Une tranche de vie

par Carole Ricard

Le réveil sonne, il est 7h00. J’ouvre les yeux, m’étire, embrasse Charlie, mon mari et me lève subito presto d’un jet. Je saute dans la douche, m’habille, me coiffe. Charlot, mon chien, s’étire à son tour et vient chercher son câlin du matin.  On se parle en langage «huchien», mi-humain, mi-chien pour se dire qu’on est content de se voir et qu’on se prépare une belle journée d’automne.

Je pige une poire bio dans le panier de fruits et enfile mes sabots et mon imper. En automne, on ne sait jamais quand le temps tournera! Tout en savourant ma juteuse poire, je salue au passage André, Philomène, Gustave et Alexandre qui se pressent chacun vers leurs occupations matinales.

Puis Suzanne me rejoint et nous parcourons ensemble le sentier de graviers nous menant au sanctuaire de l’orée des bois pour y entamer notre méditation quotidienne suivie de glorieux chants visant à garder notre cœur ouvert.

8h30 Charlie m’attend à la salle à manger communautaire L’enjouée pour prendre le petit déjeuner. Charlot nous regarde penaud de l’extérieur lorsque Flip, le chat roux de Philomène vient le narguer.

J’interroge Charlie:

-C’est quoi le programme de ta journée?

-On doit sillonner tous les sentiers et chemins de l’écovillage pour les préparer à l’hiver et vérifier les ampoules dans les lampions le long des sentiers.

-C’est pour ça que tu amènes Charlot?

-Oui, un peu d’exercice ne lui fera pas de mal.

-Et toi?

-Bof, on verra! Je suis de garde à l’accueil du Centre de formation. Tout peut arriver!

Direction travail. Le Centre de formation a été bâti de nos mains et de celles de spécialistes en taille de pierres. Sa forme est indéfinissable quoique très organique; chaque ouverture est arrondie en haut et le toit est fait de bardeaux de cèdre. À chaque fois que je le regarde, je pense aux cloques que tout le monde avait après trois semaines de clouage.

À l’intérieur on ne chauffe qu’au minimum puisque le Centre accueille beaucoup de monde chaque jour. Demain ce sera mon tour de venir partir le feu dans le gigantesque foyer de masse central; une attisée et on est au chaud pour la journée.  Ça me rappelle le poêle à bois de ma grand-mère sauf qu’ici on ne grelotte jamais entre les attisées.

En arrivant, j’ouvre les stores pour laisser passer la lumière et les derniers rayons de soleil pouvant chauffer l’entrée. Le Centre de formation sert également d’accueil pour les visiteurs de l’écovillage. Ce qui les fait sourire le plus, ce sont nos toilettes à compost, ben voyons !

“Non, on ne retourne pas en arrière, ça ne pue pas et elles sont à l’intérieur du bâtiment. En plus, on se sert du compost pour engraisser nos fleurs et nos arbustes que vous trouvez si beaux”,  leur dis-je en les invitant à humer l’air ambiant!

Chacun ici doit accomplir 20 heures par semaine de travail pour la coopérative qui englobe toutes les activités économiques de l’écovillage en échange de l’équivalent de notre coût d’habitation et de nourriture.

À chaque 6 mois, il nous est possible de changer de travail et d’apprendre quelque chose de nouveau, seules les personnes responsables d’un secteur d’activité n’ont pas ce loisir. Alors comme j’ai choisi de m’occuper du Centre de formation, la question ne se pose pas pour moi. Je suis passionnée de ce que je fais; l’organisation, le contact avec le monde, la diversité des sujets de formation du Centre et les occasions où je change de chapeau pour enfiler celui d’animatrice ou de formatrice rémunérée….tout me plaît!

Il y a belle lurette que je n’ai plus d’automobile, j’utilise celles de l’écovillage lorsque nécessaire, je n’ai pas été au super marché, au dépanneur ni au centre d’achats depuis que j’ai tout ce qu’il me faut au magasin général Toutatou. Lorsque j’ai besoin de nouveaux vêtements, je fouille d’abord dans l’échangerie, sorte de dépôt à vêtements et objets dont on n’a plus besoin, et si je ne trouve pas ce qui me convient je vais à l’atelier de couture/tissage et tricot de l’équipe de Marguerite où l’on me prépare quelque chose sur mesure et durable.

