Une autre information pour un autre monde !

par Patrick Cadorette du Centre des Médias Alternatifs du Québec (C.M.A.Q.)

Si la tendance se maintient, les médias alternatifs d’ici devraient prendre de plus en plus de place dans le paysage culturel québécois. Au cours des dernières semaines seulement, plusieurs nouveaux médias ont vu le jour au Québec. Sur la toile, les cybermédias d’information se multiplient et font de plus en plus d’adeptes. Le monde change, l’information change avec lui. Un signe des temps : de nouveaux réseaux de solidarité se tissent entre les médias indépendants.

En face des conglomérats financiers qui considèrent l’information comme une vulgaire marchandise, là où les corporations méprisent le public et se concentrent pour  lui servir de l’insignifiance à toutes les sauces, les artisans des médias alternatifs, eux, s’emploient à rénover l’économie des communications et à défendre la qualité et la diversité des sources d’information.

Deux petits nouveaux
La première parution de la revue bimestrielle À Bâbord! était lancée le 24 septembre dernier à Montréal. Son objectif est de «s’ouvrir et s’élargir à toutes les composantes et tendances de la gauche québécoise, à se faire l’écho de leurs débats et préoccupations». Les artisans de la revue ne cachent pas leur engagement pour l’intervention sociale et politique. Son comité de rédaction comprend plusieurs ténors de la gauche d’ici: Normand Baillargeon, Gaétan Breton, Pierre Mouterde, Amir Khadir. On devine à demi mot les liens avec l’UFP (l’Unions des Forces Progressistes)…

L’Union Paysanne, elle aussi, proposait en septembre une première mouture de  son Journal. Comme on pouvait s’y attendre, l’organe d’information de l’UP projette les valeurs de ses membres, soit un engagement militant pour une agriculture et une alimentation paysannes. On y retrouvera des nouvelles régionales, nationales et internationales sur les luttes paysannes contre l’agriculture industrielle et la mondialisation capitaliste. On pourra aussi y trouver de l’information et des analyses sur les enjeux du développement agricole contemporain. Ces deux petits nouveaux viennent rejoindre une communauté déjà riche (en talent, mais pauvres en  $…) de médias alternatifs écrits.

Un des plus populaires est sans doute le journal satirique Le Couac, qui est soutenu contre vents et tempêtes par une équipe de bénévoles dévoués. Le canard a maintenant 6 ans et ne montre aucun signe de ralentissement. Au contraire, mois après mois, il continue de proposer un regard critique sur notre société avec l’humour grinçant qui lui a valu son enviable réputation.

L’Itinéraire, l’incontournable journal de rue de Montréal, s’est récemment refait une beauté. L’emballage est peut-être différent, mais le journal n’a rien perdu de la qualité et de l’intégrité qui a poussé la North American Street Newspaper Association (NASNA) à déclarer l’Itinéraire «le meilleur journal de rue en Amérique du Nord».

Alternatives, le journal de l’organisation de coopération internationale du même nom, s’est lui aussi payé un lifting à la rentrée. Le journal continue de diffuser de l’information capitale et des analyses poussées, généralement ignorées par les médias traditionnels, sur les conditions de vie et les défis des peuples du monde. Le journal est maintenant distribué mensuellement dans les pages du Devoir.

Dans ce tableau de famille des médias alternatifs d’ici, mentionnons aussi au passage les «vieux de la vieille», les valeurs sûres comme L’Aut’ Journal, Recto Verso, Relations et l’excellent journal rimouskois Le Mouton Noir.

Du nouveau aussi sur la Toile
Les dernières semaines ont aussi vu la naissance de nouvelles tribunes sur Internet. En juillet dernier, alors que les ministres de l’OMC se réunissaient à Montréal pour préparer la rencontre de Cancun,  Radio Taktic est né de la volonté d’une poignée de «média-activistes» de fournir une couverture «grassroots» des mobilisations. Considérant le succès de l’initiative, ses animateurs ont décidé d’en faire un projet permanent. Aujourd’hui, Taktic diffuse 24 heures sur 24, dont un minimum de 6 heures par jour en direct.

Taktic se veut un projet de communication participative, c’est-à-dire que ses animateurs invitent la communauté à prendre part aux activités de la radio, à proposer des projets d’émission et s’approprier le moyen de communication. Sur le site de la radio, on peut lire: «Nous croyons qu’il est essentiel de partager les connaissances et les aptitudes que nous développons tous et toutes au fil des années, et ce, afin que nous puissions nous soutenir dans nos luttes».

L’alternative techno des «webcasts» fait des petits. La plupart des radios communautaires et étudiantes de Montréal, comme CKUT, CIBL, CISM et Radio Centre-Ville, en offrent désormais une version web sur leur site respectif. Cas exceptionnel, près d’un an après sa mise en ligne, CHOQ Fm www.choq.fm, la radio des étudiants de l’UQÀM, diffuse en continu exclusivement sur Internet et compte à ce jour sur la collaboration de plus de 200 bénévoles!

