nous nous trouvons — pic pétrolier, chaos climatique, crise économique —, la peur est inévitable car elle est un mécanisme de survie destiné à nous faire réagir à une menace. Le rôle de la peur est de nous alerter, mais pas de nous indiquer quoi faire. Le modèle de Transition est bâti là-dessus: faire d’abord preuve de courage en regardant la peur en face avant de passer à l’action d’une façon positive, créative, saine et joyeuse. Il y a là, selon moi, une valeur pédagogique certaine. Tant de gens sont dominés par leurs peurs qu’un exercice d’affranchissement ne peut être que salutaire.

Une autre raison de continuer: pour réussir, une Initiative de Transition doit inclure une partie importante de la population, c’est-à-dire rejoindre même des gens individualistes, confortables et indifférents qui ne se sont jamais impliqués dans une entreprise communautaire. Ces personnes vivent dans un faux sentiment de sécurité. C’est seulement après avoir reconnu le problème qu’elles se mettront en quête de solutions.

Ma dernière raison: je crains de revivre ce que j’ai vécu dans les années 1970 quand la supériorité du modèle contre-culturel nous semblait tellement évidente qu’il ne pouvait que l’emporter. À cette époque, nous montrions combien cela était beau et cool. Quand les médias de masse et la publicité ont commencé à utiliser nos codes, nous avons cru la partie presque gagnée et avons diminué nos efforts. Je l’avoue, je suis devenu complaisant. Comme nous préférions être entre nous et partager nos expériences positives, nous avions l’illusion d’être moins marginaux que nous ne l’étions en réalité. En fait, nous n’étions qu’une minorité et nous étions en train d’être récupérés sans nous en rendre compte. Cette fois-ci, pas question. Parce que cela nous a déjà coûté 35 très longues années…

Du cœur et des histoires
La formation officielle de Transition que j’ai reçue à Montpellier dans le Vermont en juillet dernier montrait en miniature (nous étions 28) comment le modèle peut fonctionner et révélait une plus grande profondeur que je ne le pensais. En particulier, la nécessité d’un travail intérieur correspondant au travail extérieur. Je savais que les deux allaient de pair, mais je ne pensais pas que la question prenait autant de place dans la formation qui est dispensée aux initiateurs de Transition. Nous avons expérimenté des techniques qui sont suggérées pour les assemblées publiques des Initiatives de Transition. Des résultats souvent étonnants!

Par exemple, la technique du bocal à poissons où des personnes assises sur des chaises se font face en deux cercles concentriques. On présume que nous vivons après la Transition. Le cercle intérieur est occupé par des «ancêtres» et l’autre par leurs «descendants». Le descendant pose une brève question portant sur l’époque de Transition à l’ancêtre qui lui fait face. On recommence trois fois avec des couples ancêtre-descendant différents, puis les ancêtres deviennent des descendants et vice versa. Je me suis entendu affirmer à un de mes descendants que les problèmes matériels et énergétiques avaient, somme toute, été assez faciles à solutionner. La vraie difficulté avait été l’intégration du grand nombre d’individualistes habitués à revendiquer leurs droits mais pas à assumer leurs responsabilités. J’ai bien senti, à ce moment-là, l’ampleur de la tâche de guérison et la dimension «spirituelle» de l’entreprise.

Des débats éclairants
D’autres éléments «profonds» sont apparus dans trois débats francs et ouverts qui se sont déroulés au cours de la dernière année. Dans les trois cas, Rob Hopkins, le fondateur du mouvement, répondait à des alliés qui proposaient des améliorations au modèle (les liens vers ces débats sont regroupés à la fin de cet article).

Le premier n’était pas des moindres: Richard Heinberg, directeur du Post Carbon Institute, initiateur des Post Carbon Cities et influence importante sur la construction du modèle de Transition. Il est souvent mentionné dans The Transition Handbook. L’automne dernier, Heinberg discutait avec Hopkins de la nécessité de modifier le modèle pour l’axer sur la résilience d’urgence. Pour Heinberg, le temps manque pour préparer les communautés au choc pétrolier en suivant le processus décrit dans le modèle. Il faut, selon lui, travailler étroitement avec tous les groupes communautaires, les fournisseurs de service et les gouvernements locaux pour préparer le pire qui ne devrait pas tarder à survenir. Hopkins a répondu dès le début de l’échange que la Transition devait demeurer fondée sur une vision positive de l’avenir, la clé de son pouvoir d’attraction. L’échange était très civil et empreint de respect mais il est clair qu’aucun des deux n’a changé d’opinion.