Vers 10h30, je m’assure que tous les participants des cours ne manquent de rien à la pause-santé et je m’installe avec eux sur les quelques bûches transformées en banc à l’extérieur du Centre. J’écoute le son de la petite rivière qui coule tout près et se verse dans un petit étang improvisé situé en face du Centre. Au milieu de celui-ci se trouve une sculpture de bois représentant un enfant qui essaie de prendre un poisson à la main et qui l’échappe au vol. Elle amène fraîcheur et légèreté à ces lieux de culture.

Francis, un français de la Bretagne m’interrompt dans ma contemplation en me confondant avec un étudiant. On entame une discussion animée sur la place des écovillages dans le monde et leurs difficultés à prendre leur envol véritable dans différents pays. On se propose de poursuivre cette discussion plus tard car son groupe doit rentrer en classe.

Occupée à confirmer des réservations et à vérifier la disponibilité d’hébergement dans les Bed & Breakfasts de la région, j’en oublie de passer à table. Charlie pianote à la porte de mon bureau et m’apporte un plat composé de salade de betteraves, taboulé et quiche aux poireaux que je déguste tout en l’écoutant m’annoncer que les enfants viendront passer les vacances des fêtes avec nous. Heureux parents sommes-nous de maintenir ces liens avec eux!

-J’ai vu Antoine aux Jardins de Jadis et il demande si tu as une minute pour aller l’aider. Il doit entrer les résultats de la récolte communautaire à l’ordinateur et il a des problèmes, me dit-il.

-Ok! J’y vais tout de suite après avoir été porter l’assiette à la salle à manger parce que je dois être de retour pour la pause d’après-midi.

-Laisse ça, je m’occupe de tout… je suis en avance sur le reste de la gang et ils doivent me rejoindre ici pour la pause, alors on s’occupera de tes étudiants.

-Formidable! Me laisses-tu Charlot?

En marchant le long du sentier menant à la serre principale, je m’aperçois que le ciel s’est couvert. Pas déjà de la neige? On n’est qu’en novembre! Bon, bon… On est au Québec, il faut s’y faire. Alors, mon coup d’œil change et j’observe spontanément si tout est prêt pour l’hiver. Le groupe chargé de l’entretien des bâtiments et des chemins a déposé à certains endroits stratégiques des boîtes de bois contenant du sable et une petite pelle rétractable, le gravier des sentiers a été compacté afin de faciliter l’enlèvement de la neige sans les endommager, les bordures de bois ou de pierres longeant les sentiers ont été vérifiées et replacées, il ne reste plus qu’à fermer certains sentiers trop difficiles d’entretien l’hiver et remplacer les stations à vélos par ceux de ski de fond et de traîneaux.

Antoine m’accueille chaleureusement et je règle son problème technique en quelques minutes, après quoi il m’invite  à voir les plans de la nouvelle serre pivotante que l’Université du Québec désirerait qu’on accueille pour fins expérimentales. Il m’explique que ce n’est pas la première fois qu’ils font des essais mais qu’ils croient sincèrement que cette fois ce sera la bonne, c’est pourquoi ils aimeraient que la réussite de cette serre puisse nous profiter en nous la laissant une fois l’expérience terminée. Antoine est enthousiaste!

De mon côté, je préfère la culture directement les mains dans la terre alors ça me laisse froide mais jamais je ne découragerais un projet qui profiterait à la communauté. D’ailleurs, côté formation, on pourrait sans doute créer un cours montrant comment bâtir et utiliser ces serres, si tout va bien?

Ainsi passent mes journées, pas une pareille et pourtant toujours les mêmes obligations… s’occuper de la terre, des gens, de mon mari, de mes enfants et de mon chien. Les groupes en formation partent demain, le comité culturel a organisé une petite séance théâtrale sous le thème «Les récoltes». Je compte bien y aller. Nos voisins Gustave et Alexandre sont imbattables lorsqu’il s’agit d’improvisation.

La tête sur l’oreiller, le regard au plafond, une lueur provenant de la lune m’éclairant légèrement le visage, Charlie me confirme que notre choix était bon de tout laisser pour décider de bâtir cet écovillage, il m’embrasse et me prend dans ses bras!

Un jour très proche, cette tranche de vie sera la mienne!

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