«Ne haïssez pas les médias, Soyez le média!»

Cette conception participative de la communication est aussi mise de l’avant, depuis trois ans maintenant, par le Centre des médias alternatifs du Québec www.cmaq.net. Le CMAQ se pose en alternative radicale  à la gestion capitaliste et élitiste de l’information. Via ce qu’on appelle une tribune de «publication ouverte», c’est-à-dire un site Web où tous les citoyens sont invités à alimenter un fil de presse, gratuitement et en temps réel, le CMAQ s’inscrit ni plus ni moins dans un processus de révolution des moyens de production et d’échange de l’information.

Cette démarche a été initiée en 1999, alors que le premier site Indymedia www.indymedia.org était mis en ligne à Seattle pour fournir une couverture «par la base» des mobilisations populaires contre l’OMC. Aujourd’hui, le réseau Indymedia compte plus de 120 collectifs régionaux (dont le CMAQ) répartis sur tous les continents. Indymedia est considéré aujourd’hui comme le premier média de masse alternatif et indépendant.

Il existe actuellement une panoplie d’alternatives innovatrices sur le Web. Toujours dans l’optique participative, La Tribu du Verbe est un autre incontournable. Animée par l’impayable Bob L’aboyeur et sa tribu bigarrée de collaborateurs dévoués, cette tribune de type «blog» offre un heureux mélange d’information, de satire et de culture actuelle. Pas tout à fait aussi permissive que le CMAQ, La Tribu, avec son attitude résolument iconoclaste, ne s’avère pas moins une source d’information extrêmement rafraîchissante et pertinente pour qui se sent trahi par les médias institutionnels.

L’Insomniaque www.insomniaque.org est un nouveau «cyberzine» qui  «se veut un espace libre, ouvert et non-hiérarchisé de réflexion sur les transformations de notre monde et sur des alternatives libertaires à ces transformations».

Même l’ONF reconnaît l’importance de la démocratisation des moyens de communication. Sa propre tribune électronique Parole Citoyenne a été mise en ligne il y a quelques semaines. Le slogan du site est révélateur : «À l’heure où les médias se défilent, ce site carbure à la libre expression. Penseurs, créateurs et citoyens s’y rencontrent pour susciter l’émergence de nouvelles idées. OSEZ LE TON!»

Les médias alternatifs d’ici se solidarisent
De plus en plus, les médias alternatifs reconnaissent le besoin et manifestent le désir de mettre en commun leur ressources et leurs expertises pour établir un contrepoids à la concentration des contenus informatifs et des réseaux de distribution.

Par exemple, alors qu’il est possible pour les artisans du web de produire de l’information à relativement peu de frais, il en va autrement pour les médias écrits quand il s’agit d’établir un fond de roulement et d’assurer une distribution efficace des journaux.

Il y a un peu moins d’un an, face au défi financier (la survie de ces journaux dépendant en large part des abonnements), les artisans du Couac, de Recto-Verso, de l’Aut’ Journal et du Mouton Noir ont décidé d’allier leurs forces pour mener une campagne d’abonnement soutenue mutuellement.

Aujourd’hui, les mêmes s’associent avec le Journal de l’Union paysanne, À Bâbord!, Recto-Verso, l’Aut’ Journal, L’Apostrophe, Le Couac, Le Mouton Noir, Biobulle, Le Journal Vert (et éventuellement d’autres) pour articuler une collaboration qui devrait donner lieu à une agence commune de distribution, de promotion, de nouvelles et de reporters.

Une des initiatives les plus inspirantes au cours des derniers mois fut la naissance du Réseau des médias alternatifs du Québec. Ce réseau est né de la volonté de plusieurs médias d’ici (la plupart des médias mentionnés dans cet article en font partie) de s’appuyer et s’assister mutuellement dans un contexte informel et coopératif.

Les participants au Réseau ne cherchent pas à s’associer juridiquement, ni même à adopter une «ligne» commune ou à exercer collectivement des pressions politiques précises. Ils conçoivent davantage leur réseau comme un espace de solidarité et d’échange de services à la disposition des médias.

Le premier projet du Réseau, le Portail des médias alternatifs, a été présenté publiquement dans le cadre de la Semaine des médias alternatifs de l’UQAM, le 1er octobre dernier. Le portail se veut un outil commun pour les membres du réseau afin de promouvoir la diversité des sources d’informations alternatives.

L’@utre information a besoin de vous! Et vous avez besoin de l’@utre information!

À l’heure où les médias alternatifs se multiplient et s’allient pour contrecarrer le discours dominant et l’homogénéisation des contenus culturels, n’est-il pas temps que les citoyens et citoyennes fassent également leur part pour rénover la «société de l’information» ?

N’est-il pas temps que nous inventions nos propres modes de communication, nos propres médias et nos propres modes de diffusion? N’est-il pas temps que nous réapprenions à nous informer sainement, à une multitude de sources indépendantes?

Vive l’information libre!

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