La suivante a été Sharon Astyk, une blogueuse prolifique et respectée. Elle interpellait Hopkins à propos du manque apparent d’inclusivité du mouvement et de l’accent mis sur la permaculture. Pourquoi les Initiatives de Transition ne comptent-elles pas davantage de minorités visibles et de personnes défavorisées? Astyk et plusieurs lecteurs ont souligné certains rituels, dont les cercles d’échange, comme une cause de rejet pour bien des gens. Dans le cas de la permaculture, on raillait le fait qu’aussitôt formées, les recrues n’avaient rien de plus pressé à faire que de l’enseigner à d’autres sans la mettre réellement en pratique. Si bien que les exemples concrets de permaculture appliquée sont bien rares. Il existe des exemples et des contre-exemples qui apportent de l’eau au moulin de chacune des thèses en présence. Encore une fois, avec une très grande courtoisie et beaucoup de doigté, Hopkins a défendu le modèle de Transition tel qu’il était construit.

Le troisième débat a été lancé par Ted Trainer cité, lui aussi, dans The Transition Handbook. Trainer est un activiste de longue date, tendance vert très profond. Il était d’avis que le mouvement de Transition devait dénoncer explicitement le capitalisme, la globalisation, le dogme de la croissance, l’organisation hiérarchique de la société et la fausse démocratie. Rien que ça! Je vous offre la traduction d’un extrait révélateur de la (longue) réponse de Hopkins:

[…] donc quand vous écrivez que la Transition «doit s’assurer que le but premier du mouvement est explicitement de contribuer à une transition globale hors de l’emprise de la société de consommation capitaliste», je suis partagé. Vous avez raison sur le fond. Mais je pense que si le mouvement devenait explicitement et consciemment identifié à cette voie, il se retrouverait enfermé dans un ghetto de son propre cru, se lamentant que personne ne comprend, se demandant quand tout le monde verrait enfin ses erreurs et rejoindrait le «bon côté». Une telle approche me préoccuperait très profondément. Il me plaît que l’idée de Transition progresse sous le radar et que, selon mon expérience, les gens qui s’en emparent […] se perçoivent comme apolitiques et sont simplement séduits par la vision d’ensemble.

Conclusion
On ne peut donc rien changer à ce fameux modèle de Transition? Le but de la formation officielle de deux jours est de préserver un minimum de cohérence dans l’utilisation d’un modèle qui est peu coercitif et où les principes absolus sont peu nombreux. Il est absolument clair que chaque communauté trouvera chacune à sa façon la solution la mieux adaptée à sa situation. L’adaptation au contexte québécois commencera bientôt.

Je pense qu’il ne sera bientôt plus nécessaire de consacrer tant de temps à sensibiliser les gens et à «faire peur au monde» parce que la réalité, malheureusement, s’en chargera. Mais la tâche sera alors devenue beaucoup plus ardue matériellement.

À l’avenir, j’aimerais montrer davantage d’exemples positifs de ce qui est possible. Mais il manque, à mon avis, des exemples et des narratifs «acceptables» en provenance des prototypes que sont les communautés intentionnelles. Je mets le qualificatif acceptable entre guillemets parce que j’ai du mal, en me glissant dans la peau de personnes conventionnelles que je connais, à trouver des images qu’ils ne trouveraient pas trop «flyées».

Nous aurons accompli l’essentiel, je pense, si nous arrivons à montrer à un maximum de personnes qu’il peut faire bon vivre plus simplement, en coopérant. Déjà, les liens tissés aux premières étapes du processus de Transition nous aideront à «passer au travers» avec moins de souffrances.

 

Références: 

http://www.transitionnetwork.org/blogs/rob-hopkins

Site général sur la Transition en francophonie: http://villesentransition.net

Mon grain de sel occasionnel: http://descentedurgence.blogspot.com/

 

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